" J'ai cru me connaître dans un temps, mais à force de m'analyser je ne sais plus du tout ce que je suis ; aussi j'ai perdu la sotte prétention de vouloir se diriger à tâtons dans cette chambre obscure du coeur qu'éclaire de temps à autre un éclair fugitif qui découvre tout, il est vrai, mais en revanche vous aveugle pour longtemps. On se dit : j'ai vu ceci, cela, oh ! je reconnaîtrai bien ma route, et l'on se met en marche, et l'on se heurte à tous les coins, on se déchire à tous les angles." Lettre de Gustave Flaubert à sa soeur Caroline du 10 Juillet 1845 (Correspondance Tome I La Pléiade p 246)
Digressions
dimanche 6 décembre 2009
Deux manières de juger les anomalies: Quine et Reichenbach (vu par Koestler) ou y a-t-il des phénomènes absolument inexplicables dans le cadre du matérialisme ?
Par Philalèthe le dimanche 6 décembre 2009, 18:00
" "Une difficulté est une lumière, écrivait Paul Valéry. Une difficulté insurmontable est un soleil." Tout phénomène occulte avéré - un cas établi de télépathie, téléportation ou voyance, une soucoupe volante - ravirait l'esprit scientifique. On verrait des meutes de chercheurs se ruer tout joyeux vers leur planche à dessin ou leur accélérateur linéaire. Les mécanismes du phénomène occulte en question mériteraient d'être étudiés, ce serait le début d'une révolution fondamentale en physique." (W.V. Quine in Quiddités p.16 1987 Seuil)
" En 1952, je rencontrai à Princeton un vieil ami, Hans Reichenbach, mort depuis, logicien mathématique de premier ordre et professeur de philosophie à l'université de Californie. Je ne l'avais pas vu depuis vingt ans. Fort âgé (en réalité Reichenbach n'avait que 61 ans) et devenu assez sourd, il se servait, au lieu d'un appareil moderne, d'une vieille trompe acoustique. Il me demanda à quoi je m'intéressais à présent, et je lui parlai des travaux de Rhine sur les perceptions extra-sensorielles. Il traita tout cela de sornettes. Je lui dis que je n'étais pas de cet avis et lui fis remarquer que les évaluations statistiques des phénomènes semblaient prouver des résultats réels (autrement dit: ils semblaient confirmer l'existence de la télépathie et autres phénomènes du même genre ). Reichenbach sourit et demanda : " Qui a contrôlé ces statistiques ? - R.A. Fisher " répondis-je. (Fisher est un des plus grands spécialistes contemporains du calcul des probabilités.) Reichenbach ajusta son appareil : " Qui, dites-vous ? " Je hurlai dans la trompe : " Fisher ! Fisher en personne ! " Reichenbach changea de visage. Il pâlit, laissa tomber sa trompe et dit : " Si c'est vrai, c'est terrible, terrible. Dans ce cas, il faudra effacer tout et recommencer au commencement." En d'autres termes : si la perception extra-sensorielle existe, tout l'édifice de la philosophie matérialiste s'écroule. Et, pour un philosophe matérialiste de profession, cela représente l'écroulement de l'oeuvre de sa vie." ( Arthur Koestler Hiéroglyphes p.354 1955)
dimanche 18 octobre 2009
Une défense du principe du tiers-exclu contre l'accusation d'un possible usage totalitaire de la logique.
Par Philalèthe le dimanche 18 octobre 2009, 17:38
Dans Bréviaire de la bêtise (2008), Alain Roger identifie
la bêtise à "un usage excessif" du principe d'identité; plus généralement il
pense que "l'extension et la dilatation totalitaire dans le champ linguistique
" des deux principes de logique, le principe de contradiction et le principe du
tiers-exclu, produisent non plus bêtise, mais stupidité (principe de
contradiction) et naïveté (principe du tiers-exclu).
