Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 2 septembre 2010

Freud, rationaliste ou chauvin épistémique ?

Voici un texte archi-connu écrit par Freud dans L'avenir d'une illusion en 1927 :

" Les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; elles sont au-dessus de la raison. Il faut sentir intérieurement leur vérité ; point n'est nécessaire de la comprendre. Seulement ce credo n'est intéressant qu'à titre de confession individuelle ; en tant que décret, il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n'est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n'est pas d'instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d'un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n'arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu'ils se servent du don qu'ils possèdent, de la raison, mais on ne peut établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n'existe que chez un très petit nombre d'entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez, au cours d'une extase qui s'est emparée de tout votre être, acquis l'inébranlable conviction de de la vérité réelle des doctrines religieuses ? "

Voici maintenant un texte moins connu du philosophe William P. Alston tiré d'un article "Perceiving God" (Percevoir Dieu) publié en 1986 dans The journal of philosophy et traduit par Roger Pouivet dans Philosophie de la religion. Approches contemporaines Vrin 2010 :

" Pourquoi devrions-nous supposer qu'un accès cognitif dont jouit seulement une partie de la population est moins probablement fiable qu'un autre, universellement distribué sur toute la population ? Pourquoi devrions-nous supposer qu'une source comportant des croyances moins détaillées et moins facilement intelligibles est plus suspecte qu'une autre plus détaillée ? A priori, il semble tout aussi vraisemblable que certains aspects de la réalité ne soient accessibles qu'aux personnes qui satisfont certaines conditions, des conditions qui ne sont pas satisfaites par tous les êtres humains, et que cependant d'autres aspects soient également accessibles à tous. A priori, il semble aussi vraisemblable que certains aspects de la réalité ne puissent être appréhendés par des êtres humains que de façon fragmentaire et opaque, et que d'autres puissent l'être de façon presque complète et claire. Pourquoi l'une des prétentions cognitives devrait-elle être considérée avec plus de suspicion que l'autre ? J'accorde que la distribution hasardeuse de ER (expérience religieuse) appelle une explication, tout comme les caractéristiques peu satisfaisantes épistémiquement de ce qu'elle nous apprend. Mais la distribution universelle et la richesse cognitive de PS (perception sensible) appelle également une explication. Dans les deux cas, des explications sont disponibles, puisque, dans un cas comme dans l'autre, ce qui vient des pratiques est utilisé comme explication. Pour ER, la distribution limitée peut être expliquée par le fait que de nombreuses personnes ne sont pas préparées à réunir les conditions morales et existentielles que Dieu a établies pour qu'on prenne conscience de Lui. Et les caractéristique cognitivement insatisfaisantes de ce qui vient de ces croyances s'explique par le fait que que Dieu excède nos pouvoirs cognitifs." (pp. 367-368)

À la lumière de ce texte, Freud peut être accusé de " chauvinisme épistémique - quand on juge de formes de vie étrangères selon leur conformité à une situation familière - une manière de procéder qu'il convient de déplorer aussi bien dans la sphère épistémique que dans la sphère politique." (ibid. p.372)

jeudi 29 juillet 2010

Devoir de vacances !

Le chapitre II du livre second du Rouge et le Noir de Stendhal, intitulé Entrée dans le monde, est introduit en exergue par une étrange citation de Kant :

" Souvenir ridicule et touchant : le premier salon où à dix-huit ans l'on a paru seul et sans appui ! Le regard d'une femme suffisait pour m'intriguer. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les plus fausses ; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était beau."

Question : ce texte est-il apocryphe ?

jeudi 8 juillet 2010

Bourdieu, lecteur approximatif d' Austin, ou contribution minuscule à la lecture des " Méditations pascaliennes ".

