Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 3 mars 2005

L’enterrement de Diogène.

C’était un maître. La preuve : à sa mort, les épigones se déchirent.

« La tradition veut qu’une dispute s’éleva aussitôt entre ses disciples pour décider qui l’enterrerait. On en vint même aux coups. » (D.L. VI, 75)

Je vais fort imprudemment faire l’hypothèse que les plus fidèles de ses disciplines veulent ne pas l’enterrer, comme il l’a demandé. J’imagine que certains souhaitent le livrer aux bêtes sauvages car ils ont peut-être entendu la leçon que rapporte Cicéron dans les Tusculanes :

« Tout en ayant les mêmes sentiments que Socrate, face à la mort, Diogène était plus rude : en bon Cynique, il s’exprimait de façon plus brutale, en exigeant que l’on jette son cadavre sans l’inhumer. Ses amis lui demandaient alors : « Veux-tu qu’on le jette en pâture aux oiseaux et aux fauves ? » « Pas du tout, reprit-il, mais posez seulement à mes côtés un bâton pour les chasser ! » « Et comment donc pourrais-tu le faire ? Tu seras inconscient. » « Mais alors, si je suis inconscient, quel mal pourraient me faire les morsures des bêtes ? »

Il se peut que d’autres aient désiré « qu’on le culbute dans quelque fosse en le recouvrant d’un peu de poussière »(VI, 75) comme il l’avait aussi envisagé. En somme, les funérailles sous une forme minimaliste. Arrivent les puissants et les parents, pas de doute : ils vont le statufier.

« Leurs parents et les notables arrivèrent enfin, et sous leur conduite on enterra Diogène près de la porte donnant vers l’Isthme. Sur son tombeau, on édifia une colonne funéraire surmontée d’un chien en marbre de Paros. »(ibid.)

Diogène récupéré ? Peut-être, mais pas complètement trahi : certes sculpté dans le marbre, mais sous forme canine. C’est en tout cas le début d’un culte. Il est devenu l’objet des commémorations. Exit Diogène le chien. Il est vrai qu’il est mort à un mauvais moment, si Plutarque dans les Moralia a raison : exactement le jour où Alexandre le Grand a disparu. Comment ne pas glorifier, au-delà même des louanges réservées à Alexandre, celui qui n'avait vu dans le conquérant macédonien rien d’autre qu’un corps qui l’empêchait de se réchauffer au soleil…

mercredi 2 mars 2005

Les deux morts de Diogène.

Diogène est mort très vieux, à 90 ans. Je rêve à ces si longues décennies de pédagogie cynique… Car s’il n’est peut-être pas très difficile d’être cynique une fois ou deux, comment rester un exemple de cynisme, tout en vivant si longtemps ? En plus Diogène, s’il est bien l’exilé de Sinope, est resté à Athènes jusqu'à la fin de sa vie. A la différence de ces sophistes ambulants qui vendent leurs charmes rhétoriques de ville en ville à un public toujours renouvelé, Diogène a dû être bien vite familier aux Athéniens. A moins qu’il n’ait été le cynisme fait homme, une institution en somme, dont chacun attendait les provocations rodées et répétitives. Je préfère l’imaginer à l’affût de la trouvaille, s’acharnant à présenter l’enseignement de la vertu à travers une action inédite ou une parole inouïe. En tout cas, il n’a pas raté ses morts.

1)Première version, les morts bestiales : Une mort de chien, au sens sale du terme. Le mordeur mordu en somme.

« Voulant partager un poulpe avec des chiens, il fut à ce point mordu au tendon du pied qu’il en mourut. » (D.L. VI, 75)

Cette mort animale a une version euphémisée, moins illustrative, plus discrète :

« Il fut saisi de coliques et mourut ainsi après avoir dévoré un poulpe cru. » (ibid.)

Ce Chien nonagénaire, dévoreur insatiable de chair crue, je l’interprète comme le contestataire inflexible de la culture et du cuit. Défenseur de la nature jusqu' à en mourir. Je n’oublie pas cet autre texte qui nous a appris que Diogène ne digérait pas cette viande non cuite qu’il se faisait un honneur de manger. Dernière figure du virtuose déguisé en homme grossier. Qu’il faut être surhumain pour vivre comme un animal, quand l’animalité n’est pas ce à quoi on est réduit par le pouvoir sadique des oppresseurs mais ce à quoi on s’oblige pour montrer de quoi un homme est capable ! Dans ces conditions, la deuxième version de la mort est porteuse de la même leçon.

2)La mort héroïque :

« D’autres prétendent qu’il retint volontairement sa respiration. » (ibid.)