Il s'attache d'abord à justifier que le principe du tiers-exclu ( il n'y a pas
de milieu entre une proposition et sa contradictoire, autrement dit p ou non-p,
sans troisième possibilité) ne vaut pas toujours et que la naïveté consisterait
précisément à l'appliquer systématiquement. À cette fin, il mobilise un livre
de Russell, Signification et vérité (1940), duquel il tire
trois types de proposition à propos desquels ne s'appliquerait pas le principe
du tiers-exclu: le premier type est celui des énoncés dépourvus de sens, comme
"quadruplicité boit temporisation". Roger cite et reprend à son compte la
position de Russell: le principe du tiers-exclu ne s'applique qu'aux énoncés
dotés de sens; le deuxième type est censé (sic) permettre de défendre la thèse
qu'il y a des énoncés dotés de sens auxquels pourtant le principe en question
ne s'applique pas: Roger cite les deux énoncés suivants: " un lapin est plus
petit qu'un rat" et "un lapin est plus gros qu'un rat"; il explique alors que
chacun de ces deux énoncés n'est ni vrai ni faux, car dans le premier cas, il
est possible qu'existe un lapin plus petit qu'un rat (par exemple un très jeune
lapin) et dans le deuxième cas il est possible qu'existe un rat plus gros qu'un
lapin (suit un développement sceptique concernant la vérité des lois
naturelles). Le troisième type d'énoncé est illustré par "le son du trombone
est bleu" (exemple de Russell) mis en rapport par Roger avec deux vers d'Eluard
"La terre est bleue comme une orange" et "Les guêpes fleurissent vert": Roger
tient à distinguer ce type d'énoncés de celui représenté par "Quadruplicité
boit temporisation" en leur attribuant une vérité poétique, accessible, dit-il,
seulement si on congédie le principe du tiers-exclu (son idée est que si on
applique le principe du tiers-exclu à une vérité poétique - mais non identifiée
comme poétique par celui qui applique le principe en question -, on est
scandaleusement conduit à la rejeter comme fausse, vu que manière non
métaphorique elle n'est pas vraie.
Or cette argumentation me paraît discutable dans le sens où elle ne me
semble pas justifier l'idée que le principe du tiers-exclu ne s'applique pas à
toutes les propositions.
Mais tout d'abord revenons sur la distinction faite entre le type 1 et le type
3 car elle n'est pas solide. En effet on peut imaginer un contexte rendant
poétique l'énoncé présenté comme essentiellement dépourvu de sens (par exemple
quadruplicité est un pseudo et temporisation est mis pour les paroles
temporisatrices) ; inversement, "les guêpes fleurissent vert" - l'exemple
est intéressant car il présente une incorrection grammaticale que présente
aussi l'énoncé précédent - n'est qualifiable de poétique que si on dispose de
l'information qu'il est tiré du recueil de vers L'amour la
poésie. Il n'y aurait donc plus que deux types: les énoncés prima
facie inintelligibles analytiquement (toujours convertibles en énoncés
métaphoriques pourvu que l'incorrection grammaticale ne fasse pas mettre en
doute qu'il s'agisse bel et bien d'un jugement) et les énoncés empiriques
présentant soit des exceptions soit des généralités.
En premier lieu, peut-on soutenir qu'un énoncé du type " quadruplicité boit
temporisation " n'entre pas dans le champ d'application du principe du tiers
exclu ? Oui, si on entend le principe comme voulant dire: tout énoncé est
conforme ou non à la réalité sans une troisième possibilité car alors, comme on
ne comprend pas l'énoncé, on ne peut pas savoir s'il est vrai ou faux. Mais si
on entend le principe comme signifiant: si on pose un énoncé comme vrai, il n'y
a pas d'autre possibilité intelligible que de poser comme fausse sa
contradictoire (précisément, si je soutiens que p est vrai, la seule autre
possibilité concernant p est non-p), le principe s'applique aussi bien aux
énoncés en question: il est exclu qu'existe une troisième possibilité entre
"quadruplicité boit temporisation" et "quadruplicité ne boit pas temporisation"
(si le principe du tiers exclu ne s'appliquait qu'aux énoncés dotés de sens -
au sens de possiblement conformes à la réalité et non au sens de bien faits,
valides, cohérents -, il ne pourrait être d'aucun usage dans la logique
formelle).