Au début des Méditations pascaliennes (1997), dans le premier chapitre, Pierre Bourdieu fait la "critique de la raison scolastique" : il entend par cette expression la critique des "présupposés qui sont constitutifs de la doxa génériquement associée à la skholè, au loisir, qui est la condition de l'existence de tous les champs savants." (p.22). Or, il pense trouver cet usage du mot scolastique dans un passage de Sense et Sensibilia du philosophe Austin :

" Austin parle en passant, dans Sense et Sensibilia, de "vision scolastique" (scholastic view), indiquant, à titre d'exemple, le fait de recenser et d'examiner tous les sens possibles d'un mot, en dehors de toute référence au contexte immédiat, au lieu d'appréhender ou d'utiliser simplement le sens de ce mot qui est directement compatible avec la situation."

Bourdieu critique ici une absence de sensibilité au contexte. Or, ce qu' Austin dénonce dans le passage en question, c'est certes une absence de sensibilité au contexte mais prenant une toute autre forme. Les mots sont utilisés immédiatement dans leur sens philosophique au lieu d'être examinés dans la pluralité de leurs usages contextuels :

" My general opinion about this doctrine ( Austin vise la thèse suivante : " we never directly perceive or sense, material objects (or material things), but only sense-data" ) is that it is a typically scholastic view, attributable, first, to an obsession with a few particular words, the uses of which are over-simplified, not really understood or carefully studied or correctly described ; and second, to an obsession with a few (and nearly always the same) half-studied "facts". (I say "scholastic", but I might just as well have said "philosophical" ; over-simplification, schematization, and constant obsessive repetition of the same small range of jejune "examples" are not only not peculiar to this case, but far too common to be dismissed as an occasional weakness of philosophers.)" (Oxford University Press p.3).

En un sens, Austin dans ces lignes accuse les philosophes de ne pas examiner tous les sens possibles d'un mot, certes non pas hors contexte, mais dans tous les contextes possibles - ce que Wittgenstein désignait sous le nom de die Übersicht ( qu'on traduit quelquefois par vue synoptique). Or, adopter une telle vue synoptique suppose un détachement par rapport aux urgences et à l'action qui est précisément un des traits de la disposition scolastique identifiée par Bourdieu. Austin reproche aux philosophes de ne pas adopter la disposition scolastique (au sens de Bourdieu) qui leur permettrait d'éviter d'être limité par leur vision scolastique (au sens donné par lui à cette expression).
Bourdieu a donc vraiment tort d'écrire dans la page suivante :

" Faute de dégager toutes les implications de son intuition de la "vision scolastique", Austin n'a pas su voir dans la skholè et le "jeu de langage" scolastique le principe de nombre des erreurs typiques de la pensée philosophique qu'il s'efforçait, après Wittgenstein, et avec d'autres "philosophes du langage ordinaire" d'analyser et d'exorciser." (p. 25)

On a vu en effet qu' Austin écrit noir sur blanc que la cause des erreurs philosophiques sur la question de la perception est une vue scolastique. De cette vue, une disposition scolastique, apte à embrasser panoramiquement tous les usages contextualisés, débarrasserait la philosophie.
Certes Austin n'a pas fait explicitement une genèse sociale de la vue scolastique, il l'identifie cependant à quelque chose comme une des routines du métier de philosophe. Pierre Bourdieu a-t-il donc raison d'écrire :

" Austin omet de poser la question des conditions sociales de possibilité de ce point de vue très particulier sur le monde."

En fait Austin a clairement conscience que les philosophes dont il parle ne réalisent pas qu'ils sont limités par leurs usages philosophiques dans le traitement des problèmes philosophiques.
À coup sûr , Austin comme Bourdieu ont la même fin : augmenter la rationalité de la recherche philosophique.

09/07/10 : Je note que dans leur Dictionnaire Bourdieu (2010), Stéphane Chevallier et Christiane Chauviré (éminente wittgensteinienne) reprennent dans l'article Skholè l'erreur relevée ici. Il ne faut pas faire tant confiance aux maîtres !

lundi 5 juillet 2010

Une variante de l'allégorie de la Caverne ?

