Les philosophes antiques à notre secours

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lundi 22 mai 2017

Épictète ne s'adressait pas plus aux autres que Marc-Aurèle.

On sait que les textes attribués à Épictète sont des leçons adressées à ses disciples et recueillies par Arrien. On sait aussi que les pensées de Marc-Aurèle étaient en revanche destinées à son usage personnel (Pierre Vesperini a même soutenu récemment qu'elle visait moins à faire de lui un philosophe stoïcien qu'un bon empereur). Or, Nietzsche a défendu qu' Épictète faisait comme s'il parlait en public alors qu'il ne parlait qu'à lui-même :

" L'oreille qui fait défaut. " On appartient à la populace tant que l'on fait toujours retomber la faute sur les autres ; on est sur le chemin de la vérité lorsque l'on n'en rend responsable que soi-même ; mais le sage ne considère personne comme coupable, ni lui-même, ni les autres." - Qui dit cela ? - Épictète, il y a dix-huit cents ans. - On l'a entendu, mais on l'a oublié. - Non, on ne l'a pas entendu et on ne l'a pas oublié : il y a des choses que l'on n'oublie pas. Mais l'oreille faisait défaut pour entendre, l'oreille d´Épictète. - Il se l'est donc dit lui-même à l'oreille ? - Parfaitement : la sagesse, c'est ce que le solitaire se chuchote à lui-même sur la place publique." (Humain, trop humain, II, 386, édition Lacoste et Le Rider, p.822)

Peut-être Nietzsche écrivant ces lignes pensait-il se chuchoter à lui-même cette description d´Epictète en faux professeur et en vrai apprenant. Ce dernier en effet ne pouvait être que sur le chemin de la vérité car on ne conçoit guère un sage s'apprenant à lui-même les règles de la sagesse.

C'est alors que le valet, qui ramène tout à lui, se dit à voix basse et un peu honteux : " Et si le cours que je fais n'était pas d'abord adressé à moi, désireux de penser droit ? " Et le valet comprend que s'il a pu parler si longtemps, c'est qu'il ne parvenait guère à se détordre ou bien ne se redressait que le temps de la parole...

Épictète a chuchoté à lui-même pour que les valets à leur tour fassent semblant de s'adresser à ceux qui attendaient leurs services.

jeudi 27 avril 2017

L'enfant, celui qui sans le savoir apprend à l'adulte à jouer sérieusement avec des riens.

Dans le chapitre 7 du livre IV des Entretiens, Épictète se réfère à l'enfant à de multiples reprises. Il lui donne trois fonctions distinctes : représenter le faux bien, servir de modèle, être celui qu'on ne doit pas imiter.
Je commencerai par la plus connue de ces fonctions, quand l'enfant est un des exemples de bien imaginaire :

" Pour ce qui concerne notre pauvre corps, ces discours nous enseignent à céder la place, à céder aussi pour ce qui est de nos biens ; s'il s'agit des enfants, des parents, des frères, à renoncer à tout, à tout abandonner." (édition Muller, Vrin, p. 444)

Mais l'enfant a aussi la fonction de modèle et en cela il se distingue cette fois des parents et des frères ; plus précisément, l'apprenant doit viser à atteindre avec l'effort l'état spontané de l'enfant quand ce dernier, en tant qu'esprit vierge, ignore l'opinion fausse qui fait d'un mal apparent un mal réel. Dans les lignes qui suivent et qui ouvrent le chapitre, c'est le tyran qui exemplifie le mal apparent :

" Qu'est-ce qui fait qu'on craint le tyran ? - Les gardes du corps avec leurs épées, répond l'interlocuteur, les chambellans et ceux qui interdisent d'entrer. - Pourquoi alors un enfant, conduit auprès du tyran entouré de ses gardes, n'éprouve-t-il aucune crainte ? Est-ce parce qu'il ne les remarque pas ? "

L'enfant est aussi un modèle quand il joue :

" Si comme les enfants qui jouent avec des tessons et se battent pour le jeu sans attacher d'importance aux tessons, notre homme ne fait aucun cas de ces réalités matérielles mais se plaît à jouer avec elles et à les tourner en tous sens, quel tyran craint-il encore, quels gardes, quelles épées ? "(p.439)

Ici l'enfant a l'opinion vraie qui identifie comme indifférente une chose réellement indifférente. En opposition avec la situation précédente, en grandissant, il ne changera pas d'opinion et ne devra donc pas être corrigé par les hommes au fait de la valeur réelle des choses : " Si on jette des tessons, même les enfants ne les ramassent pas." (p. 442). C'est donc seulement l' enfant face au tyran qu' Épictète peut comparer à un fou ou à un chrétien : le fou a un délire qui le contraint à ne pas voir le tyran comme le voient les hommes ordinaires sains d'esprit, c'est-à-dire à tort comme un mal réel ; les chrétiens, eux non plus, ne partagent pas l'opinion fausse sur le tyran mais c'est parce qu'ils sont entraînés à vivre selon des croyances fausses qui ont comme résultat de réviser complètement à la baisse la valeur du chef politique :

" Ainsi donc, sous l'effet de la folie - et, comme chez les Galiléens, sous l'effet de l'habitude - un homme peut être mis dans de semblables dispositions envers ces objets." (ibid.)

