Autant le livre de Florian Cova Qu'en
pensez-vous ? Introduction à la philosophie expérimentale
(Germina 2011) que celui de Ruwen Ogien L'influence
de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de
philosophie morale expérimentale (Grasset 2011) ont récemment
contribué à une meilleure connaissance de ce courant né
outre-Atlantique.
J'imaginais que comme toute option philosophique la philosophie expérimentale
pouvait se heurter à des objections, en revanche j'ai été surpris de lire sous
la plume de Pascal
Engel dans son dernier livre Épistémologie pour une
marquise ( Ithaque, 2011) une condamnation lapidaire et radicale de la
philosophie expérimentale. Dans le dixième entretien, qu'il consacre à une
clarification du concept d' "expérience de pensée", le philosophe
écrit :
" Si la philosophie recourt souvent aux expériences de pensée, ce n'est ni parce qu'elle serait purement conceptuelle et soustraite à tout contrôle de l'expérience, ni parce qu'elle serait une discipline empirique comme la psychologie ou l'anthropologie. C'est pourquoi ce que l'on appelle aujourd'hui la "philosophie expérimentale", une tentative pour tester nos ""intuitions" philosophiques (notamment en éthique) au moyen d'expériences de psychologie, est aveugle. Inversement, une philosophie purement spéculative et "en fauteuil" est vide." (p.83)
Reprenant la distinction faite par Kant (le concept sans intution est vide,
l'intuition sans concept est aveugle), Pascal Engel identifie ici la
philosophie expérimentale à une somme d' expériences qui n'augmentent pas la
connaissance, faute de développements conceptuels qui les accompagnent. Or,
spontanément, je suis porté à juger cette condamnation très sévère. En effet,
si on pense par exemple à la Trolleylogy, c'est-à-dire à
l'ensemble des réflexions nées des expériences de pensée de Philippa Foot et Judith Jarvis Thomson
à partir de l'hypothèse d'un tramway fou qui tuera cinq personnes sur la voie
si on ne le détourne pas in extremis vers une voie secondaire où il n'en tuera
qu'une, il est difficile de ne pas prendre en compte les analyses conceptuelles
qui accompagnent les tentatives d' explication des réponses apportées par les
personnes soumises intellectuellement à ces dillemmes.
Certes cette défense ne revient pas à faire l'éloge inconditionné de la
philosophie expérimentale en la transformant en panacée (en 2013, un numéro
spécial de la revue Klesis permettra
de toute façon de mieux la connaître). Il suffit juste de la prendre au sérieux
comme approche nouvelle d'un certain nombre de problèmes philosophiques (son
principal travail, sauf à me tromper, est d'abord d'identifier si ce que les
philosophes appellent des intuitions ordinaires en sont réellement ou non)