Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 27 septembre 2012

Un esprit qui ne manque pas de force (Julien Benda)) juge faible un texte de La Bruyère sur les esprits forts.

Dans la Bibliothèque de la Pléiade, on lit encore les oeuvres complètes de La Bruyère dans l'édition qu'en a donnée Julien Benda en 1935. Certes une nouvelle édition satisferait davantage aux exigences contemporaines de la critique scientifique. Mais on perdrait à coup sûr les notes d'une extrême liberté de ton que Benda a jugé bon d'ajouter au texte de l'auteur.
Je pourrais en donner plusieurs exemples. Je choisis la note correspondant au deuxième texte de la dernière partie des Caractères : Des esprits forts. Voici d'abord ce qu'écrit La Bruyère :

" Le docile et le faible sont susceptibles d'impressions : l'un en reçoit de bonnes, l'autre de mauvaises ; c'est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu ; ainsi l'esprit docile admet la vraie religion, et l'esprit faible, ou n'en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l'esprit fort ou n'a point de religion, ou se fait une religion ; donc l'esprit fort, c'est l'esprit faible " (p.469, édition de 1941)

À quoi Julien Benda répond par une note juste mais sévère et définitive :

" Irréfutable si l'on commence, comme fait La Bruyère par définir l'esprit faible celui qui n'admet pas "la vraie religion", c'est-à-l'esprit fort. La pauvreté de toute cette argumentation est confondante." (p.729).

À dire vrai, ce que je trouve intéressant dans ce passage est la distinction entre la docilité et la faiblesse de l'esprit. À la différence de La Bruyère qui désigne par elle deux types d'esprit, on pourrait s'en servir pour désigner une vertu (la docilité) et un vice (la faiblesse) épistémiques.
Dans ce cadre, le même esprit est docile s'il croit ce qu'il est justifié de croire et ne croit pas ce qu'il n'est pas justifié de croire et il est faible s'il croit ce qu'il n'est pas justifié de croire et ne croit pas ce qu'il est justifié de croire. Les passions ou l'intérêt pourraient vicier l'esprit docile et le faire déraisonner.
Vu sous ce jour, l'enfant tel que Descartes l'a pensé ne serait ni docile ni faible mais crédule. La crédulité désignerait alors un état naturel de l'esprit. La docilité, elle, serait le produit d'une bonne éducation épistémique. Quant à la faiblesse, elle pourrait être accidentelle, comme je viens de l'envisager, ou constitutive, la crédulité naturelle non corrigée devenant vice.

mardi 28 août 2012

L'adjectif comme expédient en vue de faire l'économie de la narration.

La Bruyère écrit dans les Caractères :

" Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter." (Des ouvrages de l'esprit, 13)

Julien Benda, dans la note correspondant au passage, écrit en 1934 :

" La Bruyère étendrait certainement aujourd'hui son observation aux épithètes qui font dire que les choses sont sensationnelles, saisissantes, bouleversantes, ravissantes... Le mobile de ce style, c'est l'impuissance à décrire les choses dans ce qu'elles ont précisément de bouleversant, de ravissant, et la croyance qu'on y supplée en brandissant un qualificatif qu'on veut d'autant plus violent qu'on sent mieux cette impuissance. C'est exactement comme dit notre auteur, l'impuissance à "raconter"." (p.696, La Pléiade, éd. de 1941)

On pense au "génial" et au "trop bien" de nos adolescents (entre autres...).
Plus gravement, que Benda aurait-il pensé de l'indicibilité essentielle de la Shoah ?

samedi 30 juillet 2011

Julien Benda et Pascal : comment parvenir à croire à ce à quoi on ne croit pas ?

