Les philosophes antiques à notre secours

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samedi 7 mai 2005

Epicure : le dernier verre.

« Il est mort d’une rétention d’urine causée par la pierre, comme le dit Hermarque dans ses lettres, après une maladie qui a duré quatorze jours ; Hermippe raconte qu’alors il entra dans une baignoire de bronze tempérée d’eau chaude, demanda du vin pur et l’avala. Après avoir enjoint à ses amis de se remémorer ses doctrines, ainsi mourut-il » (X, 15)

Jean-François Balaudé a-t-il raison de qualifier la mort d’Epicure de « mort ordinaire comparée à tant d’autres morts de philosophes » ? N’est-ce pas plus une mort épicurienne qu’une mort banale ? D’abord elle partage avec les autres morts philosophiques le fait d’être la dernière leçon. Non seulement le philosophe a toute sa tête mais ses ultimes paroles confirment sa vie entière. Ensuite si cette mort n’est pas une démonstration de la force de la volonté mais bien plutôt l’aboutissement d’une maladie, n’est-ce pas parce l’école épicurienne n’a pas pour héros Hercule ? Enfin cette mort est pleinement philosophique car il n’est pas le premier qui meurt d’avoir bu du vin pur. Par ordre, il y a d’abord Stilpon :

« Hermippe dit que Stilpon mourut âgé, après avoir bu du vin afin de mourir plus vite. » (II, 120 trad. de Marie-Odile Goulet-Cazé)

A la lumière de ce texte, on peut imaginer qu’Epicure, en buvant le vin non coupé d’eau, se suicide. Ce n’est pas l’occasion d’une ultime jouissance mais une douce euthanasie. C’est aussi le signe de la frugalité du philosophe qu’un simple verre de vin pur puisse le tuer, certes c’est tout autant l’indice d’une immense faiblesse physique. Ensuite il y a Arcésilas :

« Il mourut fou, selon Hermippe, pour avoir bu trop de vin pur. » (IV, 44 trad. de Tiziano Dorandi)

Etrange mort que celle-ci : un sage qui finit fou, rien à voir avec celle d’Epicure, sauf l’usage du vin pur, mais ici en excès. Enfin la mort de Chrysippe, déjà commentée (note du 19-04-05). Ici aussi, peu de vin mais un mortel vertige ; reste que c’est dans le cadre d’un sacrifice que Chrysippe boit l’alcool fatal alors qu’Epicure le fait en étant dans sa baignoire. Cette différence illustre magistralement ce qui sépare le stoïcien de l’épicurien : le premier vit au sein de la cité, le second se retire dans ses appartements. A elles quatre, ces morts composent un singulier éloge du mélange et de l’eau ! Aujourd’hui encore, c’est Nietzsche qui aura le dernier mot.

« Je ne saurais conseiller assez énergiquement l’abstention absolue de l’alcool à toutes les natures d’espèce spirituelle. L’eau fait l’affaire… J’ai une prédilection pour les endroits où l’on a partout l’occasion de puiser de l’eau à des fontaines (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre d’eau me court après comme un chien. In vino veritas : il semble bien que pour la notion de « vérité » me voilà encore en désaccord avec tout le monde. Chez moi l’esprit plane au-dessus de l’eau… » (Ecce Homo Pourquoi je suis si malin 1)

On se rappelle certes que Socrate philosophe tout en buvant mais cela veut seulement dire qu’il a par la force de la volonté réussi à transformer, à l’inverse du Christ, le vin en eau…

vendredi 6 mai 2005

Epicure : maître des cérémonies.

Dans son testament, Epicure institue une réunion mensuelle, précisément le vingt de chaque mois de Janvier, dans le but de célébrer sa mémoire. Cette auto-commémoration ne me rappelle en rien les mœurs des autres écoles. J’ai plutôt le souvenir de cités érigeant des statues en l’honneur des philosophes disparus. Mais cette impression de culte du chef s’atténue quand on apprend que ce n’est pas seulement en son honneur qu’Epicure organise ce rite mais aussi pour rendre hommage à Métrodore. Diogène Laërce n’est guère éclairant sur Métrodore de Lampsaque ; c’est un disciple « parmi les plus remarquables » (X, 24) ; il meurt sept ans avant Epicure à 53 ans et ce dernier écrit un livre qui porte son nom. C’est aussi à Polyainos, autre disciple, et à ses trois frères qu’il consacre un jour de célébration : pour Polyainos au mois d’août et pour ses frères en décembre. Si Epicure n’a laissé aucun ouvrage sur Polyainos, en revanche il a fait du nom de chacun de ses frères le titre d’une œuvre : Aristobule, Néoclés, Chérédème. Ce n’est pas népotisme mais conversion opérée dans le cadre de la famille.