Dans son Journal, à la date du 25 Juillet 1889, Jules Renard note son projet d' "écrire une série de pensées, de notes, de réflexions à l'usage de Pierre", son très jeune fils. Voici après les passages consacrés à l' amour, la littérature, la musique, la peinture, la famille, la morale, la politique, l'ultime centré sur la philosophie :

" La philosophie : fais de la philosophie. Quelle expression ! Ce n'est pas moi qui l'ai inventée. Sois mesuré, toutefois. Un amateur a risqué plusieurs ascensions en ballon. Il a vu un monde inconnu sous une perspective nouvelle. Il a ressenti une grande joie, éprouvé une grande émotion. Le ballon redescend. Il saute de la nacelle et s'en va, laissant derrière lui le ballon un peu dégonflé. Il ne se fait pas aréonaute." (p.25 Gallimard 1935)

mercredi 21 avril 2010

La traduction des oeuvres de Borges en Pléiade (un échange entre Pierre Assouline et moi-même).

Pierre Assouline a publié un billet sur la sortie d'une nouvelle édition de Borges en Pléiade, rappelant à l'occasion le conflit opposant sa veuve, Maria Kodama à son ami et traducteur, Jean-Pierre Bernès, responsable de l'édition des oeuvres de l'écrivain dans la collection en question.
J'ai souhaité alors écrire un bref post indiquant à quel point je tenais en piètre estime la traduction en question. Le voici :

"Je ne suis pas en mesure de prendre position concernant la querelle Bernès / Kadama. En revanche je témoigne du fait que ces deux premiers volumes étaient bourrés de fautes grossières comme si la traduction avait été faite dans la hâte et la négligence. On pouvait sans exagérer utiliser un mot comme imposture pour qualifier la différence entre ce qu’aurait dû être une édition de qualité et cette traduction où des mots étaient oubliés, des phrases mal segmentées etc (car je ne déplore pas ici des choix contestables de traduction mais des erreurs grossières qu’on reprocherait à un élève de collège, comme par exemple traduire trois quand l’espagnol dit cinq !). Cependant je ne suis pas en mesure d’assurer que l’intégralité de la traduction était de cet acabit mais plusieurs passages d’ oeuvres distinctes étaient ainsi pitoyablement rendus. Dans ces conditions, si ces deux premiers volumes deviennent mythiques, ça ne sera pas à cause de leur irremplaçable valeur. Je suis d’ailleurs curieux de voir si les corrections de cette nouvelle édition ont suffi à mettre la traduction au niveau de l’image de la Pléiade."

À quoi Pierre Assouline répond sèchement :

" Philatethe, Etant donné l’arrogante sévérité de votre commentaire, vous vous devez de pousser plus avant l’inventaire précis des nombreuses fautes grossières de traduction que vous reprochez non seulement à Jean-Pierre Bernès, qui n’est pas le dernier des traducteurs d’espagnol, et mais aussi à Jean Canavaggio, itou, qui en a manifestement beaucoup laissé passer selon vous. Nous attendons avec intérêt. Sinon vous vous ridiculisez. "

Ce qui m'amène dans un premier temps à rétorquer :

" D’accord, dès que j’ai un peu de temps, je vous donne quelques échantillons ; mais il n’y a vraiment rien d’arrogant ! Si j’étais arrogant, je n’aurais pas écrit deux fois “je ne suis pas en mesure”…
En tout cas votre réaction assez violente et personnelle met en évidence que vous croyez dans la valeur de la traduction sur la foi de Bernès (ça s’appelle l’argument d’autorité) car si vous aviez pris le temps de lire par endroits au moins le texte original comparé à la traduction française, vous auriez été comme tout le monde effaré. J’ajoute d’ailleurs que ce message n’est en rien une prise de position concernant les histoires de Kadama et de Bernès."