Les Amorandes est un roman écrit par Julien Benda en 1922. Il y présente Etienne hanté par le souvenir d'une ancienne maîtresse et pour cela incapable d'aimer passionnément sa jeune épouse. Or, Etienne, qui est un être moral, veut mettre fin à cette situation qu'il juge injuste pour sa femme. Le moyen qu'il trouve à cette fin est tout à fait inspiré de Pascal. En effet, de même que Pascal conseillait à l'athée de singer la foi pour finalement l'éprouver, Etienne pense qu'il doit faire l'amour le plus possible à sa femme pour parvenir à ressentir comme effet ce dont il regrette l'absence en tant que cause :

" Mais comment la faire naître, cette passion ? qui ne se déclarait pas ? qui ne voulait pas se déclarer ? Eh bien, en en prenant l'attitude, en en faisant les gestes. Le geste crée le sentiment. Il se rappelait le conseil des profonds médecins de l'âme : " Faites les gestes de la foi, la foi viendra ". Oui, il allait vivre tout contre cette enfant, la serrer dans ses bras, non plus pour la rassurer, mais dans toute l'intensité de sa volonté de guérir, la prendre souvent, très souvent. Et l'amour viendrait, il oublierait cette femme. Rien ne l'autorisait à en douter. Avait-il jamais essayé ? Cette toute-puissance du lien charnel, s'y était-il jamais vraiment offert ? Ne s'appliquait-il pas, au contraire, à s'y dérober le plus qu'il pouvait, lâchement, cruellement ? Oui, c'était là une puissance intacte, inéprouvée. Elle ferait son effet. " (p. 211 éd. Émile-Paul frères)

On se demandera alors : est-ce que le remède est efficace ?
En réalité il aggrave le mal car les gestes de l'amour passionné causent les images de l'objet premier de la passion :

" Et voilà que la résurrection, exacte, totale, constante, de circonstances qui avaient été imprimées dans la conscience d' Étienne en liaison, et combien étroite ! avec l'image d'une autre, ramenait peu à peu avec elle, exacte, totale,constante, l'image de cette autre, de plus en plus vivante, de plus en plus durable, dans le coeur du jeune homme, la vision d'un autre être qui y avait été associé à cette forme précise de mouvements. Voilà que l'infortuné sentait son mal l'envahir davantage par les actes mêmes qu'il faisait pour s'en évader." (p. 223)

En fait, le remède va être le passage du temps :

" Cependant, comme un pauvre malade qui, dans une nuit de torture, entrevoit, avec l'aube, la fin possible de son supplice, Étienne croyait sentir qu'avec le temps l'image de sa maîtresse perdait de son terrible empire ; pour peu qu'on ne la provoquât point par des remuements de l'être trop profondément liés à elle, bien des circonstances, qui autrefois le suscitaient fatalement,n'y parvenaient plus toujours ; souvent elle apparaissait sans netteté, sans couleur, sans durée, comme s'évanouissant avant de s'être formée ; ou, encore, demeurant un simple état du connaître - " Irène faisait ceci ; elle avait été là ", - dénué de retentissement dans le sentir. " (p. 247-248)

Certes la langue classique et largement abstraite de Benda est quelquefois désuète mais ce roman gagne à être lu, pour son analyse rationnelle des passions et de leurs composantes.

lundi 25 octobre 2010

Des Sophistes à Sartre en passant par le national-socialisme : l'histoire du vitalisme selon Julien Benda.

Dans Pour et contre l'existentialisme (1948), Julien Benda est contre l'existentialisme. Il en fait la genèse en ces termes :

