Les philosophes antiques à notre secours

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mardi 19 juin 2018

Aperçu inattendu sur l'amitié dans l'épicurisme.

Par l'intermédiaire d'un article de Maureen Sie dans Neuroexistentialism. Meaning, Morals, and Purpose in the Age of Neuroscience (éd. Gregg D. Caruso et Owen Flanagan, Oxford Press, 2018), je découvre un ouvrage de C.S. Lewis intitulé The Four Loves (1960) :

Se centrant sur l'amitié, Maureen Sie écrit :

" According to Lewis, friendship needs commonalities, a common focus on the world, a focus or interest that, prior to the friendship, felt as something quite unique to each individual involved in the friendship (...) Friendship is more than companionship ; it is a " meeting of minds ", where each individual can be himself or herself and feels reassured of his or her view on things by discovering that the other (others) shares (share) it. Friends come to know one another and one another's minds by sharing experiences and discovering their common outlook and way of responding to the world.
In Lewis's description, friendship is an energizing and empowering relationship; it connects like-minded individuals and combines their strengths to pursue a common goal and effect change. It is also the relationship that makes people feel good about themselves as " rational " individuals, with all kinds of ideas about the world that do not necessarily align exactly with those of others (their caregivers, educators, and those current in their culture). " (pp. 44-45)

Maureen Sie juge cette description " out of vogue ", en accord, ajoute-t-elle, avec Lewis lui-même. Sans doute. En revanche les mots de C.S. Lewis décrivent particulièrement bien à mes yeux la relation des amis dans le cadre de l'épicurisme. Y compris dans la présentation des défauts possibles de l'amitié, C.S. Lewis caractérise en termes justes mais sans le savoir, j'imagine, le groupe des amis épicuriens :

" At the core of friendship is a withdrawal from the larger community, an affirmation of each individual involved in the friendship. This can create strength and enable a group to start something new and to change something for the better (...) Furthermore, Lewis points out that friendship in itself is a selective, undemocratic, and arrogant relationship by nature. Due to mutual admiration, friendship strengthens the individuals involved, but the downside is that this makes them inclined to seek each other's opinions (...) which may easily lead to general deafness and arrogance with respect to the opinion of the broader world." (p.49)

On reconnaît ici l'apolitisme épicurien et sa défiance par rapport aux foules.
L'amitié est donc possiblement mauvaise humainement. Du point de vue de Lewis, c'est la charité chrétienne qui doit la contrôler pour la maintenir dans ses bonnes limites, comme elle doit encadrer eros ("romantic love" selon Maureen See) ou l'affection. Sans la charité, ces trois amours pourraient développer leurs mauvaises virtualités. Maureen Sie donne de la valeur à l'analyse mais déchristianise agape, en la rebaptisant du nom de kindness, soit gentillesse. Cherchant à naturaliser la morale, l'auteure voit dans ses quatre amours les quatre sources possibles de la moralité humaine. Peut-être. Mais je ne retiendrai qu'une idée vraie : les épicuriens n'étaient pas gentils avec la foule des non-épicuriens. En revanche leur amour pour leurs amis était sans limite : " Et il pourra arriver qu'il meure pour un ami " (Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes antiques, X.121)

jeudi 22 octobre 2015

Épicure et les expériences de mort imminente

Dans une interview accordée par Michel Bitbol au Journal du CNRS nº 275 en rapport avec son livre La conscience a-t-elle une origine ? (2014), je lis :

" Il semble absurde de prétendre vivre sa propre mort, car, comme l'écrit Épicure, "quand la mort est là, nous ne sommes plus." Mais les expériences de mort imminente manifestent des états d'amplification des ressentis, et de distension extrême du temps vécu, qui invitent à critiquer la chronologie épicurienne, purement extérieure."