Les objets en question sont le corps propre, les enfants, la femme et plus généralement les " réalités matérielles ". L'enfant ici, en tant qu'il se conduit de manière détachée par rapport à ce à quoi les hommes ordinaires s'attachent, représente pour Épictète la même chose que l'animal pour les cyniques : il exemplifie sans la vouloir la conduite que doit vouloir l'apprenant pour lui-même. Bien imaginaire, il sert ainsi malgré lui le but de ses parents apprenants : le voir, lui, comme leur propre corps, comme leur propre vie, c'est-à-dire en tant que bien imaginaire.

Mais comme l'animal chez les cyniques, l'enfant est aussi un anti-modèle. Il n'est plus alors remarquable par la virginité ou la justesse hasardeuse de son esprit mais par la faiblesse de ce dernier ; dans le passage qui suit, l'interlocuteur d'Épictète, porte-parole des hommes ordinaires, prétend le mettre en garde contre son indifférence par rapport au tyran :

" " Mais tu seras jeté sans sépulture ! " Si le cadavre c'est moi, je serai jeté sans sépulture ; mais si je me confonds pas avec le cadavre, exprime-toi de façon moins grossière et dis la chose comme elle est sans chercher à m'effrayer. Ces choses-là effraient les jeunes enfants et les faibles d'esprit." (p. 444)

La faiblesse de l'esprit de l'enfant le porte aussi à se jeter sur des choses sans valeur :

" Quelqu'un jette des figues et des noix ; les enfants les ramassent et se les disputent, les hommes non, car ils ne leur accordent guère de valeur (...) On répartit des préfectures : aux enfants d'aller voir. De l'argent : aux enfants d'aller voir. Un commandement militaire, un consulat : que les enfants se les disputent." (p. 442)

De ces quatre enfants (celui qui ignore la dangerosité du tyran, celui qui connaît le juste prix du tesson, celui qui s'effraie de la violence exercée contre lui, celui qui se jette sur les figues) y en a-t-il un qui correspondrait davantage à l'enfant réel ? J'en doute : on peut faire l'hypothèse que les quatre représentent l'enfant réel dans des situations distinctes. Si c'est le cas, tout homme a donc été, dans l'inconscience et seulement parfois, identique sous un certain angle à ce que la sagesse stoïcienne lui commande d'être toujours et en pleine conscience.
On ne dira pas pour autant qu'il s'agit de retrouver l'enfant en soi ; bien plutôt, la fin est de parvenir par de bonnes raisons à un état constant d'apathie que l'enfant a vécu occasionnellement, quelquefois par immaturité et quelquefois par sa conscience spontanée de l'absence réelle de valeur de certaines choses sans importance. Néanmoins l'adulte éclairé doit conserver aussi l'entrain au jeu qui caractérise l'enfant capable de jouer sérieusement avec des riens.
Il s'agit donc de parvenir à voir le tyran comme un tesson et à ne pas voir les cadeaux qu'il offre comme les figues et les noix pour lesquelles les enfants se battent.
À cette fin, sert à l'apprenant la pensée d'un enfant abstrait auxquel on a retranché toutes les propriétés qui, si elles étaient chez l'adulte, rendraient sa conduite infantile.

mercredi 22 mars 2017

Voir une foule d'hommes comme un troupeau de boeufs.

J'ai souvent évoqué la redescription dégradante, procédé stoïcien consistant à enlaidir l'objet de la passion, par exemple telle jeune fille, pour lui enlever l'aura doxique et toxique qui le nimbe. Mais je n'avais pas encore pris conscience d' un procédé inverse de redescription qualifiante : il doit être d'usage plus rare dans le stoïcisme mais il s'agit d'un artifice identique, le but étant cette fois de faire voir comme ayant du prix quelque chose que par passion on fuit. Ces lignes d' Épictète présentent très clairement cette tactique valorisante :

" Si les circonstances font que tu passes ta vie seul ou avec un petit nombre de gens, appelle cela tranquillité, et utilise la situation pour le but qu'il faut lui donner : converse avec toi-même, exerce tes représentations, développe tes prénotions. Si par contre tu tombes sur une foule, appelle-la concours, assemblée de fête, réjouissances, et essaie de célébrer la fête avec les gens. Quel spectacle plus agréable, en effet, pour qui aime les hommes, qu'un grand concours d'hommes ? Nous avons plaisir à regarder des troupeaux de chevaux ou de boeufs ; quand nous avons devant les yeux un grand nombre de bateaux, nous sommes enchantés : et on serait ennuyé en voyant un grand nombre d'hommes ? " (Entretiens, IV, 4, traduction Robert Muller, Vrin, 2015, p.421)