" Quels sont, dans l'histoire de la philosophie, les ancêtres de cette position ?
On peut admettre que les premiers croisés de la vie contre la pensée - les premiers "pragmatistes - ont été les Sophistes, lorsqu'ils se faisaient signifier par Socrate qu' avec leur poursuite de la domination par tous les moyens - leur "volonté de puissance" dirait-on de nos jours - ils enseignaient le primat de la sensation - du "se sentir", pour parler avec Saint-Simon - cependant que leur agent de publicité, Aristophane, appelait les exercices de pensée désintéressée, auxquels se livrait leur adversaire, des "nuées" (note : mot repris il y a cinquante ans par les pragmatistes d' Action française contre d'autres idéalistes). Cet assaut de la vie contre la pensée, lancé par les compagnons de Calliclès, continue d'être mené, bien qu'avec moins d'éclat, par ceux qu'on a appelés, non sans quelque arbitraire, les Socratiques ; par les Mégariques, qui repoussent tout ce qui est concept, jugement, prétention scientifique, au nom d'une attitude purement pratique ; par les Cyrénaïques, qui ne veulent savoir que le plaisir ou la peine perçus immédiatement, hors de tout concomitant intellectuel, sentis comme "mouvement facile" ou "mouvement rude" ; surtout par les Cyniques, avec en plus, comme chez les Sophistes, l'exaltation de la domination, à quoi s'ajoute - trait qui apparaît avec eux et sera repris par maint pragmatisme moderne, éminemment par les existentialistes - l'affirmation que le rejet de tout dictat, soit de l'intelligence, soit de la morale, constitue la vraie liberté. On croit entendre une farouche Sartrien quand on les voit soutenir que "la vertu est dans les actes, qu'elle n'a que faire des discours" et d' adopter comme modèle Hercule, "type de la volonté indéfectible et de l'entière liberté" (note : même mépris du discours au nom de l'acte chez Pyrrhon. Cf. Emile Bréhier, Histoire de la philosophie, t. I, 2ème partie, pp. 263-283). On peut dire qu'avec ces écoles la protestation de la vie contre la pensée disparaît, du moins de la philosophie qui occupe la scène, et que celle-ci, sous l'empire désormais unique du vainqueur des Sophistes et de ses deux grand disciples, ne va plus donner le spectacle pendant vingt siècles que de la valorisation de la pensée par opposition à la vie, éminemment à la vie pratique".

Julien Benda présente alors les philosophes qui ont mis la pensée au-dessus de la vie : Socrate, Platon, Aristote, Sénèque, Plotin, Saint-Augustin, les Scolastiques, Descartes, Pascal, Spinoza, Kant. Puis il reprend :

" La révolte de la vie contre la pensée reparaît au jour, encore que peu puissante, au XVIIe siècle, avec une école anticartésienne qui nie que la pensée soit le signe de la vie et proteste (Gassendi) que le chien est parfaitement fondé à s'écrier : "J'aboie donc je suis". Elle éclate, mais triomphante cette fois, et s'emparant de la scène philosophique, dont elle va chasser presque entièrement l'ennemi, avec les esthéticiens allemands de la fin du XVIIIème, les Lessing, les Schlegel, les Herder, les Humboldt, et leur anathème sur le caractère intellectuel de la littérature française (note : déjà en Allemagne, terre apparemment d'élection pour ce genre de philosophie, avec la théologie de maître Eckart et son exaltation des régions de l'âme actives et inintellectuelles ; avec le luthéranisme et sa religion de la "vie" contre l'ascétisme catholique) ; avec leurs héritiers, les Fichte, les Schelling, les Görres et leur haro sur le rationalisme de la Révolution ; on peut dire avec le romantisme français, qui veut être la vie, non une idée de la vie, qu' était le classicisme ; avec le bergsonisme et son apologie de la "durée", pure "poussée vitale", purgée des moeurs de la pensée, en tant que celle-ci est une chaîne de concepts, notamment sur la vie. Elle se poursuit, accompagnée d'un cri de guerre formel contre tout frein, intellectuel et moral, à l'expansion du moi, individuel ou collectif, dans la Volonté de puissance de Nietzsche, l 'Unique et sa Propriété de Stirner, le dynamisme illimité du national-socialisme auxquels on peut s'adjoindre, compte tenu du peu de truculence inhérent au tempérament latin, les sorties du premier Barrès, puis d'André Gide, , contre toute contrainte sociale. Elle s'affirme aujourd'hui dans l'existentialisme. Telle nous semble la tradition dont relève - nous ne disons pas se réclame - la philosophie présentement en vogue."

À supposer qu'on prenne cette hardie mise en perspective comme cadre indiscutable, on voit bien de quel côté il faudrait ranger la philosophie analytique. Remarque : qui aurait l'idée aujourd'hui d'inclure le nazisme dans une histoire de la philosophie ?