À Isabelle, à qui je dois en quelque sorte ce billet...
Quand j'ai entrepris la lecture de la biographie, intéressante bien qu'un
peu hagiographique, consacrée à Derrida par Benoît Peeters ( Flammarion 2010),
je savais bien que je m'intéressais à l'histoire d'un homme qui pour certains
analytiques, à tort ou à raison, incarne jusqu'à la caricature les défauts de
la philosophie dite continentale. Je connaissais déjà le "débat" Searle-Derrida
(je mets des guillemets à débat car je crains qu'en répondant à Searle, Derrida
n'ait guère respecté les règles du jeu usuelles dans les échanges analytiques)
mais ce que j'ignorais, c'est l'engagement de Quine contre l'initiative de
l'université de Cambridge d'accorder un doctorat honoris causa au
philosophe français :
" Le samedi 9 mai 1992, une lettre ouverte est publiée dans le
Times sous le titre "Une question d'honneur". Elle est signée par une
vingtaine de philosophes venus de nombreux pays, parmi lesquels une des figures
majeures de la philosophie analytique américaine, Williard Quine. Éternelle
ennemie de Derrida, Ruth Marcus joue bien
sûr un rôle actif dans cette campagne. Mais parmi les signataires, on trouve
aussi le célèbre mathématicien René Thom. D'après leur lettre, qui évoque
irrésistiblement les romans de David Lodge (cette dernière remarque
illustre le tour hagiographique de la biographie en question), l'oeuvre
"nihiliste" de Derrida présente de redoutables dangers. Son principal effet est
"de nier et de détruire les niveaux de preuves et de discussions sur lesquelles
sont basées toutes les disciplines universitaires" :
" M. Derrida semble être parvenu à fonder une sorte de carrière à partir de
ce qui nous apparaît comme une traduction dans la sphère académique de tours et
d'astuces proches du dadaïsme et de la poésie concrète. Sous cet angle, il a
certainement fait preuve d'une considérable originalité. Mais une telle
honorabilité ne fait nullement de lui un candidat crédible pour un doctorat
honoris causa "
Pendant les semaines suivantes, la polémique est largement relayée, en
Grande-Bretagne et ailleurs. Pour stigmatiser le style et la pensée de Derrida,
on lui attribue une formule parfaitement imaginaire, celle de "logical
phallusies" (on reconnaît les logical fallacies honnies des
analytiques). Howard Erskine-Hill, professeur d'histoire de la littérature
anglaise, est un des plus virulents détracteurs de l'auteur de Glas.
Selon lui, les méthodes de Derrida sont à ce point incompatibles avec le
concept même de l'enseignement supérieur et de la connaissance que lui accorder
un doctorat honoris causa "revient à nommer un pyromane au poste de
chef des pompiers ". Une universitaire, Sarah Richmond, déclare pour sa part
dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel que les idées de Derrida
constituent "un poison pour les jeunes gens", reprenant sans y prendre garde
l'argument employé vingt-cinq siècles plus tôt contre Socrate (j'ose dire
qu'ici l'hagiographie frise le ridicule). Tandis que l'Observer
décrit l'oeuvre de Derrida comme un "virus informatique". Tout semble bon pour
attaquer le philosophe français : dans certains articles, on indique même
s'il a été arrêté à Prague pour "trafic de drogue" sans préciser qu'il
s'agissait d'un coup monté " (p. 547-548)
Il n'est guère sérieux de mettre sur le même plan la protestation quinienne
et le coup monté praguois, mais, soyons rassuré, Derrida s'en est mieux sorti
que Socrate ! Le 16 mai 1992, " le "oui" s'impose par 336 voix contre
204". Certes un tel vote n'avait pas été organisé depuis 30 ans.
Il va de soi que si on lisait ce billet comme une incitation, au demeurant
passablement médiocre, à ne pas lire Derrida ou pire comme une volonté de
dénigrer sa personne et toute son oeuvre, on se tromperait lourdement : si
l'oeuvre semble avoir par endroits une dimension plus poétique que
philosophique, autant son ampleur que la personnalité de son auteur m'imposent,
au-delà des divergences théoriques profondes, un fort respect.