Identiquement, le principe du tiers-exclu s'applique à tout énoncé poétique
(ainsi qu'à toute vérité empirique exceptionnelle ou générale). Entre "la terre
est bleue comme une orange" et "la terre n'est pas bleue comme une orange", il
n'y a pas de troisième possibilité logique. On peut en plus se demander si
l'idée qu'on n'a accès à la poésie que si on relativise la logique ne vient pas
d'un préjugé (partagé généralement par les littéraires ?). En fait ce qui fait
obstacle à l'accès aux métaphores, c'est l'ignorance de la connaissance de la
possibilité des métaphores: ce qui m'empêche de comprendre la vérité poétique,
c'est qu'on ne m'a pas expliqué qu'on peut identifier les propriétés de quelque
chose en identifiant cette chose à une autre chose qui partage avec la première
quelques-une de ses propriétés.
On peut se demander alors si accuser le principe de tiers-exclu de conduire
à la naïveté ne témoigne pas d'une compréhension elle-même naïve de la logique.
Mais si on est toujours le naïf de quelqu'un, je m'attends à ce qu'un logicien
mette en relief la naïveté de ce que je viens d´écrire...
Le dernier post aurait pu alors s'intituler: critique bête d'une critique de la
bêtise et celui-ci: critique naïve d'une critique de la naíveté...Mais à trop
jouer à ce jeu, on court le risque du relativisme !
samedi 17 octobre 2009
Tournier et la bêtise de Pascal.
Par Philalèthe le samedi 17 octobre 2009, 15:43
Dans son Bréviaire de la bêtise (2008), Alain Roger défend la thèse que l'aphorisme, fait pour déjouer l'enlisement dans le système, court le risque d'être un nouvel exemplaire du type qu'il traque, précisément la bêtise. A l'appui de son propos, il cite alors p.37 (Gallimard Bibliothèque des idées) ce passage du Vent Paraclet (1978) de Michel Tournier:
" Notre bêtisier favori s'appelait les Pensées de Pascal où nous lisions en pouffant que la peinture est une entreprise frivole puisqu'elle consiste à reproduire imparfaitement des objets déjà dépourvus de valeur par eux-mêmes, que la traduction d'un texte étranger est sans problème puisqu'il suffit de remplacer chaque mot par le mot français correspondant, que la face du monde aurait été changée si le nez de Cléopâtre eût été plus court, que les vérités mathématiques sont moins certaines que les affirmations de la foi puisqu'elles n'ont jamais suscité de martyrs, et autres paris stupides que Flaubert n'aurait pas osé mettre dans la bouche de M.Homais, de Bouvard ou de Pécuchet."
Pourtant prompt à dénicher son ennemie, Roger n'émet pas une seule réserve
sur cette façon de lire Pascal (peut-être symptomatique du fait que notre
culture universitaire ne nous a pas donné beaucoup le choix entre le mépris et
la vénération...).
Confirmant le cliché (bête ?) qu'on est toujours l'imbécile de quelqu'un, je
serais pourtant enclin à juger éminemment bête qui pouffe de rire en lisant
Pascal... Ce qui d'ailleurs renforce une des thèses de Roger, que bêtise
n'exclut pas instruction, même forte.
vendredi 25 septembre 2009
Les maîtres tiraient-ils réellement bénéfice de leurs esclaves ?
Par Philalèthe le vendredi 25 septembre 2009, 17:10
Peter Singer écrit dans le chapitre 2 de Practical Ethics Equality and its implications (1993):
" Slavery prevents the slaves from satisfying these interests as they would want to; ant the benefits it confers on the slave-owners are hardly comparable in importance to the harms it does to the slaves" (p.23) - des extraits de l'oeuvre sont consultables ici
Je traduis: "L'esclavage empêche les esclaves de satisfaire leurs intérêts comme ils voudraient et les bénéfices qu'il apporte aux propriétaires d'esclaves sont à peine comparables en importance aux dommages qu'il cause aux esclaves"
Je pense alors que ni un platonicien, ni un cynique, ni un stoïcien, ni un
épicurien, ni un kantien, ni un sartrien (la liste ne prétend pas à
l'exhaustivité) n'accepteraient de reconnaître que l'esclave peut réellement
être bénéfique aux maîtres; il peut juste les aider à satisfaire des désirs
objectivement dépréciés par toutes ces doctrines. Singer ne paraît pas être
réservé sur la réalité du bénéfice gagné à rendre autrui esclave de soi. Il le
condamne non comme illusoire mais comme injuste.