Il y a manifestement deux manières de réviser faussement à la hausse la valeur d'une masse d'hommes détestée.
La première est donc de la voir comme compagnie festive, ce qui commence par la formulation d'expressions ad hoc et se continue par une pratique adéquate : bien sûr cet essai de fête ne vise pas à faire la fête, mais à se défaire de la passion négative qui rattache à cette foule. Il ne s'agit pas simuler afin de se prendre au jeu mais de simuler afin de se détacher du détachement passif en vue de le remplacer par une apathie active.
La deuxième est incompatible avec la première mais correspond à la même finalité : il s'agit alors ou d'animaliser les hommes ou de les chosifier en choisissant des identités d'animaux et de choses aptes à faire spectacle. La technique est d'abstraction : faire passer à l'arrière-plan les mots, gestes, conduites qui stimulent fatigue, énervement, haine, dégoût etc., et ne voir plus que des corps colorés en mouvements. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il est ainsi question de neutraliser l'humain pour en extraire un tableau, une danse ? En tout cas, l'affaire est de rendre étrangers ces hommes trop présents aux nerfs, de leur conférer une étrangeté plaisante. Mais qu'est-ce qui rend l'étrangeté agréable à part l'esthétisation des apparences ? Pourrait-on voir cette foule comme un matériau offert à notre curiosité, comme un ensemble dont le fonctionnement est à découvrir ?

" " Mais ils me cassent les oreilles !" Soit, ton ouïe est brouillée ; mais quel rapport cela a-t-il avec toi ? Est-ce que la faculté d'user des représentations est brouillée elle aussi ? Et qui t'empêche d'user du désir et de l'aversion et du rejet de façon conforme à la nature ? Quel tumulte est assez fort pour cela ? " (ibid.)

Il n'est donc pas toujours possible de s'engager dans une telle redescription qualifiante. L'impression désagréable est quelquefois trop intense pour laisser la place à l'abstraction. La mise à distance va alors procéder différemment : localiser dans l'oreille la cause du déplaisir, l'énervement de la personne, privé de raisons, est alors réduit à une hypersensibilité auditive. Or, tout stoïcien sachant qu'il n'est pas ses oreilles, de ce que la foule leur fait mal, il ne peut inférer qu'elle lui nuit, à lui, le possesseur rationnel de ces oreilles dont on pourrait le priver sans qu'il cessât pour cela d'être tout autant lui-même.

En donnant ces conseils, Épictète ne veut pas tant pousser le disciple à devenir sage que le détacher d'un désir passionné de sagesse :

" En réalité nous ignorons que, tout en agissant autrement que la multitude, nous sommes en fait semblables à elle. Un autre a peur de ne pas avoir de magistrature ; toi d'en avoir une. Tu n'y es pas du tout, homme ! Mais comme tu te moques de celui qui a peur de ne pas avoir de magistrature, moque-toi pareillement de toi-même ! Avoir soif quand on a de la fièvre et avoir peur de boire comme celui qui a la rage, cela revient au même." (pp. 419-420)

C'est donc quand on est un homme-foule que la foule déclenche l'ire tant on veut gagner impulsivement l'état salutaire et les lignes que nous venons de commenter avaient comme fin de permettre au disciple de ne pas ressembler à la foule au moment même où on la fuit. Pour cela il a fallu métamorphoser la masse de façon à ne plus attiser en nous les passions populaires.
La maîtrise de soi est donc loin d'être pure et simple oeuvre de la raison, y contribue l'imagination comme capacité à faire voir sous le jour désiré la chose qui touche, jour sombre ou jour lumineux selon qu'il s'agit de détacher par dégoût ou de détacher par adhésion.

vendredi 10 mars 2017

Quand les raisons philosophiques sont-elles les bonnes raisons d'une action ?

"Même derrière toute logique et l'apparente souveraineté de ses mouvements, il y a des estimations, ou pour parler plus clairement, des exigences physiologiques qui visent à conserver un certain mode de vie." (Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal)

On lit un passage étonnant à la fin du premier chapitre du livre IV des Entretiens d'Épictète.
Avant les lignes en question, Épictète a fait encore une fois l'éloge de Diogène de Sinope, le décrivant non comme un chien mais comme un lézard, à mes yeux du moins :

" Si tu avais mis la main sur ses biens, il te les aurait abandonnés plutôt que de te suivre à cause d'eux ; si on l'avait saisi par sa jambe, il aurait abandonné sa jambe ; si on s' était emparé de son pauvre corps tout entier, c'est le corps entier qu'il aurait abandonné ; pareillement pour ses proches, ses amis, sa patrie." (traduction Robert Muller, p. 408)

En fait, mes yeux sont approximatifs car le lézard se défait d'une partie de lui-même, or, Épictète, au fond, ne se sépare pas d'une partie de lui-même, mais d'une pseudo-partie. Mieux, il ne coupe aucunement le lien avec ce dont, en dehors de lui, il dépend vraiment :

" Ses véritables ancêtres, les dieux, et sa vraie patrie, jamais il ne les aurait abandonnés, jamais il n'aurait cédé à un autre le privilège de leur montrer plus d'obéissance et de soumission, et personne d'autre n'aurait plus volontiers donné sa vie pour sa patrie." (ibid.)

