Dans la deuxième Considération inactuelle, intitulée
De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie
(1874), Nietzsche dénonce l’enseignement de l’histoire en tant qu’il développe
une pensée relativiste et, par là même, impropre à orienter. A cette occasion,
il cite une lettre dans laquelle le poète allemand Hölderlin (1770-1843) donne
l’impression qu’il a retirée de la lecture de Diogène :
« Le jeune homme est ainsi devenu un sans-patrie, il doute de toutes
les coutumes et de toutes les idées. Il le sait bien à présent : autres
temps, autres moeurs ; peu importe donc ce que tu es. Dans une
mélancolique atonie, il laisse défiler devant lui une opinion après l’autre, et
il comprend l’état d’âme et la parole de Hölderlin, après la lecture de
l’ouvrage de Diogène Laërce sur la vie et la doctrine des philosophes
grecs : « Une fois que j’ai ressenti cette impression souvent
éprouvée déjà, que ce caractère transitoire et éphémère des pensées et des
systèmes de l’homme m’affecte d’une manière plus tragique que les vicissitudes
habituellement considérées comme seules réelles ». » (trad. Albert révisée
par Lacoste)
J’imagine que la lecture de Diogène peut encore décourager même si la
multiplicité qu’il dépeint est si éloignée de nous que le rapprochement avec
les disputes de philosophes plus contemporains ne va pas de soi. Son livre
m’apparaît plus comme un télescope qui permettrait de découvrir ce qui s’est
passé il y a bien longtemps sur une autre planète que comme une description
éternellement vraie de la condition humaine quand elle s’acharne à
philosopher.
D’abord c’est une planète où pullulent les philosophes et où ils ne font
donc que se rencontrer, se critiquer, se moquer les uns des autres, laissant
peu de place pour les gens ordinaires ou pour les autres hommes d’exception. Au
fond les Vies m’introduisent dans une sorte de zoo, où on ne
voit presque que des exemplaires d’une seule espèce : homo
paleophilosophicus.
En effet ils sont des "paléophilosophes" au sens où ils ont tous une très
haute idée de la philosophie qu’ils défendent, même les sceptiques avec leur
silence savant. Ils attendent d’elle qu’elle dise le fin mot de l’affaire ou
qu’elle ait le dernier mot. Bien sûr chacun ne cesse pas de se faire clouer le
bec par les adversaires, mais ils partagent tous l' idée que le silence devrait
se faire quand ils parlent.
Philosopher aujourd’hui ce n’est généralement plus vouloir occuper cette
place royale qu’aucun, même parmi les plus grands, n’a pu garder bien
longtemps. Ce qui manque à tous ces philosophes antiques, c’est par définition
la connaissance que nous avons de la longue histoire qui nous sépare d’eux.
Instruits par les échecs des entreprises les plus ambitieuses, nous sommes
devenus plus modestes et quelquefois même enclins à considérer que la
philosophie aujourd’hui doit se convertir en thérapeutique des maladies
philosophiques : par exemple le penchant de l’esprit à généraliser ou bien
à chercher l’ essence de ceci ou de cela, dans une irrésistible tendance à nier
la diversité des usages linguistiques et des formes de vie.
Vu sous ce jour, le philosophe n’a plus l’ambition de construire le Système
qui mettra fin à la préhistoire philosophique, plus attentif qu’il est à
dénoncer les mythes naissant au sein de la philosophie ou en dehors d’elle.
Reste que si ces philosophes antiques ont des côtés bien archaïques, leurs
joyeuses disputes aiguisent l’esprit du lecteur, prêt par cet exercice à ne se
laisser prendre au piège d’ aucune chanson. De les voir se battre rend combatif
même si l’on sait bien que les cibles d’aujourd’hui ne sont plus celles
d’hier.
Et puis, quoi qu’il en soit de leurs vérités théoriques, ces penseurs
anciens ne sont pas que des bouches récitantes ; ils ont des manières de
vivre suggestives, même si nous ne croyons plus à la possibilité de fonder sur
la philosophie une bonne conduite. Pour reprendre une expression de
Wittgenstein, s'appliquant, je crois, aux récits évangéliques, leurs faits et
gestes sont des « règles de vie mises en image ». Même si nous ne
partageons plus leur idée qu’il y a parmi toutes les vies une vie vraie,
certains encore sont capables d’éveiller en nous de l’admiration et de
l’étonnement. Certes nous savons bien que Diogène ne rapporte pas des faits,
mais peu importe, ne peut-on pas voir de la grandeur (ou de la bassesse) dans
les actions d’un personnage de roman ?
Si Diogène devait nous décourager, ce ne serait pas parce qu’il met en
évidence que la philosophie a une histoire et qu’on ne sort pas de la caverne
platonicienne (nous le savons encore mieux que lui) mais parce qu’il a inventé
des héros si divins qu’à côté d’eux on se sent, il est vrai, bien humain...