Dois-je aller jusqu'à conclure que c'est un trait spécifique à l'utilitarisme
de penser qu'on peut tirer un bénéfice personnel réel de la domination d'autrui
?
Mais n'était-ce pas déjà l'opinion d'Aristote ?
dimanche 13 septembre 2009
La fiction et la réalité.
Par Philalèthe le dimanche 13 septembre 2009, 17:07
" Tu vois le tableau. L'homme du XIXème siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses charrettes; lenteur du mouvement. Ensuite accéléré, la caméra. Les livres résumés. Les condensés, les digests; tout subordonné au gag, à la fin percutante. (...) Les classiques réduits pour composer des émissions d'un quart d'heure à la radio, coupés de nouveau pour tenir en extraits de deux minutes de lecture, enfin ramassés pour un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. J'exagère, bien entendu. Mon allusion aux dictionnaires n'est qu' une référence. Mais pour bien des gens, Hamlet (...) n'était qu'un digest d'une page dans un livre qui déclarait: "maintenant enfin, tous les classiques à votre portée; votre niveau de connaissance égal à celui du voisin." Tu vois ce que je veux dire ? De la nursery au collège et du collège à la nursery. Voilà le tracé de la courbe intellectuelle pour les cinq derniers siècles ou plus. (...) Accélère encore le film (...) Digest de digests. Digest de digest de digests. La politique ? Une colonne, deux phrases, un titre ! Et tout se volatilise en l'air ! La cervelle de l'homme tourbillonne à un tel rythme sous les mains ventouses des éditeurs, des producteurs, des présentateurs que la force centrifuge élimine toute perte de temps, toute démarche inutile à l'esprit. (...) Les classes sont écourtées, la discipline négligée, la philosophie, l'histoire, les langues abandonnées, l'anglais et la prononciation peu à peu délaissées, et finalement presque ignorés. On vit dans l'immédiat. Seul compte le boulot et après le travail, l'embarras du choix en fait de distractions. Pourquoi apprendre quoi que ce soit sinon à presser les boutons, brancher des commutateurs, serrer des vis et des écrous ? (...) La fermeture Éclair remplace le bouton, l'homme n'a pas un instant pour réfléchir en s'habillant à l'aube. Pas d'heure de philosophie, pas d'heure de mélancolie (...) La vie devient un immense toboggan (...) Vider les salles de spectacle, clowns exceptés; garnir les pièces de parois de verre et faire passer des jolies couleurs sur les murs, comme des confetti, du sang, du sherry ou du sauternes. (...) Augmentez la dose de sports pour chacun, développez l'esprit d'équipe, de compétition, et le besoin de penser est éliminé, non ? Organisez, organisez, super-organisez des super-super-sports. Multipliez les bandes dessinées, les films; l'esprit a de moins en moins d'appétits. L'impatience, les autostrades sillonnées de foules qui sont ici, là, partout, nulle part. Les réfugiés du volant. Les villes se transforment en auberges routières; les hommes se déplacent comme des nomades suivant les phases de la lune, couchant ce soir dans la chambre où tu dormais à midi et moi la veille. (...) Maintenant prenons les minorités dans notre civilisation; d'accord ? Plus la population est grande, plus les minorités sont nombreuses. Ne marchons pas sur les pieds des amis des chiens, des amis des chats, des docteurs, des avocats, des commerçants, des patrons, des Mormons, des Baptistes, des Unitariens, des Chinois à la seconde génération, des Suédois, des Italiens, des Allemands, des gens du Texas ou de Brooklyn, des Irlandais, des habitants de l'Oregon ou de Mexico. Les personnages présentés dans ce livre, cette pièce, cette émission de télévision, n'ont aucune ressemblance avec des peintres, des cartographes, des ingénieurs réels. Plus vaste est le marché (...) moins tu risques de controverses, souviens-t'en (...) Toutes les minorités, les plus petites minorités dont le nombril doit toujours être toujours bien récuré. Auteurs, pleins de pensées mauvaises, bouclez vos machines à écrire. Ils l'ont fait. Les magazines sont devenus un aimable composé de tapioca à la vanille, les livres, d'après ces foutus snobs de critiques, étaient de l'eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres cessent de se vendre, disaient les critiques. Mais le public, sachant ce qu'il voulait, a réagi sans peine et laissé survivre les