C'est dans la continuité de l'éloge du cynique qu' Épictète prend sans surprise comme modèle Socrate : encore un autre homme vraiment libre. S'appuyant sur le Criton, Épictète " observe comme il parle de la mort en termes lénifiants, comme il s'en moque." (p. 411) Ma surprise, elle, vient juste après, la voici :

" S'il s'était agir de toi ou de moi, nous aurions tout de suite établi philosophiquement "qu'il faut se défendre contre les gens qui nous font du tort par des moyens identiques aux leurs", et nous aurions ajouté : " Si je suis sauf, je serai utile à beaucoup de monde ; mort, je ne serai utile à personne "; et s'il avait fallu passer par une trou de souris pour nous échapper, nous l'aurions fait !"

Première chose inattendue : à l'aune de Socrate, Épictète révise sa valeur à la baisse et se met au même niveau que son disciple. Mais ce qui m'étonne le plus, c'est l'idée du raisonnement philosophique comme rationalisation, la peur de la mort causant une conduite justifiée abusivement par le raisonnement prétendument philosophique. Émile Bréhier traduisait un peu différemment ce passage : " si c'était toi ou moi, nous aurions immédiatement émis des phrases de philosophe ". Les deux phrases ne se valent d'ailleurs pas, car si la première ne peut pas du tout être incluse dans l'ensemble des énoncés stoïciens possibles, la seconde pourrait être associée à la défense du devoir, de la fonction sociale ou politique occupée par qui la formule.
Comment donc distinguer le philosophe qui par devoir fait le choix de vivre du peureux qui invoque le devoir en vue de survivre ? Identiquement, comment ne pas confondre le stoïcien lâche qui fuit dans la mort avec le stoïcien courageux qui mantient par la mort son intégrité morale ?

mercredi 15 février 2017

Faire l'amour à la stoïcienne.

J' ai consacré il y a longtemps plusieurs billets à ce que j'ai appelé la bataille de l'amour, dit autrement le rapport sexuel décrit par Lucrèce au livre IV du Natura rerum. Voici les principaux vers de cette description clinique dans la traduction la plus récente dont je dispose, celle de Jackie Pigeaud, publiée en 2010 dans le volume de la Pléiade consacré aux Épicuriens :

" (...) dans le temps même de la possession,
flotte l'ardeur des amants en d'erratiques incertitudes,
et ils ne savent comment jouir d'abord, par les yeux ou par les mains ?
L'objet de leur désir ils le serrent étroitement, le font souffrir,
impriment souvent leurs dents dans ses lèvres,
qu'ils meurtrissent de baisers, parce que le plaisir n'est pas pur,
et il y a, par-dessous, des aiguillons qui les poussent à faire du mal à l'objet lui-même,
quel qu'il soit, d'où surgissent ces germes de rage.
Mais avec douceur Vénus brise les peines pendant l'amour,
et, caressant, se mêle aux morsures, pour les réfréner, le plaisir.
(...)
ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l'être aimé en sa présence,
et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,
errant incertains sur le corps tout entier.
Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur de jeunesse, quand déjà le corps envisage des joies,
et que Vénus est au point d'ensemencer le champ de la femme,
avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive
à la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu'ils pressent de leurs dents ;
en vain, puisqu'ils ne peuvent rien détacher de son corps,
le pénétrer et de leur corps aller jusqu'au tréfonds de son corps.
C'est en effet par moments ce qu'ils semblent vouloir faire et le but de leurs combat,
tant le désir les accroche aux liens de Vénus,
tandis que, par la violence du plaisir, leurs membres fondent et se liquéfient." (pp. 428-429)

Qu'on ne s'y trompe pas, le pronom personnel "ils" ne renvoient qu'à de jeunes hommes et les souffrances sont les leurs : ce que peut ressentir la femme sur le corps de laquelle ils s'acharnent, Lucrèce n'en dit pas un mot. Certes le poète nous présente une copulation mais pas un couple. Elle, à peine qualifiée, est l'aimée, eux, agresseurs mus par Vénus, sont les amants. Pas de reciprocité, ni dans les sentiments, ni dans les conduites. Mais laissons Lucrèce car c'est encore d'Épictète que je veux traiter aujourd'hui !
En effet on trouve dans les Entretiens (VI,1,143) quelques lignes qu'on peut rapprocher du texte bien connu de Lucrèce. Elles se trouvent à la fin d'un long chapitre consacré à la liberté. Comme le précise l'intertitre placé par l'éditeur, en l'occurrence Robert Muller, Épictète présente "le philosophe à l'école et en dehors de l'école". Plus exactement au lit, c'est du moins la dernière des situations choisies par Épictète pour faire comprendre que ledit philosophe ne manifeste ses compétences philosophiques qu'en situation scolaire, en situation d'examen. En effet au moment de faire l'amour, il est juste humain, trop humain aux yeux du maitre :

" J'aimerais être près d'un de ces philosophes pendant qu'il fait l'amour, pour voir le mal qu'il se donne, les mots qu'il prononce, pour voir s'il se souvient de son nom, des raisonnements qu'il entend, qu'il formule ou qu'il lit."