Or, je ne comprends pas du tout en quoi l'existence de telles expériences fragilise l'argument épicurien ; au contraire du seul fait qu'on se réfère à des expériences, on consolide l'argument d'Épicure ! En effet, le patient qui, au sortir d'un coma, fait état d'une expérience de mort imminente, n'est par définition pas mort ; après avoir vécu une situation où, comme on dit "le pronostic vital est engagé", il fait un récit rapportant des souvenirs d'images oniriques. Il a failli mourir, n'est pas mort et dit ce qu'il croit avoir vécu ou a vécu dans le moment où il a failli mourir. Il a donc bel et bien eu une expérience de vivant, même si cette expérience est centrée sur l'idée de sa mort (ou plus prudemment, même s'il dit avoir eu une expérience centrée sur l'idée de sa mort). Or, qu'a dit Épicure sinon que la mort est la limite entre la possibilité et l'impossibilité de l'expérience ? Loin d'être extérieure, la chronologie épicurienne est intérieure et donne comme condition nécessaire de la vie intérieure la sensibilité à l'expérience extérieure.
Reprenons : le patient n'est pas mort et n'a pas ressuscité. Il vit ses souvenirs de coma comme des souvenirs d'entrée dans l'autre monde mais soyons voltairiens : il ne suffit pas qu'on croie entrer dans l'autre monde, ou quitter son corps etc. pour que réellement ces choses aient lieu.

samedi 7 mai 2005

Epicure : le dernier verre.

« Il est mort d’une rétention d’urine causée par la pierre, comme le dit Hermarque dans ses lettres, après une maladie qui a duré quatorze jours ; Hermippe raconte qu’alors il entra dans une baignoire de bronze tempérée d’eau chaude, demanda du vin pur et l’avala. Après avoir enjoint à ses amis de se remémorer ses doctrines, ainsi mourut-il » (X, 15)

Jean-François Balaudé a-t-il raison de qualifier la mort d’Epicure de « mort ordinaire comparée à tant d’autres morts de philosophes » ? N’est-ce pas plus une mort épicurienne qu’une mort banale ? D’abord elle partage avec les autres morts philosophiques le fait d’être la dernière leçon. Non seulement le philosophe a toute sa tête mais ses ultimes paroles confirment sa vie entière. Ensuite si cette mort n’est pas une démonstration de la force de la volonté mais bien plutôt l’aboutissement d’une maladie, n’est-ce pas parce l’école épicurienne n’a pas pour héros Hercule ? Enfin cette mort est pleinement philosophique car il n’est pas le premier qui meurt d’avoir bu du vin pur. Par ordre, il y a d’abord Stilpon :

« Hermippe dit que Stilpon mourut âgé, après avoir bu du vin afin de mourir plus vite. » (II, 120 trad. de Marie-Odile Goulet-Cazé)

A la lumière de ce texte, on peut imaginer qu’Epicure, en buvant le vin non coupé d’eau, se suicide. Ce n’est pas l’occasion d’une ultime jouissance mais une douce euthanasie. C’est aussi le signe de la frugalité du philosophe qu’un simple verre de vin pur puisse le tuer, certes c’est tout autant l’indice d’une immense faiblesse physique. Ensuite il y a Arcésilas :

« Il mourut fou, selon Hermippe, pour avoir bu trop de vin pur. » (IV, 44 trad. de Tiziano Dorandi)

Etrange mort que celle-ci : un sage qui finit fou, rien à voir avec celle d’Epicure, sauf l’usage du vin pur, mais ici en excès. Enfin la mort de Chrysippe, déjà commentée (note du 19-04-05). Ici aussi, peu de vin mais un mortel vertige ; reste que c’est dans le cadre d’un sacrifice que Chrysippe boit l’alcool fatal alors qu’Epicure le fait en étant dans sa baignoire. Cette différence illustre magistralement ce qui sépare le stoïcien de l’épicurien : le premier vit au sein de la cité, le second se retire dans ses appartements. A elles quatre, ces morts composent un singulier éloge du mélange et de l’eau ! Aujourd’hui encore, c’est Nietzsche qui aura le dernier mot.

« Je ne saurais conseiller assez énergiquement l’abstention absolue de l’alcool à toutes les natures d’espèce spirituelle. L’eau fait l’affaire… J’ai une prédilection pour les endroits où l’on a partout l’occasion de puiser de l’eau à des fontaines (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre d’eau me court après comme un chien. In vino veritas : il semble bien que pour la notion de « vérité » me voilà encore en désaccord avec tout le monde. Chez moi l’esprit plane au-dessus de l’eau… » (Ecce Homo Pourquoi je suis si malin 1)

On se rappelle certes que Socrate philosophe tout en buvant mais cela veut seulement dire qu’il a par la force de la volonté réussi à transformer, à l’inverse du Christ, le vin en eau…

vendredi 6 mai 2005

Epicure : maître des cérémonies.