Quelques heures plus tard, j'avance des justifications à mes yeux accablantes :

" J’ouvre le premier récit de l’Aleph “L’immortel” (p.563) de la Pléiade 1. Il y aurait deux remarques à faire sur les choix de traduction de cette première page, mais passons à la p. 564.
Le texte espagnol : « la secreta Ciudad de los Immortales », la traduction Bernès : « la secrète cité des Immortels ». Oh, rien de grave, une petite négligence.
Quelques lignes plus loin :
« Interrogados por el verdugo, algunos prisioneros mauritanos confirmaron la relación del viajero”
Trad. Bernès : “ Interrogés par le bourreau, plusieurs prisonniers nous confirmèrent la relation du voyageur » Les hispanophones remarquent que le traducteur a oublié de traduire mauritanos (mauritaniens), Oh, un petit détail…Oui, deux négligences sur une seule page.
La page 565 va me rassurer sans doute :
« Insoportablemente soñé con un exiguo y nitido laberinto : en el centro había un cántaro ; mis manos casi lo tocaban, mis ojos lo veían, pero tan intrincadas y perplejas eran las curvas que yo sabiá que iba a morir antes de alcanzarlo”
Bernès : “ Insupportablement, je rêvais d’un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que je savais que je mourrais avant de l’atteindre. »
Non je n’ai pas mal recopié la traduction, « mis manos casi lo tocaban » (mes mains le touchaient presque) a été juste oublié…
Je ne vais pas faire tout un dossier qui serait lassant. Juste donner un autre exemple.
J’ouvre l’Histoire de l’éternité (p.369 du Pléiade). Les premières pages parlent de Platon, de Plotin aussi. Ainsi au début du paragraphe 6, on lit dans le texte espagnol :
« Paso a considerar esa eternitad, de la que derivaron las subsiguientes. Es verdad que Platón etc”
Bernès s’est encore trompé et a remplacé Platon par Plotin :
« Je considère à présent cette éternité d’où ont dérivé les suivantes. En fait, ce n’est pas Plotin etc ». Certes Platon, Plotin, ça se ressemble…
Quant au remplacement de tres cientos par cinq cent sur lequel un lecteur ironise, c’est dans la première page de l’Histoire de l’infamie :
« los tres mil trescientos millones gastados en pensiones militares », ce qui est rendu par « les trois milliards et cinq cents millions dépensés en pensions militaires » (p.303).
Oh ! Le traducteur a une excuse, Borgès vient d’évoquer les « cinq cent mille morts de la guerre de Sécession ».
Dois-je continuer, Monsieur Assouline, pour vous convaincre que cette traduction, indigne de la Pléiade par son manque de rigueur, ses oublis grossiers, son infidélité fréquente à la lettre même du texte devait être urgemment revue ?"

Pierre Assouline me répond alors en ces termes :

" Vérification faite à travers les exemples que vous donnez, les choses sont légèrement plus compliquées que vous ne l’imaginiez. Et que je ne les ai présentées. Jean-Pierre Bernès, éditeur de cette Pléiade Borges en est le responsable, c’est entendu. Mais il n’a traduit que les textes inédits de Borges. Pour le reste, selon une vieille habitude de la collection, le maître d’oeuvre a été tenu de reprendre des traductions historiques de Gallimard. Mais il les a toutes révisées, non seulement avec l’accord mais surtout avec la complicité de Borges. Il lui a relu à voix haute l’intégralité de son oeuvre. Borges ne voulait pas offusquer la mémoire de Roger Caillois, notamment. Ils ont corrigé ensemble. Ce qui signifie parfois que l’auteur ne souhaitait pas que l’on retouche des omissions ou des licences prises par le traducteur. Il disait: “Pour moi, l’écriture n’est qu’une constante réécriture”. Il disait aussi :” C’est le lecteur qui aura la version définitive”. C’est lui qui demandait à Bernès d’ôter ou de maintenir des fautes manifestes, qui l’amusaient souvent. Bernès et Canavaggio ont retouché les fautes de frappe ainsi que de menues choses dans les inédits traduits par Bernès, mais ont respecté la volonté du patron pour le reste, c’est à dire les traductions historiques qu’il avait lui-même contrôlées une première fois en leur temps et une seconde fois pour l’établissement de la Pléiade. Vos reproches se trompent donc de cible : c’est à Borges que vous devez les adresser, si toutefois… Pour votre gouverne, la traduction de “L’immortel” est de Roger Caillois. Celle de “Histoire de l’éternité” dont vous pointez également les défauts est de Roger Caillois et Laure Guille (toutes choses qui sont précisées dans le texte…)."