Manifestement, à la différence de Lucrèce, Épictète n'assiste pas en visionnaire au regard aigu , il se rêve espion plutôt, en vue de confirmer son opinion que la philosophie qu'il enseigne ne change pas les conduites mais seulement les esprits et encore, dans les limites des loisirs scolastiques... Reste que les hommes décrits par les deux philosophes ont un point commun : ils se donnent du mal alors qu'ils ne devraient pas s'en donner. Lucrèce a précisé comment le jeune homme devrait agir pour ne pas se donner de peine et récolter du coït le plaisir seul, sans la douleur qui le rend impur, il lui suffit de faire l'amour sans amour (" ce n'est pas se priver de la jouissance de Vénus que d'éviter l'amour, / mais plutôt en prendre les avantages sans rançon "). Mais comment agir pour faire l'amour stoico more ? Eh bien on ne doit pas compartimenter sa vie mais se rappeler que même au moment de l'oeuvre de chair on ne doit pas se laisser emporter.
Réservé et pudique, le philosophe stöicien participera raisonnablement à la fonction reproductive universelle et providentielle

dimanche 29 janvier 2017

Le cynisme civilisé et divin d'Épictète.

" Il faut que même la poussière qui le couvre soit propre et exerce une certaine séduction." (p.344)

Dieu, Zeus, les dieux... Que ces mots reviennent souvent sous la plume d'Arrien, transmettant son souvenir des leçons orales d'Épictète.
Mais qui des hommes a un rapport privilégié avec le divin ?
C'est le Cynique tel qu' Épictète se le représente. En effet le Cynique est le messager des dieux :

" Zeus l'a envoyé aux hommes (...) avec pour mission de leur montrer qu'ils sont dans l'erreur sur le chapitre des biens et des maux, et qu'ils cherchent l'essence du bien et du mal là où elle n'est pas, mais ne pensent pas à la chercher où elle est." (Entretiens, III, 22, éd. Muller, p.333).

Venant " leur annoncer la vérité " (ibid., p.334), il est autant le thérapeute de ses concitoyens (" ce roi qui doit, à la manière d'un médecin, faire le tour de la ville et tâter les pouls " p.342) que le parent de chacun (" il le fait comme père, comme frère, et comme serviteur de Zeus, notre père commun." p.343). Aussi ne peut-il être tenu par des devoirs particuliers de père vis-à-vis de ses propres enfants ; dans la tradition du Banquet platonicien qui disqualifiait les enfants de chair au profit des oeuvres de l'esprit, Épictète met le père en-dessous du cynique, relativement au service rendu à la société :

" Ceux qui introduisent dans la société, pour les remplacer, deux ou trois enfants grognons font-ils plus de bien aux hommes que ceux qui les surveillent tous, autant qu'ils peuvent, pour savoir ce qu'ils font, comment ils mènent leur vie, ce qui leur tient à coeur et ce qu'ils négligent en manquant à leur devoir ?" (p.342)

Plus généralement, le Cynique ne doit être tenu par aucun devoir privé, il ne peut donc ni exercer une fonction sociale, ni jouer un rôle politique, car cela le contraindrait à limiter ses rapports humains à ceux impliqués par la définition de sa position étroitement particulière. Il serait aussi privé de la liberté de parole, de la παρρησία, franchise qui lui permet - au-delà des éventuels reproches que chacun est tenu de faire dans l'exercice cloisonné de sa fonction - de dire à tout homme ses quatre vérités du point de vue de la vie qu'il devrait mener. À la différence du sage engagé à respecter les règles d'un jeu social déterminé, le Cynique, sage en un sens désengagé, convainc paradoxalement chacun de respecter les devoirs impliqués par sa situation hic et nunc dans la société. Aussi un père peut-il initier au stoïcisme son enfant mais il ne peut en rien le rendre Cynique (même si les Cyniques " ne peuvent pas être Cyniques à peine sortis du sein de leur mère." p.342) : en effet le discours cynique s'adresse à quiconque et lui commande de respecter le rôle que lui a donné la Providence. Or, le père stoïcien, tenu seulement par le devoir de l'éducateur familial, n'enseignerait au fils que le respect des règles au sein de la famille.
Soldat de Dieu, le Cynique, à la fois dans et hors de la société, en réalité plus au service du monde que de telle ou telle société (" L'exil ? Et où peut-on me chasser ? Hors du monde, c'est impossible. Où que j'aille, le soleil sera là, ainsi que la lune, les astres, les songes, les présages, et la compagnie des dieux." p.333) a une fonction divine et universelle, celle de rappeler à chacun que le dieu attend de lui l'exercice vertueux de sa fonction particulière :

" Dans la situation actuelle qui ressemble à une bataille rangée, ne faut-il pas que le Cynique, tout entier au service du dieu, ne soit jamais distrait par quoi que ce soit, qu'il puisse rencontrer les gens sans être enchaîné par des devoirs privés ni impliqué dans des relations sociales, telles que, s'il les néglige, il ne sauvegardera pas son rôle d'homme de bien, et s'il les préserve, il fera périr en lui le messager, l'observateur et le héraut des dieux ? " (p.341)

Est donc clairement dit qu'il n'est pas nécessaire d'être cynique pour être homme de bien ; peut-on appeler homme de bien supérieur ce Cynique attaché à la mission de multiplier les hommes de bien ? En tout cas, si tout homme était homme de bien, à quoi servirait le Cynique ?