C’est la version retenue par les amis:

« Selon leur habitude, ses amis vinrent le voir et ils le trouvèrent enveloppé dans son manteau, ce qui leur fit croire qu’il dormait. Mais il n’était pas ordinairement un endormi ni très enclin au sommeil. Ils déployèrent son manteau et s’aperçurent qu’il était inanimé. Ils interprétèrent alors ce geste comme un acte volontaire en vue d’échapper définitivement à la fuite. » (ibid.)

Qu’on ne s’y trompe pas ! Ce suicide est purement affirmatif. C’est la dernière leçon, pas l’ultime lâcheté ! Manifestation hyperbolique de la maîtrise de soi : l’asphyxie volontaire (non, pas s’enfermer la tête dans un sac en plastique à l’image de Bruno Bettelheim, mais ne plus respirer parce qu’on en a décidé ainsi.) Il faudrait être un dieu pour mourir ainsi. Diogène a donc choisi de ne pas mourir comme un homme, mais comme un surhomme ou une bête. Cependant les deux morts sont identiques car il faut être plus qu’un homme pour vivre aussi simplement qu’une bête !

mardi 1 mars 2005

Travaux pratiques de cynisme (Fin)

1)Marchez à reculons dans la rue ; comme on se moquera de vous, dites : « N’avez-vous pas honte de me reprocher d’aller à reculons en marchant, vous parcourez à reculons le chemin même de votre vie ? » (Stobée Florilège)

2)Si on vous demande pourquoi vous ne vous lavez pas, répondez : « Je ne veux pas avoir l’air d’être, mais être vraiment un chien. » (Papyr.Vindobon.)

3)Allez en Israël, à côté du mur en cours de construction et dites aux architectes : « Malheureux ! n’envisagez donc pas la grandeur des murailles mais celle des gens qui s’y tiennent ! » (Stobée ibid.)

4)Quand vos amis vous reprochent d’être durs avec eux, dites : « Les autres chiens mordent leurs ennemis, tandis que moi, je mors mes amis, de manière à les sauver. » (ibid.)

5)Si on vous demande comment se débarrasser d’un ennemi, répondez : « Soyez aimable et bon envers lui. » (Gnomologium vaticanum)

6)Si on vous demande pourquoi vous acceptez vos vieux parents comme ils sont, répondez : « Soigner un mort et admonester un vieillard, c’est tout comme. » (Antonius et Maximus De admonitione)

7)Si un chauve vous injurie, dites-lui : « Je félicite tes cheveux d’avoir abandonné une sale tête. » (id. De vituperatione)

8)Si vous connaissez quelqu’un qui se dit philosophe et qui n’arrête pas de polémiquer, dites-lui : « Tu prétends faire de la philosophie quand tu ruines par tes discours ce qu’il y a de meilleur dans la vie du philosophe. » (Stobée ibid.)

9)Si un de vos proches se blesse et appelle à l’aide, dites-lui : « Heureusement que tu souffres : de cette façon, ta situation n’est plus désespérée. » (ibid.)

10)Si quelqu'un vous demande comment devenir célèbre, conseillez-lui de s’occuper le moins possible de sa renommée. (Théon le Sophiste Progymanasium)

Demain, je ferai mourir Diogène deux fois…

lundi 28 février 2005

Travaux pratiques de cynisme (III)

1)Choisissez un chanteur particulièrement mauvais et saluez-le ainsi : « Bonjour, Chantecler ! » S’il vous demande pourquoi : « Quand tu chantes, tout le monde se lève ! » (VI, 48)

2)Demandez l’aumône à une statue et dites à ceux qui s’interrogent : « Je m’habitue au refus » (VI, 49)

3)Si l’on vous demande quel vin vous buvez avec le plus de plaisir, répondez : « Celui des autres » (VI, 54). Vous noterez que les exercices pour devenir cynique ressemblent quelquefois à ceux recommandés pour devenir mufle.

4)Si on vous surprend en train de manger un gâteau, précisez : « Les philosophes goûtent à tout, mais pas comme le reste des hommes. » (VI, 55). Cet exercice permet aussi de garder bonne conscience en commettant des manquements à la règle cynique.