Dans son testament, Epicure institue une réunion mensuelle, précisément le vingt de chaque mois de Janvier, dans le but de célébrer sa mémoire. Cette auto-commémoration ne me rappelle en rien les mœurs des autres écoles. J’ai plutôt le souvenir de cités érigeant des statues en l’honneur des philosophes disparus. Mais cette impression de culte du chef s’atténue quand on apprend que ce n’est pas seulement en son honneur qu’Epicure organise ce rite mais aussi pour rendre hommage à Métrodore. Diogène Laërce n’est guère éclairant sur Métrodore de Lampsaque ; c’est un disciple « parmi les plus remarquables » (X, 24) ; il meurt sept ans avant Epicure à 53 ans et ce dernier écrit un livre qui porte son nom. C’est aussi à Polyainos, autre disciple, et à ses trois frères qu’il consacre un jour de célébration : pour Polyainos au mois d’août et pour ses frères en décembre. Si Epicure n’a laissé aucun ouvrage sur Polyainos, en revanche il a fait du nom de chacun de ses frères le titre d’une œuvre : Aristobule, Néoclés, Chérédème. Ce n’est pas népotisme mais conversion opérée dans le cadre de la famille.

« Ses trois frères pratiquaient la philosophie avec lui, sur ses injonctions » ( 3)

Moins esprit de famille qu’esprit philosophique partagé par les membres d’une même famille. En somme, Epicure institue un rite d’hommage aux philosophes les plus véridiques : ni culte des amis, ni culte de la Vérité mais culte des amis en tant qu’ils sont porteurs de la Vérité. L’année est ainsi ponctuée de tendres rappels à l’ordre. A travers le souvenir de l’ami se réaffirme l’adhésion au Vrai. Une clause du testament met nettement en relief qu’il ne faut s’attacher aux membres de la famille que dans la mesure où ceux-ci s’attachent à Epicure :

« Qu’Amynomaque et Timocrate prennent soin du fils de Métrodore, Epicure, et du fils de Polyainos, pourvu qu’ils philosophent et vivent dans la compagnie d’Hermarque. » (19)

La fille de Métrodore ne devra pas sortir du cercle mais prendre comme mari un disciple remarqué par Hermarque :

« De même, qu’ils accordent leur soin à la fille de Métrodore, et qu’une fois en âge, ils la donnent en mariage à celui qu’Hermarque, parmi ceux qui philosophent avec lui, aura choisi, pourvu qu’elle soit disciplinée et obéisse à Hermarque. »

C’est la reproduction, au sens bourdieusien du terme ! Ce qui se constitue dans ce souci de régler les relations à l’intérieur du Jardin, à travers ces mesures autant philosophiques que familiales et amicales, c’est un espace privé qui ,avec ses lois et sa perpétuation dans le temps, double l’espace public et en constitue comme un envers rassurant. Le Jardin m’apparaît comme un espace autonome qui garantit à chacun la possibilité de vivre sagement sans crainte des étrangers. Ouvert aux prostituées (Mammarion, Hédéia, Erotion, Nikidion) et aux esclaves ( Mys, Phidias, Lycon, Phaidrion), il est fermé aux événements de l’agora. Il ne correspond pas à une expérience dont les promoteurs viseraient l’extension à l’échelle de la polis tout entière. Il est institué explicitement sur fond de rejet de la politique et de mépris de la foule :

« Ses dispositions (Diogène parle d’Epicure) aussi bien de piété pour les dieux que d’amour pour sa patrie ne peuvent se décrire ; en effet, par excès d’honnêteté, il s’est même gardé de tout contact avec la vie politique. » (10)

L’honnêteté n’étant qu’une des vertus dont cette sagesse attend la tranquillité de l’esprit, ce n’est pas par éthique qu’Epicure et les siens s’enferment entre quatre murs mais par prudence, dans le seul but d’être heureux. Et je pense à ces lignes de Nietzsche, écho déformé mais séduisant de ce que je viens de lire :

« Restez plutôt à l’écart ! Fuyez dans une retraite cachée ! Mettez vos masques et usez de votre subtilité pour qu’on vous prenne pour d’autres ! – ou qu’on vous craigne un peu ! Et surtout n’oubliez pas le jardin, je vous prie le jardin aux grilles dorées ! Et entourez-vous d’hommes qui soient comme un jardin, - ou comme une musique sur l’eau, quand tombe le soir et que bientôt le jour ne sera qu’un souvenir ; choisissez la bonne solitude, la solitude libre, enjouée, légère qui vous donne le droit de rester bons en quelque manière. » (Par-delà le bien et le mal II, 25 trad. de Henri Albert, révisée par Jean Lacoste)

Epicure, seul dans son Jardin avec tous ces faux autres et ces vrais lui-mêmes que sont ses amis. Epicure, seul avec les multiples reflets de son excellence.

jeudi 5 mai 2005

Epicure: un propriétaire.