À première vue, l'échange se termine par mon ultime post :

" Je mettais en relief que la traduction était mauvaise ; vous me traitiez de présomptueux ; j’apportais des preuves et vous me répondez que les choses sont plus compliquées que je ne l’imagine car la traduction en question a été approuvée par Borges. Soit. Mais notez bien cela : une mauvaise traduction ratifiée par l’auteur n’en devient pas pour cela une bonne traduction (la langue originale de l’auteur étant l’espagnol, il ne s’agit pas d’une ultime réécriture mais d’une dernière mauvaise traduction, le texte de référence restant celui écrit en langue espagnole - car je ne pense pas que vous irez jusqu’à soutenir que pour comprendre le vrai sens du texte espagnol il faut lire la traduction si défectueuse de La Pléiade …-) Je maintiens en plus qu’il y a tromperie sur la marchandise. En effet si je prends l’Histoire universelle de l’infamie, je lis, comme vous l’écrivez, ” traduction par Roger Caillois et Laure Guille, revue par Jean Pierre Bernès “. Or, l’usage veut que la référence a une révision garantisse la qualité d’une traduction qui, sans cette révision, pourrait être jugée datée ; or, s’il est vrai que l’auteur a maintenu délibérément une traduction dont il reconnaissait lui-même les fautes, les éditeurs de La Pléiade auraient dû l’écrire noir sur blanc au lieu de faire passer pour bonne aux yeux du public une traduction connue pour son insuffisance par les happy few ! Quand ensuite vous me reprochez d’avoir une position simpliste (”les choses sont plus compliquées que vous ne le dites”), je n’accepte pas le reproche car c’est sensé de reprocher à quelqu’un d’avoir une position simpliste quand il était en mesure par plus d’attention de découvrir les finesses ; or, vous communiquez quelque chose qui était de l’ordre du secret et qu’on ne peut pas lire dans le seul passage suivant : ” Nous avons accompli ce travail dans un double souci de fidélité, envers Borges et à l’égard de ses premiers traducteurs” (p. LXXXIV). Mais éclairé par vous, je traduis : la traduction est quelquefois infidèle au texte original mais Bernès a été fidèle à Borges, fidèle lui à la mémoire de Caillois et plus généralement des traducteurs infidèles à ses textes mais amis. Il fallait le communiquer explicitement : à défaut de le faire, les lecteurs sont en un sens pris pour des idiots…"

mercredi 7 avril 2010

Entre savoir empirique et vision du monde, rien d'autre ? Et la philosophie alors, que devient-elle ? Remarques à partir du livre de Jean-Marie Schaeffer "La fin de l'exception humaine"

Si on pense la philosophie comme connaissance de la vérité et comme thérapeutique de l'âme, précisément comme thérapeutique fondée sur la connaissance de la vérité, autrement dit, si on s'inscrit dans la tradition ouverte par Démocrite, alors on ne peut qu'être troublé à la lecture des lignes nietzschéennes (l'erreur au service de la vie) de Jean-Marie Schaeffer dans son dernier ouvrage La fin de l'exception humaine (2007) :

" Nous avons spontanément tendance à croire qu'avoir des représentations adéquates est un atout et avoir des représentations fausses un handicap, et que donc il convient de rechercher en toute situation la "vérité". Il y a bien sûr du vrai là-dedans, mais c'est une vérité partielle. Il semblerait ainsi qu'entretenir un certain nombre d'illusions, notamment à propos de soi-même, soit indissociable d'une vie psychique réussie. Dans des travaux célèbres, Taylor et Brown ont par exemple montré que, loin d'être un trait pathologique, entretenir des illusions positives à l'égard de soi-même est une caractéristique de santé mentale. Les sujets "sains" (dois-je voir dans ces guillemets une nostalgie que Schaeffer éprouverait pour une conception archaïque certes mais plus ambitieuse, plus noble de la santé de l'esprit?) ont systématiquement tendance à se voir eux-mêmes en des termes d'une positivité irréaliste, à croire qu'ils contrôlent davantage les événements extérieurs qu'ils ne le font en réalité et à entretenir des visions du futur plus rose que les circonstances ne le justifient. Autrement dit, si les dépressifs ont un biais pessimiste, les gens non dépressifs ont un biais optimiste (ils ne se caractérisent donc pas par une vue adéquate d'eux-mêmes, mais au contraire par un biais positif." (p.362)