" Si tu me donnes une cité de sages, répondit Épictète, peut-être que personne n'en viendra aisément à embrasser la vie cynique." (p.341)

Épictète a à coeur non seulement de distinguer les hommes de bien ordinaires de cet homme de bien extraordinaire mais aussi d'opposer fermement le Cynique inspiré par Dieu (peut-on aller jusqu'à le désigner du nom d'élu ?) de tous ceux qui le singent extérieurement sans avoir aucune des qualités morales de celui qu'ils imitent. Ces pseudo-cyniques sont des bouffons mal élevés qui s'autorisent du titre prestigieux de Cynique pour casser les règles du jeu social afin de satisfaire leurs vices :

" Celui qui s'engage sans dieu dans une entreprise aussi considérable s'expose à sa colère, et ne veut rien d'autre, en fait, qu'afficher en public des manières indécentes." (p.331)

Le Cynique à la façon d'Épictète rappelle à l'ordre, social et moral à la fois, et il semble bien que cette récupération stoïcienne du cynisme laisse de côté la puissance de subversion sociale inhérente au cynisme historique et primitif.
Diogène de Sinope est donc, à son corps défendant sans doute, recruté dans l'armée stoïcienne, certes au rang illustre de lieutenant de Dieu. Reste que la vie de ces missionnaires divins est rude car, preuve par l'exemple, elle a aussi comme but de vérifier la thèse qu'on peut être heureux en étant dépourvu de tout :

" Comment est-il possible à qui n'a rien, qui est nu, sans maison ni foyer, qui est crasseux, sans esclave et sans cité, de mener une vie sereine ? Tenez, le dieu vous a envoyé l'homme qui va vous montrer dans les faits que c'est possible." (p.338)

Il est donc indispensable d'avoir l'accord de Zeus pour réussir l'entreprise. Épictète met ainsi en garde le jeune homme tenté par la vie cynique :

" Délibère plus soigneusement, connais-toi toi-même, interroge la divinité, n'entreprends rien sans dieu. S'il t'engage à tenter l'entreprise, sache qu'il veut que tu deviennes grand, ou que tu reçoives de nombreux coups." (p.339)

Sûr que le "ou" de cette dernière phrase est inclusif.

jeudi 26 janvier 2017

Comment avoir toujours la meilleure part ?

Désirer avoir la meilleure part et croire qu'on ne l'a pas est pénible. On peut supprimer cette peine de deux manières : ou on cesse de désirer avoir la meilleure part, ou on tient pour vrai qu'on a la meilleure part. Le stoïcien illustre la deuxième réduction :

" Quand tu adresses des reproches à la providence, considère les choses avec attention et tu reconnaîtras que ce qui est arrivé est conforme à la raison. " Oui, mais l'homme injuste est mieux loti que moi." En quoi ? En argent : en cette matière, il est en effet meilleur que toi, parce qu'il flatte, qu'il bannit toute pudeur, qu'il ne dort pas la nuit. Qu'y a -t-il d'étonnant ? Mais regarde s'il est mieux loti pour ce qui est de la loyauté, pour ce qui est de la réserve. Tu trouveras que non ; mais tu découvriras que là où tu es meilleur tu es mieux loti." (Épictète, Entretiens, édition Robert Muller, III, 17, p.318)

" Ce méchant riche a la meilleure part " devient ainsi " ce méchant riche a la pire part ". Mieux, il a la pire part et soufffre de l'erreur de croire qu'il a la meilleure part. Moi, stoïcien, j'ai la meilleure part et je sais que j'ai la meilleure part. Le méchant riche croit savoir et moi, stoïcien, je sais qu'il croit et je sais que je sais.

Même si la providence n'existe pas, même si le stoïcisme est faux, cette opposition entre croire savoir et savoir savoir est essentielle à toute connaissance et accompagne toute recherche de la vérité. On ne peut en faire l'économie. Si on se moque de la certitude, jugée prétentieuse alors, de qui dit savoir savoir, ce ne peut être qu'en pensant à son tour savoir (savoir) que le possesseur d'une telle certitude simplement croit savoir.

vendredi 13 janvier 2017

Comment ne pas regretter l'impuissance des politiques ? Épictète, Entretiens, Livre III,13.