5)A l’occasion d’un gros déménagement, dites à celui qui change de domicile : « N’est-ce pas une honte de posséder tant de choses et de ne pas se posséder soi-même ? » (Maximus De Divitiis et Paupertate 758)

6)Si vous demandez l’aumône et qu’on vous dit : « Je vous donnerai si vous pouvez me convaincre que vous avez raison de mendier », dites : « Si je pouvais vous convaincre, je vous convaincrais d’aller vous pendre. » (VI, 59)

7)Si on vous reproche de fréquenter des endroits mal famés, dites : « Le soleil pénètre bien dans les latrines sans en être souillé. » (VI, 63)

8)Si on vous demande pourquoi vous allez au bordel, répondez : « On y apprend qu’il n’y a pas de différence entre ce qui coûte quelque chose et ce qui ne coûte rien. » (VI, 105)

9)Quand vous allez au cinéma ou au théâtre, entrez par la porte où l’on sort et si l’on s’étonne, dites: « C’est ce que j’ai essayé de faire toute ma vie. » (VI, 64)

10)Si vous voyez un jeune homme qui se donne des airs efféminés, faites-lui la leçon suivante : « N’avez-vous pas honte de vouloir empirer en vous-même l’œuvre de la nature ? Elle a déjà fait de vous un homme, et vous travaillez maintenant à vous changer en femme ! » (VI, 65). Il faut moins voir dans cet exercice un entraînement au machisme qu’une affirmation de l’absence d’humanité des hommes.

dimanche 27 février 2005

Travaux pratiques de cynisme (II)

Que ceux qui ont le culte du "politiquement correct" sautent les exercices nº3 et nº4 !

1)Attachez à une ficelle un objet ordinaire et traînez-le dans la rue. Si l’on vous interroge, répondez : « J’imite les maîtres de chœur : ils donnent le ton au-dessus de la normale de façon à ce que tous les autres puissent tomber sur la note juste ». Le but de l’exercice est de vous permettre un jour de faire ce que vous devez faire sans crainte d’être jugé ridicule (D.L.VI, 35)

2)Buvez dans vos mains et cassez vos assiettes (VI, 37)

3)Entrez dans une mosquée, approchez-vous d’un musulman qui prie et dites-lui : « Ne craignez-vous pas que Dieu ne se tienne par hasard derrière vous – tout est plein de sa présence en effet – et alors, ne manqueriez-vous pas de tenue ? » (VI, 32)

4)Louez les services d’un gorille et chargez-le d’aller dans l’église la plus proche casser la figure à tous les fidèles qui s’agenouillent (ce 4ème exercice est destiné à faire comprendre que dans le 3ème exercice la religion musulmane n’est pas visée en tant que musulmane mais en tant que religion !) (VI, 38)

5)A la garden-party de l’Elysée, prenez le soleil dans le jardin; quand le Président arrive vers vous et, pour vous obliger, vous dit « Vous savez, vous pouvez me demander ce que vous voulez ! », répondez-lui : « Arrêtez de me faire de l’ombre ! » (VI, 38)

6)Nouvelle version d’un exercice antérieur : vous sortez d’un endroit bondé ; on vous demande si à l’intérieur il y a beaucoup de personnes, vous répondez : « non » ; en revanche quand on vous demande s’il y a foule, répondez par l’affirmative ! (VI, 40)

7)Version, facile à réaliser, de l’exercice précédent : vous allez en plein jour sur les Champs-Elysées avec une torche électrique allumée et vous la braquez sur les passants. A ceux qui vous demandent ce que vous faites, vous répondez : « Je cherche un être humain ! » (VI, 41)

8)A vos amis, soucieux d’interpréter psychanalytiquement leurs rêves, dites : « Vous ne prenez aucune attention à ce que vous faites en état de veille, mais vous examinez avec soin les fantaisies qui vous viennent en dormant. » (VI, 43)

9)L’exercice suivant est d’une extrême difficulté : au marché masturbez-vous en disant : « Si seulement on pouvait apaiser sa faim en se frottant l’estomac ! » (VI, 46)

10)Si votre réputation de cynique est établie, il vous arrivera qu’on vous lance des os ; allez donc pisser sur ceux qui le font. (VI, 46)

samedi 26 février 2005

Travaux pratiques de cynisme (I)

1)Renoncez à acheter une maison ou un appartement mais établissez votre demeure dans un tonneau (D.L. VI, 23). Bien sûr ne soyez pas naïf au point de croire qu’un SDF est un cynique, même si un cynique pourrait jouer au SDF !