C'est signer l'acte de divorce entre la vérité et le bonheur.
Schaeffer est lui-même bien incapable d'écrire un ouvrage permettant de "faire coexister nos besoins mentaux endogènes avec les contraintes des savoirs exogènes" (p.383). Entendez par "besoins mentaux endogènes" besoin de disposer d' "une vision du monde", d'"une représentation évidente et globale de la réalité" qui la justifie, lui donne un sens et permette de maintenir "l'état de stabilité interne de notre identité". Quant aux "savoirs exogènes", ce sont les savoirs ordinaires mais surtout les savoirs scientifiques tirés de l'expérimentation, cependant toujours locaux, révisables et inarticulables avec d'autres savoirs de même type portant sur d'autres objets, eux aussi particuliers.
Or, les savoirs exogènes, par leur accumulation (ils grandissent individuellement et se multiplient), contraignent les visions du monde à des révisions, pire à des crises.
La thèse de l'exception humaine, qui donne à l'homme la place grandiose d'un sujet conscient, irréductible à l'animalité et à la matière, est ainsi bien mise à mal, entre autres par l'évolutionnisme (ce que Jean-Marie Schaeffer analyse dans le chapitre 3 "L'humanité comme population mendéléenne"). Plus généralement l'objet du livre est de prendre position contre un naturalisme et un culturalisme exclusifs et pour une naturalisation de la culture, pensant l'humain comme un vivant particulier et la culture comme une propriété naturelle de ce vivant-là.
Pour savoir qui on est, il ne faut donc plus lire Descartes et les Méditations métaphysiques, mais les ouvrages des sciences de la vie et des sciences de l'homme; lectures sans profit certes si ne les accompagne pas le souci très explicitement manifesté par Schaeffer de la clarification conceptuelle - ce qui donne à cet ouvrage un certain air de famille avec la philosophie analytique -.

Cependant Schaeffer reconnaît bien que, s'il est en mesure d'affaiblir la vision du monde anthropocentrée autant au centre de la religion que du fondationnalisme cartésien ou de l'hyperculturalisme, il ne peut pas (et ne veut pas) lui substituer une autre vision du monde. Il y a un abîme en effet entre ce que les savoirs exogènes portent à tenir pour vrai et les croyances que nos besoins endogènes poussent à défendre.
Cependant l'ouvrage milite en faveur d'une vision du monde plus en accord avec ce que les sciences nous autorisent à croire, tout en dénonçant l'idée d' une vision du monde intégralement justifiable par le raison.
On peut cependant s'interroger sur la place que la distinction faite par Schaeffer entre savoir empirique et vision du monde laisse à son propre ouvrage. Ni savoir empirique, ni vision du monde, ce livre, pour ne pas s'auto-réfuter, ne doit-il pas être vu précisément comme une oeuvre de philosophie moderne ? J'entends par philosophie moderne une réflexion décidément éclairée par les sciences mais irréductible à elles, attentive à ne pas constituer une vision du monde dont la dimension illusoire serait manifeste mais déterminée à se mettre au service du bonheur et de l'action.
En somme une philosophie qui, ayant fait sa part à l'irrationnalité, ne renoncerait tout de même à la recherche de bonnes raisons de vivre et d'agir.

dimanche 21 mars 2010

Enseigner à qui on n'a appris ni à prêter son attention ni à faire abstraction.

