Les philosophes antiques à notre secours

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 18 novembre 2018

Gassendi, les opinions et les viandes.

Comme Gassendi n'aurait rien à apprendre à nos élèves, voire à beaucoup de nos contemporains, si on leur donnait à lire de lui seulement ces quelques lignes que par politesse il écrit à la fin des objections qu'il fit aux Méditations de Descartes !

" Voilà, Monsieur, les remarques qui me sont venues à l'esprit touchant vos Méditations ; mais je répète ici ce que j'ai dit au commencement : qu'elles ne sont pas de telle importance que vous vous en deviez mettre en peine ; parce que je n'estime pas que mon jugement soit tel que vous en deviez faire quelque sorte de compte. Car, tout de même que lorsqu'une viande est agréable à mon goût, que je vois être désagréable à celui des autres, je ne prétends pas pour cela avoir le goût meilleur qu'un autre ; ainsi lorsqu'une opinion me plaît qui ne peut trouver créance en l'esprit d'autrui, je suis fort éloigné de penser que la mienne soit la plus véritable. Je crois bien plutôt qu'il a été fort bien dit que chacun abonde en son sens ; et je tiendrais qu'il y aurait quasi autant d'injustice de vouloir que tout le monde fût d'un même sentiment que de vouloir que le goût de chacun fût semblable." (éd. Alquié, tome 2, p.786-787)

Celui que Gassendi a apostrophé du nom d'esprit, à quoi ledit esprit a répondu spirituellement à son matérialiste d'objecteur, "ô, chair !", termine aussi très poliment la série de ses réponses, sans sacrifier pour autant à la bonne intelligence entre confrères, le souci de la vérité :

" Jusqu'ici l'esprit a discouru avec la chair, et, comme il était raisonnable, en beaucoup de choses n'a pas suivi ses sentiments. "

Oui, la raison a aussi quelque chose à dire à propos de la diversité des viandes et la diversité des raisons ne les rend pas, elles non plus, toutes égales en valeur :

" (...) j'ai été ravi qu'un homme de son mérite, dans un discours si long et si soigneusement recherché, n'ait apporté aucune raison qui détruisit et renversât les miennes, et n'ait aussi rien opposé contre mes conclusions à quoi il ne m'ait été très facile de répondre." (p. 838)

Sans relâche, imitons Descartes contre tous ceux qui prennent trop au sérieux les formules de politesse de Gassendi !

lundi 29 mai 2017

De l'éloquence.

" Qui a possédé jusqu'à présent l'éloquence la plus convaincante ? Le roulement du tambour : tant que les rois l'ont en leur pouvoir, ils demeurent les meilleurs orateurs et les meilleurs agitateurs populaires." (Nietzsche, Le gai savoir, III, 175)

vendredi 14 avril 2017

Misère de la révélation et révélation de la misère...

Margarete Buber-Neumann dans le récit de sa déportation à Ravensbrück rapporte qu'elle a été Blockälteste (responsable) d'un baraquement où étaient regroupées des femmes témoins de Jéhovah. Faisant l'étiologie de leur croyance, elle écrit :

" Ces cinq cents femmes étaient devenues témoins de Jéhovah pour des raisons différentes. Les unes parce qu'elles étaient elles-mêmes épouses de témoins de Jéhovah - des "modérées" pour la plupart - ; d'autres, peu nombreuses, tenaient cela de leurs parents. Le reste avait connu la "révélation" à un moment ou à un autre. Leurs récits indiquaient qu'elles avaient grandi la plupart du temps dans des milieux très pauvres, avaient toujours eu à se débattre dans toutes sortes de difficultés économiques et avaient connu, pour celles qui étaient mariées, des unions malheureuses. En fait, la vie de toutes ces femmes avait été un naufrage et c'est la raison pour laquelle elles la détestaient. Elles fuyaient la responsabilité que le combat pour l'existence leur avait imposée, s'installaient dans le rôle du martyr - le témoin de Jéhovah - et s'insurgeaient en conséquence contre celles qui " prenaient la vie du bon côté ". Adhérant à cette foi, elles changeaient de situation d'un seul coup : auparavant elles n'étaient que des êtres asservis, écrasés, confrontés à un destin impitoyable ; tout à coup, elles devenaient des " élues " s'élevant au-dessus de l'humanité tout entière, et leur ancienne rancoeur contre les injustices subies se transformait en haine contre tout ce qui n'appartenait pas à leur communauté. Investie du rôle d'instrument privilégié de la vengeance divine de Jéhovah, chacune d'entre elles se grisait à l'idée que les incroyants se trouveraient précipités dans la damnation - tandis qu'elles seules échapperaient à ce cruel destin. " (Déportée à Ravensbrück, 1985, Éditions du Seuil, 1988, pp. 318-319)