2)N’allez pas aux sports d’hiver mais, en petite tenue, roulez-vous dans la neige (VI, 23)

3)Installez-vous dans une rue passante et tenez un discours sérieux et réfléchi : je suppose que la foule ne s’amassera pas autour de vous. Alors, faites des singeries et quand les gens commencent à s’attrouper, demandez-leur pourquoi il « se mettent à accourir pour des niaiseries tandis qu’ils tardent avec indifférence pour les choses importantes. » (VI, 27)

4)Allez à un concert et demandez aux musiciens pourquoi ils sont plus soucieux d’accorder leur instrument que leur âme (VI 27)

5)Rendez-vous à n’importe quel meeting politique et demandez aux orateurs pourquoi « ils mettent un tel sérieux à parler de justice sans la pratiquer en aucune façon. » (VI, 27)

6)Si votre santé décline malheureusement et que vous envisagez vos funérailles, demandez d’être enterré face contre terre. Comme le responsable des Pompes Funèbres s’étonnera, répondez : « Parce que dans peu de temps ce qui est en bas sera en haut » (VI, 31)

7)Si un nouveau riche vous fait les honneurs de sa maison, crachez-lui au visage, en précisant que c’est le seul endroit sale que vous trouvez en sa demeure (VI, 31)

8)Retournez dans la rue passante et dites à la cantonade que vous avez besoin de quelques personnes ; quelques-unes au moins s’approcheront et dites leur alors : « J’ai demandé des personnes, pas des déchets » (VI, 31)

9)Prenez un rendez-vous avec un champion olympique et quand il vous rappellera ses médailles, dites-lui : « Moi, oui, j’ai vaincu des hommes ; toi, des esclaves » (VI, 26) Vous comprenez aisément que vous ne pouvez pas commencer par cet exercice car il vous faut déjà plusieurs victoires cyniques à votre actif !

10)Si vous êtes très âgé et que vos proches vous conseillent de vous reposer, dites-leur : « Si je faisais une course, devrais-je me relâcher juste avant la ligne d’arrivée ? Ne devrais-je pas plutôt accélérer ? » (VI, 34)

vendredi 25 février 2005

Diogène, le faux-monnayeur.

Diogène, premier disciple, mais si talentueux qu’il en est arrivé à éclipser son maître Antisthène ! Il est le fils d’un banquier, d’un spécialiste de l’argent, lui pour qui l’argent ne vaut rien. Les premières lignes que Laërce lui consacre présentent ce père comme un faussaire, qui doit pour ce méfait s’exiler avec son fils. Alors qu’Antisthène était décrit comme celui qui, par sa mère, n’était pas d’Athènes, Diogène est celui qui, par la faute de son père, doit quitter sa ville natale, Sinope. De deux manières différentes, le cynique a décidément les traits de l’étranger, qui ne vit pas à sa place, tout simplement parce qu’il n’y a sur terre nulle part une place particulière faite pour soi. Mais ce père malfaiteur n’est-il pas au fond analogue à la mère de Socrate ? Celle-ci faisait matériellement ce que le fils faisait spirituellement : la mère délivrait la femme enceinte de l’enfant, le fils délivre l’homme interrogé de la vérité. Pas plus que la femme savante ne crée le nouveau-né, Socrate ne crée la vérité. Il permet juste que son interlocuteur formule ce que la raison conçoit. Donc en quoi Diogène est-il un faussaire ?

« Il démontrait ses discours en actes, marquant vraiment d’une fausse empreinte la monnaie, c’est-à-dire n’accordant jamais à la coutume le poids qu’il donnait aux valeurs naturelles. » (D.L. VI, 71)

Falsifier la monnaie, cela revient à déprécier ce qui circule et qui est censé avoir du prix. Le philosophe cynique se désigne ainsi comme un professionnel de la transgression. Apparaît l’idée qu’on ne peut pas être philosophe :

a)si on ne dérange pas : En parlant de Platon, Diogène se demandait: « A quoi peut bien nous servir un homme qui a déjà mis tout son temps à philosopher sans jamais inquiéter personne ? » (Thémistius De l’âme)

b)si on mène une vie "réglée" :

« Diogène affirmait que Socrate lui-même menait une vie de mollesse : il s’enfermait en effet dans une bonne maisonnette, un petit lit et des pantoufles élégantes qu’il portait de temps à autre. » (Elien Histoire variée)

Contre la philosophie pantouflarde et théorique, Diogène, plus encore que son maître, va, sans pitié aucune, semer le trouble. Qu’aurait pensé de Diogène les accusateurs publics de Socrate, ceux qui l’ont condamné à mort pour avoir perverti la jeunesse et détruit les croyances traditionnelles ? Socrate pourtant ne faisait que discourir mais Athènes a dû changer, même si Diogène avait déjà onze ans quand Socrate attendait la mort dans la prison. Non seulement il ne sera pas pourchassé mais à sa mort on l’honorera :

« Sur son tombeau, on édifia une colonne funéraire surmontée d’un chien en marbre de Paros. Plus tard, ses concitoyens honorèrent aussi sa mémoire en érigeant des statues de bronze sur lesquelles ils gravèrent ce qui suit : Le bronze lui-même subit le vieillissement du temps, mais l’éternité infinie ne détruira jamais ta gloire, ô Diogène : seul, en effet, tu as enseigné aux mortels l’art de se suffire à eux-mêmes dans la vie et le chemin le plus facile pour y parvenir. » (D.L. VI, 78)

