"Certains disent que Diogène mourant ordonna qu'on le jetât en terre sans
sépulture afin que n'importe quelle bête sauvage pût prendre sa part, ou qu'on
le poussât dans un trou et qu'on le recouvrît d'un peu de poussière (selon
d'autres, il demanda qu'on le jetât dans l'Illissos) afin qu'il fût utile à ses
frères." écrit Laërce en VI 79.
Le texte est allusif mais il est permis d'identifier les bêtes sauvages et
les frères aux chiens. Or, on mesure mieux à quel point Diogène s'oppose aux
valeurs grecques traditionnelles si on sait que chez Homère le pire de ce qui
peut arriver à un cadavre est précisément d'être déchiré par les chiens. Ainsi
quand Priam évoque devant Hector sa mort dans Troie assiégée, il dit:
" Moi-même, le dernier, les chiens, à la porte extérieure, sanguinaires, me
déchireront, quand quelqu'un, avec le bronze aigu, m'ayant frappé de près ou de
loin, aura ôté la vie à mes membres; ces chiens que j'ai nourris dans mon
palais, portiers vivant de ma table, et qui, ayant bu mon sang, le coeur
enragé, resteront couchés devant les portes (...) Quand c'est la tête
blanchissante, le menton blanchissant, les parties d'un vieillard égorgé
qu'outragent les chiens, il n'y a rien de plus pitoyable chez les misérables
mortels" (L'Iliade XXII 74-76 traduction Lasserre)
Certes il y sans doute ici un double outrage du fait que Priam imagine être
dévoré par ses propres chiens. A ce propos, Jean-Pierre Vernant écrit:
" C'est le monde à l'envers qu'évoque Priam, toutes les valeurs sens dessus
dessous, la bestialité installée au coeur du foyer domestique, la dignité du
vieillard tournée en dérision dans la laideur et l'impudicité, la destruction
de tout ce qui dans le cadavre appartient proprement à l'homme."
(L'individu, la mort, l'amour p.1349 Oeuvres II)
Cependant la honte est déjà totale même si les animaux anthropophages sont
sauvages. Le chant I de l'Iliade évoque dès la première ligne
cette horreur:
" Chante la colère, déesse, du fils de Pélée, Achille, colère funeste, qui
causa mille douleurs aux Achéens, précipita chez Hadès mainte forte âme de
héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et des oiseaux
innombrables"
C'est contre une telle mort infâme que Priam met en garde Hector en le
suppliant de ne pas affronter Achille:
" S'il te tue, plus moyen même de te pleurer sur un lit, cher rejeton, pour
moi qui t'enfantai, ni pour ta femme, riche de cadeaux. Fort loin de nous, près
des vaisseaux argiens, les chiens rapides te dévoreront." (Chant XXII)
Ce que Vernant commente ainsi:
" L'outrage porte ici l'horreur à son comble. Le corps est mis en pièces en
même temps que dévoré tout cru au lieu d'être livré au feu, qui, en le brûlant,
le restitue dans l'intégralité de sa forme à l'au-delà. Le héros dont le corps
est ainsi livré à la voracité des bêtes sauvages est exclu de la mort en même
temps que déchu de la condition humaine. Il ne franchit pas les portes de
l'Hadès, faute d'avoir eu sa "part du feu"; il n' a pas de lieu de sépulture,
pas de tertre ni de sèma, pas de corps funéraire localisé, marquant,
pour le groupe social, le point de la terre où il se trouve situé, et où se
perpétuent ses rapports avec son pays, sa lignée, sa descendance, ou même
simplement les passants. Rejeté de la mort, il se trouve du même coup rayé de
l'univers des vivants, effacé de la mémoire des hommes. Davantage, le livrer
aux bêtes, c'est le dissoudre dans la confusion, le renvoyer au chaos, à une
entière inhumanité: devenu, dans le ventre des bêtes qui l'ont dévoré, chair et
sang d'animaux sauvages, il n'y a plus en lui la moindre apparence, la moindre
trace de l'humain: il n'est strictement plus personne." (ibidem p.1357)
Si Diogène le cynique demande cette mort infâme, ce n'est pas pour ne plus
être personne mais pour illustrer à quel point il enlève toute valeur au groupe
social et à ses usages. L'entière humanité consiste désormais à ne plus
identifier ce qu'on est à ce que le regard du groupe juge qu'on est. Mais on
sait qu'il y a une autre
mort de Diogène plus conforme aux usages.