comic-books. Et les magazines érotiques en trois dimensions, naturellement. (...) Le gouvernement n'a été pour rien là-dedans. Pas de décret, pas de déclaration, de censure au point de départ. Non ! La technologie, l'exploitation du facteur masses, la pression exercée sur les minorités, et, Dieu merci, le tour a été joué. Aujourd'hui, grâce à eux, tu vis dans un optimisme permanent, tu as le droit de lire les comics, les bonnes vieilles confessions ou les journaux corporatifs. (...) Rien de plus simple, de plus facile à expliquer. Les établissements d'enseignement formant de plus en plus de coureurs, de sauteurs, d'étameurs, de bricoleurs, de pilotes, de nageurs, et ainsi de suite, au lieu de professeurs, de critiques, de savants, d'artistes, le mot "intellectuel" est, bien entendu, devenu l'injure qu'il méritait d'être. On a toujours peur de l'insolite; tu te rappelles sûrement le gosse qui dans ta classe était le fort en thème, qui se mettait toujours en vedette pour réciter ou répondre tandis que les autres, assis comme des idoles de plomb, le haïssaient. Est-ce que ce n'était pas ce brillant sujet que vous choisissiez pour le brimer et le torturer après les heures d'études ? Si, bien sûr. Nous devons tous nous ressembler. Chacun ne naît pas libre et égal aux autres, comme dit la Constitution, mais chacun est façonné égal aux autres; tout homme est l'image de son semblable, ainsi tout le monde est content. (...) Tu dois bien comprendre que notre civilisation est si vaste que nous ne pouvons nous permettre d'inquiéter ou de déranger nos minorités. Pose-toi la question toi-même. Que recherchons-nous, par-dessus tout, dans ce pays ? Les gens veulent être heureux, d'accord ? Je veux être heureux, déclare chacun. Eh bien, sont-ils heureux ? Ne veillons-nous pas à ce qu'ils soient toujours en mouvement, toujours distraits ? Nous ne vivons que pour ça, c'est bien ton avis ? Pour le plaisir, pour l'excitation ? Et tu dois admettre que notre civilisation fournit l'un et l'autre à satiété (...). Les nègres n'aiment pas Little Black Sambo. Brûlons-le. La case de l'oncle Tom ne plaît pas aux Blancs. Brûlons-là. Un type a écrit un livre sur le tabac et le cancer de poumon ? Les fumeurs de cigarettes sont dans la consternation. Brûlons le livre. La sérénité, la paix. (...) Si vous ne voulez pas qu'un homme se pose des problèmes d'ordre politique, ne lui donnez pas deux solutions à choisir; ne lui en donnez qu'une. Mieux, ne lui en donnez pas du tout. Qu'il oublie jusqu'à l'existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, tyrannique, vous écrase d'impôts, peu importe tant que les gens n'en savent rien. La paix (...) Instituez des concours dont les prix supposent la mémoire des paroles de chansons à la mode, des noms des capitales d'État et du nombre de quintaux de maïs récoltés dans l'Iowa l'année précédente. Gavez les hommes de données inoffensives, incombustibles, qu'ils se sentent bourrés de "faits" à éclater, renseignés sur tout. Ensuite, ils s'imagineront qu'ils pensent, ils auront le sentiment du mouvement, tout en piétinant. Et ils seront heureux, parce que les connaissances de ce genre sont immuables. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie à quoi confronter leurs expériences. C'est la source de tous les tourments. Tout homme capable de démonter un écran mural de télévision et de le remonter et, de nos jours ils le sont à peu près tous, est bien plus heureux que celui qui essaie de mesurer, d'étalonner, de mettre en équations l'univers, ce qui ne peut se faire sans que l'homme prenne conscience de son infériorité et de sa solitude. Je le sais. J'ai essayé. Foutaises ! Conclusion: tenons-nous en aux clubs, aux réunions, aux acrobates, prestidigitateurs, casse-cou, bolides à réaction, motogyroplanes, au sexe et à l'héroïne, tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. (...) Les livres ne racontent rien. Rien que tu puisses croire ou enseigner aux autres. Si ce sont des romans, ils parlent d'êtres qui n'existent pas, de produits de l'imagination. Dans le cas contraire, c'est encore pire. Chaque professeur traite l'autre d'idiot. Chaque philosophe essaie de brailler plus fort que son adversaire. Ils galopent tous dans tous les sens, obscurcissant les étoiles, éteignant le soleil. On en sort complètement perdu."