En lui rendant un tel hommage, à coup sûr, ses admirateurs l’ont trahi, lui qui « sur le point de mourir, ordonna qu’on le jette au dehors, sans sépulture, livré en proie aux bêtes sauvages, ou bien qu’on le culbute dans quelque fosse en le recouvrant d’un peu de poussière » (D.L. VI, 79) Ce que je lis dans ces lignes, c’est la manifestation cohérente d’un mépris radical pour les rites de la cité. Aucune des philosophies qui se constitueront ensuite, qu’il s’agisse du stoïcisme, de l’épicurisme ou du scepticisme, ne reprendra à son compte cette entreprise acharnée de démolition de la culture : la regardant certes chacune à leur manière, elles la conserveront. Mais c’est au nom de la vertu que Diogène va cracher sur les tombes ! Si Diogène est précieux pour avoir pensé son cadavre comme un vulgaire déchet, c’est parce qu’il l’a fait, non par dédain de l’homme mais en l’honneur de l’homme idéal qu’il s’efforçait d’être. Ce dernier compterait son corps pour rien, l’important serait ce qu’il en ferait et si on ne pouvait plus rien faire du corps, il ne vaudrait rien. C’est ainsi qu’on comprend autant sa condamnation des rites alimentaires que son acceptation de l’anthropophagie :

« Il ne voyait rien de déplacé à manger la chair de quelque animal ; pas plus qu’il ne trouvait d’impiété particulière à dévorer de la chair humaine, comme l’attestent les coutumes de certains peuples étrangers. » (D.L. VI, 73)

On est loin d’un certain ethnocentrisme grec, dédaigneux des Barbares ! J’ai presque déjà l’impression de lire Montaigne (qui avait certes beaucoup compulsé Laërce !) opposant aux Européens dépravés des peuples lointains, meilleurs bien qu’étranges. Mais légitimer les peuples étrangers va logiquement avec la sévère attaque des proches concitoyens, comme en témoigne ce trait cruel :

« Voyant une vieille femme en train de se faire une beauté, il lui dit : « Tu te trompes, si tu fais cela pour les vivants, et si tu le fais pour les morts, fais vite ! » (Antonius De senibus inhonestis)

Vous voulez devenir cynique ; proposez à l’institut de beauté (ou au centre de gériatrie) le plus proche de votre domicile d’afficher cet avis !

jeudi 24 février 2005

Exit Antisthène.

Diogène Laërce n’a pas laissé d’œuvre, même s’il a rendu l’immense service d’écrire une sorte d’encyclopédie de ce qu’on savait au 3ème siècle sur les plus anciens philosophes. Néanmoins il lui plaisait d’inclure de temps en temps dans ses compilations anonymes des compositions de facture personnelle. Ainsi, à la fin du texte qu’il consacre à Antisthène, il dédie ces quelques lignes à sa mémoire :

« Tout au long de ta vie, Antisthène, tu étais un chien d’une nature telle que tu pouvais mordre les cœurs en paroles, sinon à belles dents. Et pourtant tu es mort de phtisie. Certains n’en diront peut-être pas moins : Eh quoi ? Il faut bien de toute façon que quelqu’un nous guide vers l’Hadès. » (VI, 19)

Comme si la mort du cynique avait l’allure d’une revanche au nom de tous ceux qu’il avait attaqués. Comme si prendre le sage pour modèle devenait dérisoire à la lumière de la disparition fatale. On pourrait répondre à Laërce qu’Antisthène ne prétendait pas accéder à l’immortalité mais visait seulement une autre manière de vivre sa vie. Vivre sa vie de manière à ne pas regretter de l’avoir vécue comme on l’a vécue. Puis-je ainsi interpréter ce court passage, rapporté aussi par Diogène ?

« Quel est, lui demandait-on, l’idéal du bonheur pour un homme ? « Mourir heureux. » (VI, 5)

Mais est-il mort heureux ? Ce que nous apprend l’empereur Julien dans ses Discours, c’est qu’il était « aux prises avec une maladie grave et pratiquement incurable » mais le texte de Laërce assure qu’il la supportait. De quelle manière ? Ici le traducteur le plus savant, Léonce Paquet, le montre médiocrement héroïque : « avec plus ou moins de vigueur » et la raison qu’il donne de sa résistance est toute humaine, bien ordinaire : c’est son « attachement à la vie ». Robert Genaille, qui va jouer ici le rôle souvent ingrat que j’ai attribué quelquefois à Henri Clouard quand je disséquais Lucrèce, embellit ses derniers instants en écrivant :