dimanche 26 février 2017

La post-vérité d'hier.

" La logique de l'invasion allemande était que la Pologne n'existait pas, n'avait pas existé ni ne pouvait exister en tant qu'État souverain. Les soldats faits prisonniers pouvaient être exécutés, puisque l'armée polonaise n'avait pu exister en tant que telle. La campagne terminée, ce n'est pas une occupation qui commença : dans la logique nazie, il n'existait aucune entité politique dont le territoire puisse être occupé. La Pologne était une appellation geographique désignant un territoire à prendre. Les spécialistes allemands de droit international prétendirent que la Pologne n'était pas un État, mais uniquement un territoire sans souverain légitime dont les Allemands se retrouvaient maîtres. Le droit polonais fut déclaré nul et non avenu : en fait, il n'avait jamais existé. Cet état de choses reposait sur la simple volonté du Führer (...) La véritable révolution nazie avait commencé." (Timothy Snider, Terre noire, l'Holocauste et pourquoi il peut se répéter, Gallimard, 2016, p.164)

vendredi 17 février 2017

La bêtise insiste toujours.

" Les fléaux (...) sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu'ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l'étaient nos concitoyens, et c'est ainsi qu'il faut comprendre ses hésitations. C'est ainsi qu'il fut partagé entre l'inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : " Ça ne durera pas, c'est trop bête." Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l'empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s'en apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes: ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n'est pas à la mesure de l'homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c'est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu'ils n'ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n'étaient pas plus coupables que d'autres, ils oubliaient d'être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fleáux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux." (Albert Camus, La Peste, 1947)

samedi 28 janvier 2017

Gare au frelon qui se fait passer pour une abeille !

" Si tu accuses les autres en tenant sous ton bras un petit gâteau, je te dirai : " Ne ferais-tu pas mieux de t'en aller dans un coin dévorer ce que tu viens de voler ? Qu'as-tu à voir avec les affaires des autres ? Qui es-tu ? Es-tu le taureau du troupeau ou la reine des abeilles ? Montre-moi les marques de reconnaissance de ton autorité, semblables à celles que la reine des abeilles tient de la nature. Mais si tu es un frelon et réclame en justice la royauté des abeilles, ne crois-tu pas que tes concitoyens vont te chasser comme les abeilles chassent les frelons ?" (Épictète, Entretiens, III, 22, édition Robert Muller, Vrin 2015, p. 346)

Indémodable Platon.