Ce sont les paroles que Ray Bradbury met dans la bouche de Beatty, le chef des pompiers dans Fahrenheit 451 (1953).
Février 2006: " L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur « La Princesse de Clèves». Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! »
Juillet 2008: « La Princesse de Clèves. Enfin… j'ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j'avais beaucoup souffert sur elle »
Paroles trop connues de Nicolas Sarkozy.
dimanche 19 avril 2009
A la grecque !! de Guillaume Clayssen (2): une oeuvre et théâtrale et philosophique.
Par Philalèthe le dimanche 19 avril 2009, 21:38
J'ai vu et aimé A la grecque !!, le spectacle théâtral créé
par Guillaume Clayssen, joué d'abord au théâtre de Suresnes et au programme
désormais de la Maison des
Métallos.
En effet il n'est pas donné de monter une pièce philosophique sans tomber dans
le double écueil de la pièce didactique ou de l'oeuvre à thèse. Il n'y a en
effet de théâtralité que si les comédiens ne sont pas simplement des
porte-paroles. Mais la pièce ne peut être philosophique que si elle donne à
penser philosophiquement. Le problème se pose donc ainsi: comment faire penser
philosophiquement par le biais d'une oeuvre théâtrale en sachant qu'il ne faut
absolument pas qu'à la fin le spectateur réduise la pièce à un cours ou à une
thèse ?
Pour atteindre cette fin, Guillaume Clayssen a joué entre autres avec les
ténèbres et la clarté; la lumière ne se substitue jamais à l'obscurité mais se
contente de la trouer ponctuellement et même quand l'allégorie de la Caverne
est mise en scène, le Soleil éclatant n'est jamais donné à voir. La philosophie
ne tranche pas avec le mythe comme le jour avec la nuit, la lumière qui éclaire
le combat des héros homériques n'est pas plus discrète que celle qui donne à
voir le dialogue de Socrate avec le sophiste. Comme si rien d'évidemment
lumineux n'était jamais dit par quiconque. La mise en scène de Guillaume
Clayssen n'exemplifie pas les Lumières, elle est plutôt d'une époque où les
clartés, toujours douteuses peut-être, ne sont jamais définitives et ne percent
que temporairement et fragilement la nuit omniprésente.
Mais que donne à voir cette lumière rare? Des corps. Il va de soi en effet que
Guillaume Clayssen ne considère pas les philosophes comme des esprits mais leur
donne des corps visibles et ordinaires, autant d'ailleurs qu'aux combattants
homériques. Et ces corps de tous les jours ne sont pas hissés à des hauteurs où
ils ne pourraient paraître en fait que de bien ridicules sosies. En effet on ne
peut plus représenter Socrate en héros martyrisé et sublime de la Pensée, il ne
faut plus chercher à rivaliser avec les vagues souvenirs que laissent les
représentations grandioses. Ne pensez pas pourtant que Guillaume Clayssen a
choisi la parodie et la dérision. Ces corps ont de la tenue et quand il s'agit
par exemple de jouer les morts de Diogène le Cynique, l'équilibre est trouvé
entre le corps trop charnel et le corps excessivement stylisé. Si Diogène
vomit, le spectateur voit quelque chose qui n'est réaliste ni symbolique. Il en
va de même de la nudité des comédiens, qui n'est ni le dévoilement de leur
anatomie particulière ni l'allégorie d'une attitude philosophique. On réalise
que Guillaume Clayssen, s'il a donné leur part aux affects, n'a jamais souhaité
qu'ils explosent au point de faire disparaître les concepts.