« Il sembla d’ailleurs supporter son mal en patience, par philosophie. »

Mais enfin, même si le degré de son endurance reste indéterminable, Antisthène continue d’être ce pédagogue en gestes ( en poses, diront les adversaires ) qu’il a toujours été, dans une scène qui ne peut pas ne pas me faire penser à l’euthanasie et au suicide assisté. Diogène, le disciple désormais, et non plus le tardif compilateur, « vint le voir muni d’un poignard ; Antisthène s’écria : « Qui donc me délivrera de mes tourments ? » « Ceci », reprit Diogène en lui montrant son poignard. Et Antisthène : « J’ai dit de mes tourments, non de ma vie. » (D.L. VI, 18) Cette fin, bien peu chrétienne, ne devait, elle, guère plaire au père Clément d’Alexandrie ! Ce désir d’en finir non avec la vie mais avec la peine paraît en plus en contradiction avec l’affirmation de la valeur de la souffrance à l’image non du Christ mais d’Hercule. Qu’en penser ? Ce qui fait le prix de la souffrance, c’est qu’ elle accompagne un exercice volontaire. Elle annonce alors l’accroissement de la puissance et la bonne jouissance qui vient après l’effort. Mais rien ne sauve de la condamnation la douleur qui brise et affaiblit. Alors, pourquoi refuser le suicide ? Parce qu’il est bon de montrer qu’on a tout de même assez de force pour supporter les attaques de la maladie, quoiqu’elles soient stériles. Patient professeur, qui dans les derniers moments de sa vie, montre la force de ses convictions. Je comprends mieux maintenant le tardif disciple stoïcien, Epictète, qui dans ses Entretiens mettait en garde ses propres élèves contre la tendance à prendre pour la vie authentiquement philosophique la répétition servile des paroles des philosophes :

« Ceux qui reçoivent simplement les principes veulent les rendre immédiatement, comme les estomacs malades vomissent les aliments. Digère-les d’abord, et, ensuite, ne vomis pas ainsi ; sinon il advient cette chose sale et répugnante que sont les aliments vomis. »

J’arrête : j’ai déjà beaucoup trop vomi Antisthène...

mercredi 23 février 2005

Avoir les yeux ouverts sur la valeur des choses.

Qu’est-ce que raisonner pour Antisthène ? C’est tout remettre à sa juste place, ce qui suppose qu’on distingue la valeur apparente de la valeur réelle. C’est Socrate qui, ne se laissant pas piéger par les apparences, a ouvert la voie en interrogeant pour apprendre d’eux ceux qui sont supposés savoir : prenons entre autres le Lachès où le général du même nom, glorieux militaire, ne parvient même pas à définir ce qu’est le Courage (aujourd’hui, socratique repenti, je dirais : « Existe-t-il donc ce Courage à définir une fois pour toutes ?"). Mais ce que Socrate insinuait, Antisthène le proclame, et cela donne par exemple :

« Il suggérait aux Athéniens de faire accéder les ânes à la dignité des chevaux. Les gens trouvaient la suggestion ridicule. Il leur dit alors : « Eh quoi ! N’est-il pas vrai que chez vous on devient général sans avoir rien appris, mais par un simple vote populaire ! » (D.L. VI, 8)