Kant a écrit dans l'Anthropologie :

" L'effort pour devenir conscient de ses représentations consiste soit à prêter son attention (attentio), soit à se détourner d'une représentation, dont on a conscience (abstractio). La dernière attitude n'est pas simplement suspension ou négligence de la première (car ce serait alors distraction, distractio), mais elle constitue un véritable acte de la faculté de connaître pour maintenir une représentation dont je suis conscient à l'écart d'autres représentations dans une même conscience. Par conséquent, il ne s'agit pas ici d'abstraire (isoler) quelque chose, mais de faire abstraction de quelque chose, c'est-à-dire d'une détermination de ma représentation, - ce par quoi cette représentation obtient la généralité d'un concept et se trouve ainsi accueillie dans l'entendement.
Savoir faire abstraction d'une représentation, même si elle vient s'imposer à l'homme par l'intermédiaire des sens, est un pouvoir beaucoup plus grand que celui d'être attentif : car cela témoigne d'une liberté de la faculté de penser et d'un contrôle de l'esprit par lui-même qui le rendent capable d'exercer une maîtrise sur l'état de ses représentations (animus sui compos). À cet égard, la faculté d'abstraction est donc beaucoup plus difficile, mais aussi plus importante que celle de l'attention, quand elle concerne les représentations des sens.
Bien des hommes sont malheureux parce qu'ils ne savent pas abstraire. Le prétendant pourrait faire un bon mariage s'il pouvait simplement détourner les yeux d'une verrue sur le visage de sa bien-aimée, ou ne pas voir la dent qui lui manque. Mais c'est une mauvaise habitude de notre faculté d'attention que de s'attacher, même involontairement, à ce qui est incongru chez les autres, de diriger le regard vers un bouton qui, juste sous nos yeux, manque à un habit, vers une dent qui est absente, ou vers une faute d'élocution qui est coutumière, et de remplir ainsi l'autre de confusion, tout en compromettant par là nos propres chances d'entretenir de bons rapports avec lui. Quand ce qui compte vraiment est de qualité, c'est agir non seulement avec équité, mais aussi avec habileté que de savoir mettre entre parenthèses ce qui nous gêne chez les autres, et cela même pour notre bien-être personnel ; mais cette faculté d'abstraire est une force de l'esprit qui ne peut être acquise que par l'usage." (I 3 trad. Renaut GF p.57)

Apprend-on à l'école l'attention ? C'est à douter tant on oppose à la distraction la capture d'attention. "Comment rendre ludique un cours ?" se demande-t-on. Que proposer à l'élève pour qu'il ne se distraie pas ? Car l'élève n'a pas appris à prêter son attention : il faut donc la garder en ne cessant de la capter.
Apprend-on à l'école la capacité de faire abstraction ? Pas du tout. Honteux de ne pas lui apporter un contenu plaisant, dont on attend qu'il s'inscrive dans sa mémoire sans que l'élève ait à faire l'effort de le mémoriser, de l'apprendre en somme, on n'ira pas jusqu'à exiger de lui qu'il s'entraîne à faire abstraction de ce qui, captant son attention, le distraira du cours.
Résumons : comment apprendre quelque chose à des élèves chez lesquels on n'a pas développé les facultés qui rendent possible l'apprentissage, précisément celles de prêter attention et de faire abstraction ?

samedi 20 mars 2010

Ce que tout professeur de philosophie du Secondaire devrait déclarer au tout début de ses cours.