Diogène Laërce ne sait pas si Epicure est né à Athènes ou dans la colonie athénienne de Samos. Mais, comme il consacre plus de lignes à cette deuxième possibilité, c’est elle que la tradition a retenue. Après diverses pérégrinations, il s’installe à l’ouest d’Athènes, «dans la banlieue » (comme dit un peu anachroniquement Balaudé), au Jardin, une propriété qu’il achète 80 mines (environ 8000 francs-or d’après une note de Robert Genaille) (X, 9). Dès que Laërce évoque le Jardin, il y associe les amis. C’est le lieu d’où Epicure part (rarement) voir ses amis. Mais c’est aussi le lieu vers où ils convergent :

« Eux venaient à lui de toutes parts » (11)

Le Jardin m’apparaît comme un pôle fixe d’attraction dans une Grèce traversée par « une période de troubles graves » C’est en même un lieu d’installation (les amis viennent y vivre) au point que cet endroit me semble être la colonie d’Epicure à l’intérieur d’Athènes ! C’est aussi un territoire unifié par « un régime de vie, le plus frugal et le plus simple ». On y boit généralement de l’eau, quelquefois du vin, sans dépasser alors un quart de litre. Le Jardin fait secte, je n’ai rien trouvé d’équivalent chez les cyniques, les stoïciens ou les sceptiques. Epicure se fixe et fixe autour de lui. Epicure est un propriétaire. Ses amis vivent chez lui :

« Il n’était pas d’avis que l’on dût mettre ses biens en commun, comme Pythagore qui disait qu’entre amis tout est commun. »

La défense de la propriété individuelle ne manque pas d’originalité : c’est parce que les propriétaires sont amis les uns des autres qu’il n’est pas utile d’instituer une propriété collective :

« Un tel précepte ne peut revenir qu’à des gens méfiants et s’ils sont méfiants, ils ne sont pas amis. »

Cette secte est une communauté d’infimes propriétaires solidaires vivant dans le cadre de la propriété épicurienne. Ce qui est à moi sera à toi dès que tu en auras besoin mais tu en auras rarement besoin car ton ordinaire est moins que rien et tes excès un rien :

« Il dit lui-même dans ses lettres qu’il a son content avec seulement de l’eau et du pain de froment et il écrit : « Envoie-moi un pot de fromage, afin que je puisse, quand le voudrai, faire grande chère. »

De ce Jardin j’apprends en lisant le testament d’Epicure qu’il a des dépendances. C’est un curieux texte, ce testament, il n’a rien en tout cas de spirituel. Le maître y lègue très soigneusement ses biens, et précisément le Jardin, à deux inconnus, Amynomaque et Timocrate, dont Richard Goulet pense dans son grand œuvre Le dictionnaire des philosophes antiques qu’ils sont « des sympathisants athéniens de l’école qui acceptaient de servir de gérants pour assurer la continuité matérielle de l’institution. » La raison en est que son successeur à la tête de l’école, Hermarque, étant originaire de Mytilène, ne pouvait hériter légalement du Jardin. Le nouveau maître et « ceux qui philosophent avec lui » en auront seulement l’usufruit. Epicure par ce testament transforme explicitement sa propriété en propriété au service de l’école épicurienne. La transmission continuelle de ce bien de scholiarque à scholiarque est l’acte juridique qui va de pair avec la transmission fidèle de la pensée d’Epicure. Propriété des idées et propriété des choses, Epicure les transmet à sa postérité d’un même mouvement.

mercredi 4 mai 2005

Epicure, trop blanc, trop noir.