La position cynique semble ici pleine de bon sens : la fonction militaire exige des connaissances pour être accomplie efficacement. Certes, seulement le raisonnement d’Antisthène vaut pour toutes les fonctions politiques. Pas plus lui que Platon ne sont des démocrates : en effet ils comprennent la politique sur le modèle des mathématiques ; or, de même que la compétence mathématique n’est pas donnée à tous mais seulement à ceux à qui on l’a inculquée, de même la valeur politique a comme condition un savoir et précisément un savoir sur ce qu’il est Juste de faire pour régler au mieux la vie en commun. Tant que la connaissance des valeurs morales sera comprise sur le modèle de la connaissance scientifique et précisément de cette connaissance universelle et certaine qu’est la connaissance mathématique, attribuer à ceux qui sont élus la charge de légiférer reviendra à tirer au sort le capitaine du navire ! Cependant, là où Socrate minait insidieusement les autorités instituées, Antisthène appelle un chat un chat ou plus exactement un âne un âne ( bonne occasion de vérifier que, dans cette philosophie, donner à quelqu’un des noms d’oiseaux n’est pas toujours le mettre au-dessus des hommes ordinaires ; si n’est pas chien qui veut, en revanche les ânes ne manquent pas dans cet étrange bestiaire où l’animal n’est jamais ce qu’il est mais le signe d’une infériorité ou d’une supériorité). Comme Antisthène a conscience du danger du pouvoir politique quand il est confié à une grenouille qui veut faire le bœuf (merci, Monsieur de La Fontaine…) ! « Il est hasardeux de mettre un glaive entre les mains d’un fou et le pouvoir entre celles d’un homme pervers. » (Maxime le Confesseur Sermon 9, 61) (si l’on s’étonne de l’identification de l’âne au pervers, il faut relire la note d’hier !) « C’est donc au sage qu’il faut confier la direction de l’Etat. » comme le rappelle Saint-Augustin dans La Cité de Dieu (XVIII, 41). Il a lu Laërce qui attribue à Antisthène l’idée que « le sage ne va pas gouverner selon les lois établies mais selon la vertu » (VI, 11). Rêve grandiose d’une disparition définitive du politique et du juridique au profit de l’éthique ! Fonder le pouvoir de l’Etat sur la vertu de son chef et asseoir celle-ci sur la connaissance. Comme cette utopie nous paraît naïve, à nous qui doutons de la possibilité mais aussi de la nécessité de fonder la morale et la politique et le droit ! Je découvre déjà dans ces lignes très anciennes l’entreprise fondationnaliste d’un Descartes qui, dans un autre domaine, voudra reconstruire son logis sur des fondations absolument saines. Pour avoir trop cherché les fondements et pour ne les avoir jamais trouvés, je m’en suis détourné et me suis rendu compte que je pouvais m’en passer. Donc une politique sage, soit ! l’intention est bonne, même si elle est vouée à l’échec ( j’aurais pu écrire aussi bien "une politique savante", "une politique scientifique" ; la sagesse ici, ce n’est pas le bon sens ou la prudence, c’est la détermination du Bien par la connaissance du Vrai). Mais, si on ne vise pas la sagesse, quelle relation entretenir avec le pouvoir politique ? Stobée dans le Florilège lui attribue ses mots en réponse à la question de savoir comment accéder au pouvoir :

« C’est comme pour le feu, pas trop proche, de peur de se brûler, et pas trop loin, pour ne pas geler. »

Je me rappelle du prisonnier échappé de la caverne qui met du temps à pouvoir lever les yeux vers le soleil mais le feu céleste, lui, ne brûle pas ; il ne laisse aucune ombre, aussi il ne faut pas s’en tenir à l’écart car, l’avoir vu une fois, donne la lumière pour toujours. En revanche, ce feu politique, à hauteur d’homme puisqu’on peut le toucher, est pensé comme susceptible du pire et du meilleur. Le pouvoir attire les hommes, mais son exercice est mortel (comme cela sonne épicurien !). On perd donc sa vie à gagner du pouvoir mais pourtant pas de vie humaine en dehors du cadre d’une cité légiférée et ordonnée. Antisthène n’est pas un anarchiste ! : il veut juste remplacer les démagogues (« Son dialogue sur le Politique représente une charge contre tous les démagogues d’Athènes » nous apprend Athénée) par des sages, pour que la lumière du soleil remplace ce feu dangereux qui risque de calciner ceux qu’il faudrait juste réchauffer. On pourrait penser donc qu’être cynique c’est systématiquement rabaisser ; non, c’est mettre en bas ce qui n’a pas sa place en haut. Mais qui a sa place en haut, à part le sage ? Dieu. De nombreuses sources concordent : Dieu n’est pas à sa place parmi les dieux, il faut le placer très haut, si haut qu’on ne peut s’en faire aucune image et qu’on ne reconnaît en lui personne. Le père Clément d’Alexandrie a dû être bien aise de pouvoir écrire ces lignes :

« Antisthène le Socratique reprend en quelque sorte la parole du prophète, « A qui me comparerez-vous ? dit le Seigneur » quand il affirme que Dieu ne ressemble à personne : aussi ne saurait-on le saisir au moyen d’images. »

Comme si la religion chrétienne cinq cents avant la naissance du Christ trouvait déjà un fondement dans la raison perspicace du cynique, monothéiste par l’esprit dans le cadre d’un polythéisme de convention. Quant aux prêtres, comme les hommes politiques, ils en prennent pour leur grade :

« Il se faisait initier un jour aux mystères orphiques, et le prêtre affirmait que les gens initiés à de tels rites se verraient attribuer une foule de bienfaits dans l’Hadès : « Pourquoi donc ne meurs-tu pas ? » lui dit-il » (D.L. VI, 4)

mardi 22 février 2005

Où l’on découvre Antisthène sous les traits d’un athlète peu loquace.

