" (...) J'ose croire que la joie intérieure a quelque secrète force pour se
rendre la fortune plus favorable. Je ne voudrais pas écrire ceci à des
personnes qui auraient l'esprit faible, de peur de les induire à quelque
superstition; mais au regard de Votre Altesse, j'ai seulement peur de me voir
devenir trop crédule. Toutefois j'ai une infinité d'expériences, et avec cela
l'autorité de Socrate, pour confirmer mon opinion. Les expériences sont que
j'ai souvent remarqué que les choses que j'ai faites avec un coeur gai, et sans
aucune répugnance intérieure, ont coutume de me succéder heureusement,
jusque-là même que, dans les jeux de hasard, où il n'y a que la fortune seule
qui règne, je l'ai toujours éprouvée plus favorable, ayant d'ailleurs des
sujets de joie, que lorsque j'en avais de tristesse. Et ce qu'on nomme
communément le génie de Socrate n'a sans doute été autre chose, sinon qu'il
avait accoutumé de suivre ses inclinations intérieures, et pensait que
l'événement de ce qu'il entreprenait serait heureux, lorsqu'il avait quelque
secret sentiment de gaieté, et, au contraire, qu'il serait malheureux,
lorsqu'il était triste. Il est vrai pourtant que ce serait être superstitieux,
de croire autant à cela, qu'on dit qu'il faisait; car Platon rapporte de lui
que même il demeurait dans le logis, toutes les fois que son génie ne lui
conseillait pas d'en sortir. Mais, touchant les actions importantes de la vie,
lorsqu'elles se rencontrent si douteuses, que la prudence ne peut enseigner ce
qu'on doit faire, il me semble qu'on a grande raison de suivre le conseil de
son génie, et qu'il est utile d'avoir une forte persuasion que les choses que
nous entreprenons sans répugnance, et avec la liberté qui accompagne
d'ordinaire la joie, ne manqueront pas de nous bien réussir." (Lettre à
Elisabeth, oct. ou nov. 1646 éd. Alquié p.679-680)
En 1641 dans la Quatrième Méditation Métaphysique,
Descartes distinguait seulement deux types d'action libre: celle qui
correspondait à un choix volontaire justifié par de bonnes raisons et celle qui
correspondait à un choix volontaire arbitraire quand les bonnes raisons ne font
pas plus pencher pour une option que pour une autre.
Apparaît ici un troisième type d'action libre: son origine est passionnelle,
elle n'est pas précédée d'un choix - on suit une inclination désignée ici
autant par le concept de joie que par celui de gaieté -, elle n'est pas
éclairée et paradoxalement - parce qu'elle n'est pas justifiable dans une
logique de prudence - elle est couronnée de succès.
Ce qui est énigmatique aussi, c'est que Descartes tient à distinguer deux
versions de la thèse: l'une forte mais superstitieuse et adaptée aux esprits
faibles et l'autre faible mais philosophique et convenable pour les esprits
forts. Essayons de les expliciter:
a) version forte pour esprit faible ( on notera que paradoxalement aussi
l'exemple de l'esprit faible est Socrate lui-même ): il faut toujours prendre
comme guide de l'action la passion; si la passion est tristesse, il faut
s'abstenir, si la passion est joie, il faut entreprendre.
b) version faible pour esprit fort: là encore il y a un paradoxe. En effet
l'esprit éclairé sait que c'est seulement dans les affaires d'importance (et
non comme on pourrait s'y attendre dans les affaire mineures) et quand la
raison ne fournit aucune bonne raison déterminante qu'il faut se fier au
sentiment ressenti.
Ce texte est étrange car en son coeur il y a une tension entre une
perspective rationaliste (ce que Socrate personnifiait est réductible à un
certain état d'âme, donc évacuation de la transcendance) et une perspective
irrationaliste (le meilleur est quelquefois de se laisser conduire par ses
sentiments même si on est incapable de rendre compte rationnellement de la
valeur d'une telle inspiration). Ce qui complique les choses, c'est aussi que
Descartes tient à distinguer un irrationalisme supersitieux (celui de Socrate)
d'un irrationalisme rationnel (le sien).
Descartes nous offrirait-il ici une version laïque de la grâce ?