N'en doutons pas: cette pièce est d'un homme qui n'oublie pas que les discours
philosophiques sont articulés par des êtres vivants et désirants mais qui est
certain aussi que les textes qu'ils profèrent vont bien au-delà de l'expression
idiosyncrasique de leurs particularités contingentes.
mardi 24 mars 2009
" A la grecque !!" de Guillaume Clayssen
Par Philalèthe le mardi 24 mars 2009, 17:05
Guillaume Clayssen me dit avoir trouvé entre autres dans la lecture des
textes que j'ai consacrés à Diogène Laërce l'idée de faire monter sur scène les
philosophes antiques. Il est vrai que les plus exhibitionnistes d'entre eux,
les Cyniques, font quelquefois un sacré théâtre.
Cette idée est devenue une oeuvre, qui par son titre doublement exclamatif et
peut-être ainsi à mi-chemin entre nostalgie et ironie évoque une façon de
faire, un style, un art de vivre - même s'il doit y avoir maintes manières de
vivre et de penser "à la grecque".
J'invite donc mes quelques lecteurs, épisodiques ou fidèles, à se rendre au
théâtre
de Suresnes pour y assister à l'oeuvre de Guillaume Clayssen.
samedi 7 mars 2009
Éthique torera / éthique existentialiste.
Par Philalèthe le samedi 7 mars 2009, 00:01
Francis Wolff formule dans sa Philosophie de la corrida "les dix commandements du torero pour être torero". Voici le premier commandement:
"L'éthique "torera" est une éthique de l'être. Son premier commandement
énonce donc:
Tu seras torero, c'est-à-dire tu seras d'abord, toujours, et absolument
conforme à ton office.
Autrement dit: ton "être torero" précède, détermine et valorise tes actes de
torero, même lorsque tu n'es pas en train de les accomplir, et même si tu les
accomplis mal." (p.170)
Ce commandement exemplifie parfaitement une éthique essentialiste. C'est l'inverse de l'existentialisme. En termes sartriens, le torero est de mauvaise foi, il illustre l'esprit de sérieux, c'est un lâche.
vendredi 12 décembre 2008
En écho au billet du 16 Novembre: quel rapport entre le judaïsme et les sciences sociales ? L'avis de Lévi-Strauss.
Par Philalèthe le vendredi 12 décembre 2008, 22:34
" Dans ses Réflexions, Sartre prétendait en substance, que le juif est spontanément ethnologue. Et, de fait, vos pères en cette discipline – Durkheim et Lévy-Bruhl – étaient, comme vous, juifs… »
C'est une question que le Nouvel Observateur pose à Claude Lévi-Strauss dans un entretien daté du 5 Juillet 1980. Il y répond ainsi:
« J’admets qu’en sociologie et en ethnologie on compte une proportion notable de juifs. Peut-être ne faut-il pas y attacher plus d’importance qu’à la proportion notable de noms doubles parmi les ethnologues. Il me semble, toutefois, qu’on peut proposer deux explications. En premier lieu, la promotion sociale des juifs, au XIXème siècle, a coïncidé avec la constitution des sciences sociales comme disciplines de plein droit. Il y avait donc là une « niche » - au sens écologique du terme – en partie vacante, et où de nouveaux venus pouvaient s’établir sans se heurter à une trop rude compétition. En second lieu, il faut considérer les effets psychologiques et moraux de l’antisémitisme dont, comme tant d’autres, j’ai fait, dès l’enfance, l’expérience intermittente à l’école primaire et au lycée. Se découvrir subitement contesté par une communauté dont on croyait être partie intégrante peut conduire un jeune esprit à prendre quelque distance à l’égard de la réalité sociale, contraint qu’il est de la considérer simultanément du dedans où il la sent et du dehors où on le met »
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