Il ne faut pas demander au pouvoir politique plus qu'il ne peut donner ; il ne peut assurer que liberté de déplacement, de circulation, de commerce peut-être :

" Vous constatez que César nous procure apparemment une grande paix : il n' y a plus de guerres, plus de combats, plus de brigandage à grande échelle, plus de piraterie ; on peut voyager en toute saison, naviguer de l'orient à l'occident."

Attendre de l'État qu'il nous mette à l'abri de la maladie, des accidents, des catastrophes naturelles, est déraisonnable :

" Est-ce que par hasard César peut aussi nous mettre en paix avec la fièvre, le naufrage, l'incendie, le tremblement de terre, la foudre ? "

Le politique ne peut pas plus contre les maux de l'âme :

" Voyons, et avec l'amour ? Non. Avec la douleur ? Non. Avec l'envie ? Non. Avec absolument aucune de ces choses."

Heureusement la philosophie est là :

" Par contre, le discours des philosophes promet de nous mettre en paix avec elles."

Elle nous délivre alors sa leçon sans surprise :

" Si vous appliquez votre esprit à ce que je dis, hommes, où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous n'éprouverez ni chagrin ni colère, vous ne serez ni contraints ni empêchés, vous vivrez sans passions et libres à tous égards."

Certes on connaît la chanson.
Mais il y a un point intéressant : la raison du philosophe qui formule ces règles a sa raison d'être dans la volonté providentielle de l'autre, comme dit Épictète quelquefois pour désigner Zeus. On défigure donc radicalement le stoïcisme en le voyant comme une sagesse purement humaine. Quitte à être un peu excessif, il serait plus fidèle à la doctrine de voir cette sagesse accessible aux hommes comme une preuve de l'existence de dieu :

" Celui qui possède cette paix-là, proclamée non par César (comment le pourrait-il ?) mais par le dieu au moyen de la raison, ne se suffit-il pas quand il se trouve être seul ? "

Zeus a même fait l'homme pour qu'il puisse vivre en paix dans un monde où César serait radicalement impuissant :

" Car, jetant les yeux sur tout cela, il se dit. " À présent il ne peut m'arriver aucun mal ; pour moi il n'y a ni brigand ni tremblement de terre ; partout la paix règne, partout absence de trouble ; aucune route, aucune cité, aucun compagnon de voyage ni aucun associé ne représente un risque pour moi." "

Pas de problème du mal dans le stoïcisme, donc pas de théodicée non plus.
En effet Zeus a équipé tout homme d'une raison lui permettant de savoir que le bien est toujours à sa portée et le mal toujours évitable. Qui croit que Dieu doit rendre des comptes à propos de l'injustice des maux, commet l'erreur de confondre biens et maux réels avec biens et maux imaginaires. Reste que pour raisonner il faut des conditions minimales : de la nourriture, un vêtement, des sens, des prénotions. Et si je venais à les perdre, ces conditions minimales, ne serait-ce pas la preuve que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Loin de là, ces pertes feraient signe en direction d'une solution, la mort :

" Lorsqu'il (Zeus) ne fournit plus le nécessaire, il donne le signal de la retraite ; après t'avoir ouvert la porte, il te dit . " Va ! " Où ? En aucun cas dans un endroit redoutable mais dans le lieu d'où tu es venu, chez des êtres qui sont tes amis et tes parents, vers les éléments. Tout ce qui en toi était feu retournera au feu, tout ce qui était terre à la terre, tout ce qui était air à l'air, tout ce qui était eau à l'eau. Il n'y a ni Hadès, ni Achéron ni Cocyte ni Pyriphlégéton, mais tout est plein de dieux et de puissances divines."

On le saisit, les retours contemporains au stoïcisme le mutilent en ce qu'ils font abstraction de son aspect " religion de la raison ". Si la politique a si peu d'importance, ce n'est pas qu'au fond l'homme a des ressources psychologiques lui permettant de compenser l'incurie de l'État ; c'est que Dieu lui-même n'a donné aucune importance à César. Au mieux l' État n'est un peu efficace que pour ceux qui placent les maux là où ils ne sont pas.

En fin de compte, mieux vaut voir dans le stoïcisme une religion qu'une technique de soi, une religion qui résisterait aux pires apocalypses. Bien sûr le coût métaphysique de ce possible confort de l'esprit n'est pas mince.

mercredi 14 décembre 2016

Père de stoïcien.

Que vaut un père ?
Par nature, ce qui vaut est le bien, que le fils recherche, par nature aussi; en effet le fils ne choisit pas d'aimer le bien:

" Dès que le bien apparaît, il attire aussitôt l'âme à lui" (III,3)

On ne peut pas dire la même chose d'un père. Le père est même un rival, s'il convoite le même bien que le fils; ce dernier préfère alors le bien au père, qu'il écarte:

" Dois-je, moi, dédaigner mon bien pour que tu en prennes possession ? Vais-je me retirer devant toi ? En échange de quoi ? " Je suis ton père." Mais non mon bien."