" Si je suis juste, et que je n'en donne pas l'apparence, alors je n'en tirerai aucun profit, mais plutôt des peines et des châtiments évidents, alors que si j'assortis une vie injuste d'une apparence de justice, on dira que mon existence est digne des dieux. En conséquence, puisque le paraître, comme l'expliquent les sages, vient à bout même de la vérité et se montre souverain pour le bonheur, c'est dans cette direction qu'il faut entièrement se tourner. Il convient donc de représenter en cercle tout autour de moi, comme une facade et un décor - la peinture d'un artifice de vertu - et il faudra tirer derrière moi le renard, subtil et astucieux, du très sage Archiloque. " Mais, dira-t-on, il n'est pas facile de toujours se cacher quand on est méchant." Rien d'autre de ce qui a de la valeur, dirons-nous en guise de réponse, n'est facile d'accès. Et pourtant, si nous voulons être heureux, c'est ce chemin qu'il faut prendre, comme il nous est tracé par ces discours. Pour ce qui est de nous cacher, nous nous rassemblerons dans des ligues et des hétairies, et il existe des maîtres de persuasion pour nous transmettre l'expertise du discours populaire et de la plaidoirie devant le tribunal. Puisant dans leur art, tantôt nous persuaderons, tantôt nous contraindrons par la force, dans le dessein de nous enrichir tout en évitant d'affronter la justice." (La République, II, 365 b-c, édition Brisson, Flammarion, 2008, pp. 1523-1524)

mercredi 9 novembre 2016

À propos d'un locataire non chimérique.

" Après eux vinrent les femmes enceintes peinturlurées de rose, les vieillards chevauchant d'autres vieillards à quatre pattes, les petites filles obscènes et les chiens gros comme des veaux.
Treslkovsky s'accrochait à la raison comme à une corde. Il se récitait mentalement la table de multiplication et les fables de La Fontaine. Avec ses mains, il réalisait des mouvements compliqués indiquant une bonne coordination des réflexes. Il se brossa même, à voix haute, un tableau complet de la situation politique en Europe au début du XIXème siècle." (Roland Topor, Le locataire chimérique, Buchet/Chastel, 1964)

mercredi 6 janvier 2016

" La France est en guerre " : est-ce ou non une déclaration paranoïaque ?

En 2005, Jacques Sémelin a publié un livre dont je recommande la lecture aujourd'hui, car il aide à mettre dans une perspective historique les violences récentes qui nous ont tant bouleversés : il s'agit de Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides. Voici les dernières lignes de la dernière partie, je les cite car elles nous font gagner en clairvoyance :

" Au moment de conclure, nous retrouvons ces rapports inextricables entre réel et imaginaire qui sont au coeur du premier chapitre de ce livre. Ayons donc la lucidité d'appliquer cette analyse à nous-mêmes, dans cette période historique qui est la nôtre. Certes, il y a des raisons objectives d'être inquiets quant à la possibilité de nouveaux attentats terroristes. Et cependant, nous autres, Occidentaux, ne sommes-nous pas en train de devenir de grands "paranos" ? Car il est bien difficile de faire la part entre les risques réels d'actions terroristes et ce qui demeure purs fantasmes, associés à la psychose d'un terrorisme de destruction massive que nombre d'agents de la sécurité antiterroriste ont évidemment intérêt à amplifier. Les chefs d'État eux-mêmes ont avantage à jouer le risque terroriste pour se présenter comme les garants de la sécurité de tous. Pour défier cet inquiétant futur, le regard de l'historien est sans doute celui qui nous aide le plus à prendre du recul par rapport à nos convulsions du présent. Je pense notamment à la grande oeuvre de Jean Delumeau, dont le titre est précisément La Peur en Occident... Sauf que son étude porte sur l'évolution de l'Europe entre le XIVème et le XVIIIème siècle. Mais l'ouvrage a pour sous-titre "Une cité assiégée". Et que trouve-t-on, entre autres, dans la table des matières ? La peur des juifs, bien sûr la peur des femmes, évidemment mais aussi la "menace musulmane" ! Il y a là, n'en doutons pas, matière à réflexion sur la "nouveauté" de nos propres peurs en ce XXIème siècle naissant." (Points-Essais, p.569-570)

vendredi 25 septembre 2015

" Je suis Caligula "

" Caligula manda qu'on transférât de la Grèce à Rome les simulacres des dieux, objets de la dévotion religieuse autant que merveilles de l'art, parmi lesquels le Jupiter Olympien, pour y substituer la tête de ses propres statues." (Suétone, Vies des douze Césars, Livre de Poche, 1990, p.275)

- page 1 de 2