Les philosophes antiques à notre secours

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Baudelaire

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samedi 16 novembre 2019

Le spiritualiste déçu, peut-être sur le chemin du matérialisme.

" La plupart des marmots veulent surtout voir l'âme, les uns au bout de quelque temps d'exercice, les autres tout de suite. C'est la plus ou moins rapide invasion de ce désir qui fait la plus ou moins grande longévité du joujou. Je ne me sens pas le courage de blâmer cette manie enfantine : c'est une première tendance métaphysique. Quand ce désir s'est fiché dans la moelle cérébrale de l'enfant, il remplit ses doigts et ses ongles d'une agilité et d'une force singulières, L'enfant tourne, retourne son joujou, il le gratte, il le secoue, le cogne contre les murs, le jette par terre. De temps en temps, il lui fait recommencer ses mouvements mécaniques, quelquefois en sens inverse. La vie merveilleuse s'arrête. L'enfant, comme le peuple qui assiège les Tuileries, fait un suprême effort ; enfin il l'entrouvre, il est le plus fort. Mais où est l'âme ? C'est ici que commencent l'hébétement et la tristesse." (Baudelaire, Morale du joujou, 1853, Oeuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 1975, p. 587)

vendredi 15 novembre 2019

Une rime bien déraisonnable ?

Relisant Le vampire de Baudelaire, je m'aperçois d'une étrange anomalie :

" (...)
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne.

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
— Maudite, maudite sois-tu !"

En toute logique, le poète aurait dû écrire " comme à la charogne les vermines ". Mais les contraintes de la rime l'ont emporté sur les exigences de la raison ! D'ailleurs ce n'est qu'à la rime que pense Antoine Adam dans sa belle édition des Fleurs du mal :

" On notera la disposition des rimes, embrassées dans ce quatrain,alors qu'elles étaient croisées dans les deux premières strophes." (Classiques Garnier, 1959, p. 314). Rien non plus dans l'édition de la Pléiade.

En tout cas, de cette irrégularité naît l'image rare d'un cadavre addict aux vers, telle une bouteille à la recherche désespérée de qui la boira.

lundi 4 février 2019

Faut-il prendre le temps au sérieux ?

La vue courte et sombre de l'écrivain qui perce à jour :

" (...) et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité ! " (Les Fleurs du mal, V)

La vue longue et souriante de l'écrivain indifférent :

" J'ai acheté pendant quinze ans mon journal du matin chez Mme B. Mme B. meurt, il y a de cela cinq ou six ans, je crois me souvenir qu'on me l'a écrit ; sa fille la remplace à la boutique, se marie, a un enfant, est mère une seconde fois. Dans mon esprit, Mme B. est bien morte, mais l'est seulement dans cette zone conjecturale, vouée aux relations d'incertitude, où s'inscrivent pour mon esprit distrait morts, mariages ou naissances de tout ce qui ne me touche pas de très près. Je vais acheter un matin mon journal, préoccupé de ne pas oublier, comme on vient de me le rappeler, de féliciter la fille de sa nouvelle maternité. Mme B. est là, derrière le comptoir : sa mort était donc moins sérieuse qu'on ne l'a cru : je lui trouve bonne mine, l'air rajeuni, et je sens que pour cette occasion un peu particulière, il faut tout de même lui faire un brin de conversation. " Bonjour, madame B. !" fais-je avec une chaleur de commande, et - vaguement persuadé tout au fond de moi qu'elle est pourtant morte - partagé entre l'envie de dire quelque chose d'aimable et le sentiment de m'engager sur un terrain un peu délicat, j'enchaîne rondement avec cette phrase qui m'enchante encore . " Alors, vous voilà de retour ? - Oui, oui." Les répliques sont sans chaleur, un peu incolores, je pense qu'elle me reconnaît mal après toutes ces années et poursuis encore cinq minutes la conversation, sans tirer d'elle beaucoup plus que des monosyllabes. Polie, mais froide - je trouve que pour une grand-mère elle manque d'enthousiasme. Je la quitte, et, encore sous l'impression de son rajeunissement évident, je rencontre son gendre, à qui je n'ai guère dit de ma vie autre chose que bonjour- mais je sens que pour une fois il faut faire des frais. " Ça m'a fait plaisir de revoir Mme B. Elle a bonne mine !" Il me regarde abasourdi : " Ma belle-mère ? Mais elle est morte depuis six ans." (Lettrines, Julien Gracq)

En ce début de journée, lequel de ces deux textes va donc inspirer ma manière de voir les choses changer ?

dimanche 7 octobre 2018

De Baudelaire à Céline, de fil en fil.