Ou le père donne de quoi compenser la perte du bien qu'il occasionne ou, contre le père, le fils s'empare du bien. Bien sûr, dans certaines configurations, le père peut être une aide, voire un instrument permettant au fils d'atteindre le bien qui l'attire. Mais, dans tous les cas, le père n'a pas de valeur intrinsèque.
Le conflit contre le père ou, plus généralement, contre un parent, dérive donc de l'attraction partagée et naturelle des hommes pour le bien. Dans les guerres familiales les plus dévastatrices, il y aura toujours cette donnée naturelle-là, que chacun va au bien qui l'attire, qui ne peut pas ne pas l'attirer, qui continuera de l'attirer tout autant quand il sera devenu stoïcien.
Ainsi le fils éclairé est-il identique au fils ordinaire, qui met le père au second plan, en ce que les deux, comme le père d'ailleurs, sont naturellement attirés par le bien (c'est conforme à l'enseignement platonicien). La différence est que le fils éclairé ne prend pas pour bien réel le bien apparent. Mais que devient le père quand le fils ne fait pas d' erreur sur la nature du bien ?
Plus précisément, deux questions : que devient le père intrinsèquement ? Que devient le père du point de vue de la relation que le fils entretient désormais avec lui ?
Intrinsèquement, le père reste le même au sens où il persévère dans la recherche du bien, mais comme le fils ne s'interpose plus, le père croit gagner; et ce n'est pas seulement le père, c'est potentiellement toute la famille qui est prédatrice:

" "Ton père t'enlève ta fortune" (...) " Ton frère aura la plus grande part du champ." "

Mais qui parle ici ? Pas Épictète, ni le fils, sans doute un conseiller prudent mais aveugle, qui avertit le fils de la perte possible. Le conseiller se trompe, le fils ne perd rien:

" (...) Il ne me fait aucun tort."

La relation avec le père a donc changé, car elle n'est plus d'opposition, mais en fin de compte y a-t-il encore une relation avec le père ? Oui et non :

" Préserver nos relations avec autrui devient un bien."

Le père passionnel, avec lequel le fils se disputait passionnément, exemplifie désormais autrui et plus précisément la fonction paternelle, qui s'exprime en usages. Le fils stoïcien n'a donc pas un comportement filial au sens où il serait mu par des sentiments causés par l'histoire familiale commune, il a un comportement filial au sens où il remplit la fonction du fils par rapport à une autre fonction, celle de père.
Si on reprend la métaphore d' Épictète quand il compare le bien avec la monnaie, le père n'est jamais la monnaie. Il est ordinairement celui qui permet au fils d'avoir la monnaie ou l'en m'empêche, comme dans le scénario privilégié ici par Épictète; mais le fils, une fois stoïcien, ne trouve plus le père sur son chemin. Ni obstacle, ni auxilaire, le père est hors-jeu. Paradoxalement alors c'est son impuissance par rapport aux fins du fils qui donne au père toute liberté d'atteindre les siennes et même de se voir respecter en tant que père, quoi que, possible prédateur ignoble, il fasse au fils.
Reste que le fils s'enrichit pour de vrai et que le père, lui, n'est riche que de fausse monnaie.

mardi 13 décembre 2016

Le test de la souris.

" Va maintenant et lis Archédème ; et puis si une souris fait du bruit en tombant, tu es mort." (III, 2, traduction Robert Muller, p.273)

Puis Épictète présente Crinis, philosophe célèbre du fait de s'être noyé dans un verre d'eau alors que par la pensée il comprenait les océans :

" La mort qui t'attend est du même genre que celle qui a emporté... comment s'appelait-il déjà ? Oui, Crinis. Lui aussi était fier de comprendre Archédème."

C'est le parfait anti-modèle de l'apprenti stoïcien : de Crinis à Sénèque, du pire à l'excellence.
Il est étrange que Christian Guérard ne dise pas un mot de cette mort ridicule pour le stoïcien. " Nous ne savons rien de précis concernant Crinis." écrit-il dans le Dictionnaire des philosophes antiques (volume II, p.511). Certes on ne peut pas assurer qu'il était disciple d' Archédème. Bien sûr aussi le texte d'Arrien lui attribue une mort indéterminée, mais elle est néanmoins dotée d' un sens très précis : elle signe l'échec d'une vie à se mettre en conformité avec les injonctions de la théorie morale.
Crinis était un logicien, comme Archédèmos de Tarse. "Archédème était encore beaucoup lu et commenté dans les cercles cultivés à l'époque d'Épictète." (ibid, volume I, p.332).
De l'ouvrage écrit par Crinis ne restent que quelques brefs enseignements rapportés par Diogène Laërce.

Ses leçons, si elles étaient vraies, le restent, malgré cette mort qui exemplifie l'impuissance à régler par la pensée la vie. Cette impuissance, manifestement Épictète la voyait comme accidentelle et donc supprimable. Il suffirait de la penser comme essentielle et indépassable pour qu'on lise la mort de Crinis à la lumière du texte de Pascal, avec le petit rien mortifère dans le rôle de la goutte d'eau :

" L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer."

Logicien, Crinis a sans aucun doute travaillé à bien penser.

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