Finalement, cette vie d’Epicure est bien embarrassante. La raison en est que Diogène a choisi son camp. Comme jamais jusqu'à présent, il est, sans nuances, du côté des apologistes. D’où à la fois l’hyperbole de l’éloge et la médiocrité des accusations. Cet Epicure ne m’offre pas de prises : trop petit ou trop grand, il ne fait rien d’énigmatique. J’aime bien le gris et je ne trouve ici que du blanc et du noir. Le noir n’est même pas amusant: a)il a écrit des lettres licencieuses b)il a prostitué un de ses frères c)il a eu des relations avec des prostituées d)il reprend à son compte les doctrines des autres e)il est flagorneur f)il est ignorant g)il vomit deux fois par jour en raison de ses excès, etc. Le blanc est bien fade :

« Sur cet homme en effet, on a suffisamment de témoignages de son insurpassable bienveillance envers chacun : sa patrie, qui l’a honoré de vingt statues, ses amis, si nombreux que des villes entières ne suffiraient pas à en donner la mesure, ses disciples, tous possédés par les charmes de son enseignement, à l’exception de Métrodore de Stratonice, qui passa chez Carnéade, peut-être parce qu’il était accablé par ses insurpassables bontés (un seul disciple fait défaut et la raison en est dans son excès de générosité !), sa succession qui, lorsque presque toutes les autres se sont éteintes, se maintient toujours et d’innombrables fois libère une direction de l’un des disciples après celle d’un autre, sa reconnaissance envers ses parents, ses bienfaits envers ses frères, sa douceur à l’égard de ses serviteurs etc. » (X, 9-10)

Quitte à le dénigrer, je préfère le mordant du stoïcien Epictète qui décrit ainsi sinon Epicure en personne, du moins ses disciples :

« Que veulent ces gens-là, sinon dormir sans être déranges ni gênés, se lever en bâillant et se laver le visage, puis écrire et lire à leur fantaisie, puis bavarder quelque peu en se faisant complimenter par leurs amis pour ce qu’ils disent, puis partir à la promenade et, après s’être promenés un peu, se baigner, manger, puis dormir, et sur quel lit doivent dormir de telles gens ! Qu’en pourrait-on dire ? On peut le deviner. » (Entretiens III, XXIV, 38 trad. de Bréhier)

J’aime beaucoup ce portrait de l’épicurien en jouisseur paresseux et je me demande si Epictète ne décrit pas exactement ce qu’est en somme l’épicuriste… Quant à l’éloge, je préfère la superbe démesure de Lucrèce, magnifiquement rendue par la traduction de Bernard Pautrat :

« Toi le premier qui pus, en de telles ténèbres, élever un flambeau d’une telle clarté et mettre de la vie les charmes en lumière, c’est toi, honneur des Grecs, que je suis, déposant dans l’empreinte des tiens la trace de mes pieds ; non pas tant que je sois avide de lutter, mais plutôt par amour brûlant de t’imiter ; car l’hirondelle, en quoi irait-elle lutter, avec le cygne ? En quoi pourraient se ressembler la course du chevreau sur ses pattes tremblantes et celle du cheval avec sa force ardente ? Tu es le père, toi, le découvreur des choses, C’est toi qui nous fournis en paternels préceptes, Et comme, dans les prés tout fleuris, les abeilles Goûtent à tout, de même ô héros, dans tes livres Nous autres dévorons tous tes dits d’or, oui, d’or Les plus dignes de vivre à perpétuité. » ( De natura rerum Chant III 1-13)

Mais, bon, je trouve tout de même dans ce texte de Diogène des miettes qui me mettent en appétit. Comme celle-ci :

« Apollodore l’épicurien déclare dans le premier livre de son ouvrage Sur la vie d’Epicure qu’il est venu à la philosophie par mépris pour ses professeurs de lettres ( cette expression a un drôle de côté anachronique ! Robert Genaille choisit plus noblement « grammairiens »), du fait qu’ils étaient incapables de lui expliquer le passage concernant le chaos chez Hésiode. » (X, 2)

J’imagine l’élève Epicure butant sur le vers :

« Au commencement exista le Chaos » (trad. tirée du très précieux site http://remacle.org/)

Car il n’y pas de commencement, pas plus que de fin, dans la cosmologie épicurienne. Et quand il lisait quelques lignes plus loin « Du Chaos sortirent l’Érèbe et la Nuit obscure » (ibid.) il devait demander au grammairien d’expliquer cette genèse et le pauvre grammairien de n’en pouvoir mais et de le renvoyer à l’autorité de sa source. Comme la philosophie épicurienne va désenchanter le monde en remplaçant ces entités mi-abstraites, mi-imaginables par les atomes et leurs incessantes et toujours changeantes combinaisons ! Mais ce n’est pas lui qui l’invente, l’atomisme :

« Hermippe dit qu’il a été maître d’école, et que c’est ensuite, après avoir découvert les livres de Démocrite, qu’il s’est élancé vers la philosophie. »(X, 2)

Epicure ou Hésiode dépassé par Démocrite.