On a peut-être à l'esprit ces quelques vers tirés du poème ouvrant Les Fleurs du mal, Au lecteur :

" Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégite
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !"

80 ans après, dans d'autres textes, le Diable a perdu son omniprésence impersonnelle (et si vraie ?). Mais il continue de dominer la scène. Je le retrouve dans ce texte d' Annick Duraffour et de Pierre-André Taguieff, tous deux soucieux de reconstituer la " passion idéologique que fut l'antisémitisme célinien " :

" Vision conspirationniste de l'histoire, où le Juif seul " tire les ficelles "- expression chère à Céline et fréquente dans la propagande antisémite. Ainsi Hitler déclare combattre non la classe ouvrière marxiste, mais les " judéo-marxistes qui tirent les ficelles ". Les auteurs citent alors un extrait du livre de Jean-Marie Domenach La propagande politique (1950) . Pendant l'Occupation, une affiche de la Propagandastaffel représentant un gros Juif fumant un cigare et tenant par des ficelles un groupe de marionnettes composé de banquiers de la City, de bolcheviks, d'hommes d'affaires américains." L'histoire est conçue comme un théâtre avec ses figurants, ses pantins, ses fantoches : une mise en scène trompeuse (...) " Le juif n'est pas tout mais il est le diable et c'est suffisant. Le Diable ne crée pas tous les vices mais il est capable d'engendrer un monde entièrement , totalement vicieux." (Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p.294)

Les dernières lignes sont tirées d'une lettre de Céline à Lucien Combelle.

Peut-on aujourd'hui se passer de mentionner le diable tirant les ficelles ? Bien sûr l'expression ne pourra être que métaphorique. Et pas en politique, à coup sûr. Où alors ? Dans la folk psychology ? Mais athées ou non, ils nous presseront de voir le divin en nous, ou du moins le cher, le trop cher humain...

" Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encore brodé de leurs plaisant dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas, n'est pas assez hardie."

samedi 6 octobre 2018

Voir ses propres vers du point de vue de Dieu ?

C'est un passage des Curiosités esthétiques, je l'extrais de la cinquième partie consacrée à l' exposition universelle de 1855. Charles Baudelaire vient d'évaluer la peinture de Jean-Auguste-Dominique Ingres avec quelques réserves, puis, louant en revanche franchement les toiles de Delacroix, il écrit :

" Un poëte a essayé d'exprimer ces sensations subtiles dans des vers dont la sincérité peut faire passer la bizarrerie :

Delacroix, lac de sang, hanté par des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent comme un soupir étouffé de Weber (Oeuvres complètes, La Pléiade, 1954, p.708)

On reconnaît une des strophes des Phares, un des premiers poèmes des Fleurs du mal. Qu'un poète se cite avec humour amuse. Et cette distance est-elle dérision ? Une raison d'en douter : quelques pages plus haut, Baudelaire a écrit en la soulignant la phrase célèbre : " le Beau est toujours bizarre ". Bien sûr comme il n'a pas ajouté plus haut que tout le bizarre est beau, il y a peut-être déjà dans cette mise à distance de soi une ombre de dérision. Mais c'est la suite qui surprend par sa dureté :

" Lac de sang : le rouge ; - hanté des mauvais anges : surnaturalisme ; un bois toujours vert : le vert, complémentaire du rouge ; un ciel chagrin : les fonds tumultueux et orageux de ses tableaux ; - les fanfares et Weber : idées de musique romantique que réveillent les harmonies de sa couleur."

Tel un professeur simplifiant à destination d' élèves égarés, le poète devient le pédagogue brutal de son oeuvre, soucieux seulement de faire mieux comprendre par ses mots réducteurs la grandeur de l'oeuvre de Delacroix et devant pour cela massacrer sa propre oeuvre poétique.
Générosité de Baudelaire ? L'hypothèse me plaît. Oui, certains ne verront là que coquetterie d'auteur ; ils ont peut-être raison.