" Il y a de bonnes raisons de douter du type d'analyse qui va suivre. Je le ferais moi-même si je n'en étais pas l'auteur" comme l'écrit Erving Goffman dans Les cadres de l'expérience (1974 Minuit p.21-22).
Mais alors qui se donnerait la peine d'écouter ?
Que gagne-t-on à écouter, pire à apprendre, une analyse qui n'est pas incontestable ?
Il faudrait avoir compris d'abord qu'il y a de bonnes raisons de chercher un type d'analyse dont il n'y aurait pas de bonnes raisons de douter (au point que le rêve secret de maints philosophes est de sortir des limites du genre dans lequel il réfléchit). Il faudrait aussi avoir saisi que la découverte des bonnes raisons de douter est un perfectionnement intellectuel de soi. En premier lieu, parce qu'on n'accède à ses raisons, si on a la chance d'y accéder, qu'après être passé par la compréhension d'une analyse robuste et charpentée ; en second lieu, parce que ces raisons ne sont pas données et qu'il faut les produire, tâche d'autant plus difficile que le type d'analyse dont on parle est doté d'un système immunitaire relativement efficace (je veux dire par là que l'analyse contient les arguments devant désamorcer les objections prévisibles).
On réalise vite alors que cette honnêteté préliminaire suppose des élèves déjà largement philosophes.
D'où la pertinence pédagogique des préliminaires plus dogmatiques.

mardi 9 mars 2010

La connaissance de soi comme éclair.

" J'ai cru me connaître dans un temps, mais à force de m'analyser je ne sais plus du tout ce que je suis ; aussi j'ai perdu la sotte prétention de vouloir se diriger à tâtons dans cette chambre obscure du coeur qu'éclaire de temps à autre un éclair fugitif qui découvre tout, il est vrai, mais en revanche vous aveugle pour longtemps. On se dit : j'ai vu ceci, cela, oh ! je reconnaîtrai bien ma route, et l'on se met en marche, et l'on se heurte à tous les coins, on se déchire à tous les angles." Lettre de Gustave Flaubert à sa soeur Caroline du 10 Juillet 1845 (Correspondance Tome I La Pléiade p 246)

dimanche 6 décembre 2009

Deux manières de juger les anomalies: Quine et Reichenbach (vu par Koestler) ou y a-t-il des phénomènes absolument inexplicables dans le cadre du matérialisme ?

" "Une difficulté est une lumière, écrivait Paul Valéry. Une difficulté insurmontable est un soleil." Tout phénomène occulte avéré - un cas établi de télépathie, téléportation ou voyance, une soucoupe volante - ravirait l'esprit scientifique. On verrait des meutes de chercheurs se ruer tout joyeux vers leur planche à dessin ou leur accélérateur linéaire. Les mécanismes du phénomène occulte en question mériteraient d'être étudiés, ce serait le début d'une révolution fondamentale en physique." (W.V. Quine in Quiddités p.16 1987 Seuil)

" En 1952, je rencontrai à Princeton un vieil ami, Hans Reichenbach, mort depuis, logicien mathématique de premier ordre et professeur de philosophie à l'université de Californie. Je ne l'avais pas vu depuis vingt ans. Fort âgé (en réalité Reichenbach n'avait que 61 ans) et devenu assez sourd, il se servait, au lieu d'un appareil moderne, d'une vieille trompe acoustique. Il me demanda à quoi je m'intéressais à présent, et je lui parlai des travaux de Rhine sur les perceptions extra-sensorielles. Il traita tout cela de sornettes. Je lui dis que je n'étais pas de cet avis et lui fis remarquer que les évaluations statistiques des phénomènes semblaient prouver des résultats réels (autrement dit: ils semblaient confirmer l'existence de la télépathie et autres phénomènes du même genre ). Reichenbach sourit et demanda : " Qui a contrôlé ces statistiques ? - R.A. Fisher " répondis-je. (Fisher est un des plus grands spécialistes contemporains du calcul des probabilités.) Reichenbach ajusta son appareil : " Qui, dites-vous ? " Je hurlai dans la trompe : " Fisher ! Fisher en personne ! " Reichenbach changea de visage. Il pâlit, laissa tomber sa trompe et dit : " Si c'est vrai, c'est terrible, terrible. Dans ce cas, il faudra effacer tout et recommencer au commencement." En d'autres termes : si la perception extra-sensorielle existe, tout l'édifice de la philosophie matérialiste s'écroule. Et, pour un philosophe matérialiste de profession, cela représente l'écroulement de l'oeuvre de sa vie." ( Arthur Koestler Hiéroglyphes p.354 1955)

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