J’ai toujours eu de la difficulté à discerner ce que serait un cynique s’il n’avait pas à jouer son rôle de chien qui mord et agresse tous ceux qui ne sont pas vertueux. Autrement dit, qu’est-ce que la vertu quand elle ne consiste pas à mettre en garde les autres contre leurs vices ? Pourtant, en toute rigueur, il semble que la vertu ne consiste pas du tout à parler, comme si parler servait toujours à justifier ou à accompagner ses vices :

« La vertu, disait-il, est avare de mots ; le vice, lui, bavarde sans fin. » (Gnomologium vaticanum 12)

Cela revient au même d’attribuer la prolixité à l’ignorant :

« C’est le propre de l’ignorance de beaucoup parler, et, pour celui qui agit ainsi, de ne pas savoir mettre un frein à son bavardage » (Caecilius Balbus XXVII, 2)

Cela peut paraître étonnant d’identifier l’ignorance au vice mais tous les philosophes antiques ont pensé que l’ignorance est la cause du vice. Si le méchant était éclairé, il ne voudrait plus commettre le mal. « Nul n’est méchant volontairement », tel est l’adage de l’enseignement socratico-platonicien : c’est, semble-t-il, inintelligible si l’on pense que cela signifie que le méchant ne planifie ni n’organise jamais ses actes, qu’il ne fait pas le mal exprès. C’est clair que le voleur vole à dessein. Mais la question est de savoir pourquoi il vole. On répondra parce qu’il le veut. Mais pourquoi le veut-il ? Parce qu’il imagine que c’est bien pour lui : à travers la méchanceté, il veut son bonheur. Ce que le voleur veut, c’est le bonheur ; or il n’est pas éclairé et il ne sait pas que le bonheur n’est pas la possession de la chose qu’il dérobe, mais une vie bonne. Dès que le voleur n’est plus ignorant, il cesse de commettre des fautes parce qu’il aura compris que, jusqu’à présent au fond, il s’y prenait mal pour atteindre ce que tout le monde veut. Si quelqu’un était méchant volontairement, on ne pourrait rien pour le convertir puisque la méthode de conversion revient à faire voir le moyen comme en réalité un obstacle. Le vice est perte, la vertu est gain. Qui perd donc ses vices, gagne. Voici pourquoi les ignorants parlent beaucoup : ils gaspillent les paroles au lieu de les réduire à un moyen de connaître la vérité pour ensuite vivre vraiment, je veux dire dans la vérité. Bien sûr, ces pensées sont rassurantes car elles nous conduisent à croire en un Bien par lequel on peut combler notre désir de bonheur. Au fond, toutes ces philosophies antiques ont comme point commun de considérer que le malheureux est d’abord quelqu’un qui ne sait pas y faire. A partir de là, on imagine sans peine comment l’enseignement dogmatique et non problématisé d’une de ces philosophies peut quelquefois transformer celui qui instruit en gourou. Il est certain que, de mon point de vue, la lumière vient du frottement, si on peut dire, de ces philosophies les unes contre les autres. Soyons clair ! Ce blog ne montre pas la Voie mais des voies dans le but d’aider à trouver sa voie, c-à-d (et là je serai, si je peux me permettre, très wittgensteinien) commencer à vivre sans que ne se pose plus le problème de la vie ! Mais alors, si on veut suivre la rude voie cynique, que faire ?

« Les gens appelés à devenir des hommes de bien devront façonner leur corps par la gymnastique et leur esprit par le raisonnement. » (Stobée Florilège)

Avec les cyniques commence, je crois, l’identification du sage à un athlète. Mais il y a athlète et athlète : qui s’entraîne pour l’argent et la gloire ne nous intéresse pas ici ; participer aux Jeux olympiques ne vaut que comme métaphore, au figuré, pour signifier la persévérance et la lutte contre les facilités et pour la simplicité. Pourtant l’athlète moral est bien un homme qui s’intéresse à son corps, non par amour de son corps mais pour le mettre au pas : cyniques, stoïciens, chrétiens ont tous visé la possession d’un corps qui ne se fait pas remarquer et qui n’est pas un obstacle à la bonne vie. Les racines de cette pensée sont anciennes ; déjà Platon dans le Phédon nous fait rêver sur ce que pourrait connaître de la Vérité une âme qui ne serait pas liée à un corps qui la tyrannise par ses besoins : manger, dormir etc., non pas expériences de bon vivant mais de prisonnier, enfin, pense Platon, de prisonnier temporaire. « Philosopher, c’est apprendre à mourir », cela veut dire aussi c’est apprendre à développer son esprit aussi bien que si on était délivré du corps. D’où l’intérêt de l’effort physique : avoir un corps dompté, maîtrisé, voilà ce que le cynique attend de la gymnastique. Mais que veut-on dire façonner son esprit par le raisonnement ?

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