« Ses trois frères pratiquaient la philosophie avec lui, sur ses injonctions » ( 3)

Moins esprit de famille qu’esprit philosophique partagé par les membres d’une même famille. En somme, Epicure institue un rite d’hommage aux philosophes les plus véridiques : ni culte des amis, ni culte de la Vérité mais culte des amis en tant qu’ils sont porteurs de la Vérité. L’année est ainsi ponctuée de tendres rappels à l’ordre. A travers le souvenir de l’ami se réaffirme l’adhésion au Vrai. Une clause du testament met nettement en relief qu’il ne faut s’attacher aux membres de la famille que dans la mesure où ceux-ci s’attachent à Epicure :

« Qu’Amynomaque et Timocrate prennent soin du fils de Métrodore, Epicure, et du fils de Polyainos, pourvu qu’ils philosophent et vivent dans la compagnie d’Hermarque. » (19)

La fille de Métrodore ne devra pas sortir du cercle mais prendre comme mari un disciple remarqué par Hermarque :

« De même, qu’ils accordent leur soin à la fille de Métrodore, et qu’une fois en âge, ils la donnent en mariage à celui qu’Hermarque, parmi ceux qui philosophent avec lui, aura choisi, pourvu qu’elle soit disciplinée et obéisse à Hermarque. »

C’est la reproduction, au sens bourdieusien du terme ! Ce qui se constitue dans ce souci de régler les relations à l’intérieur du Jardin, à travers ces mesures autant philosophiques que familiales et amicales, c’est un espace privé qui ,avec ses lois et sa perpétuation dans le temps, double l’espace public et en constitue comme un envers rassurant. Le Jardin m’apparaît comme un espace autonome qui garantit à chacun la possibilité de vivre sagement sans crainte des étrangers. Ouvert aux prostituées (Mammarion, Hédéia, Erotion, Nikidion) et aux esclaves ( Mys, Phidias, Lycon, Phaidrion), il est fermé aux événements de l’agora. Il ne correspond pas à une expérience dont les promoteurs viseraient l’extension à l’échelle de la polis tout entière. Il est institué explicitement sur fond de rejet de la politique et de mépris de la foule :

« Ses dispositions (Diogène parle d’Epicure) aussi bien de piété pour les dieux que d’amour pour sa patrie ne peuvent se décrire ; en effet, par excès d’honnêteté, il s’est même gardé de tout contact avec la vie politique. » (10)

L’honnêteté n’étant qu’une des vertus dont cette sagesse attend la tranquillité de l’esprit, ce n’est pas par éthique qu’Epicure et les siens s’enferment entre quatre murs mais par prudence, dans le seul but d’être heureux. Et je pense à ces lignes de Nietzsche, écho déformé mais séduisant de ce que je viens de lire :

« Restez plutôt à l’écart ! Fuyez dans une retraite cachée ! Mettez vos masques et usez de votre subtilité pour qu’on vous prenne pour d’autres ! – ou qu’on vous craigne un peu ! Et surtout n’oubliez pas le jardin, je vous prie le jardin aux grilles dorées ! Et entourez-vous d’hommes qui soient comme un jardin, - ou comme une musique sur l’eau, quand tombe le soir et que bientôt le jour ne sera qu’un souvenir ; choisissez la bonne solitude, la solitude libre, enjouée, légère qui vous donne le droit de rester bons en quelque manière. » (Par-delà le bien et le mal II, 25 trad. de Henri Albert, révisée par Jean Lacoste)

Epicure, seul dans son Jardin avec tous ces faux autres et ces vrais lui-mêmes que sont ses amis. Epicure, seul avec les multiples reflets de son excellence.

jeudi 5 mai 2005

Epicure: un propriétaire.

Diogène Laërce ne sait pas si Epicure est né à Athènes ou dans la colonie athénienne de Samos. Mais, comme il consacre plus de lignes à cette deuxième possibilité, c’est elle que la tradition a retenue. Après diverses pérégrinations, il s’installe à l’ouest d’Athènes, «dans la banlieue » (comme dit un peu anachroniquement Balaudé), au Jardin, une propriété qu’il achète 80 mines (environ 8000 francs-or d’après une note de Robert Genaille) (X, 9). Dès que Laërce évoque le Jardin, il y associe les amis. C’est le lieu d’où Epicure part (rarement) voir ses amis. Mais c’est aussi le lieu vers où ils convergent :

« Eux venaient à lui de toutes parts » (11)

Le Jardin m’apparaît comme un pôle fixe d’attraction dans une Grèce traversée par « une période de troubles graves » C’est en même un lieu d’installation (les amis viennent y vivre) au point que cet endroit me semble être la colonie d’Epicure à l’intérieur d’Athènes ! C’est aussi un territoire unifié par « un régime de vie, le plus frugal et le plus simple ». On y boit généralement de l’eau, quelquefois du vin, sans dépasser alors un quart de litre. Le Jardin fait secte, je n’ai rien trouvé d’équivalent chez les cyniques, les stoïciens ou les sceptiques. Epicure se fixe et fixe autour de lui. Epicure est un propriétaire. Ses amis vivent chez lui :

« Il n’était pas d’avis que l’on dût mettre ses biens en commun, comme Pythagore qui disait qu’entre amis tout est commun. »

La défense de la propriété individuelle ne manque pas d’originalité : c’est parce que les propriétaires sont amis les uns des autres qu’il n’est pas utile d’instituer une propriété collective :

« Un tel précepte ne peut revenir qu’à des gens méfiants et s’ils sont méfiants, ils ne sont pas amis. »

Cette secte est une communauté d’infimes propriétaires solidaires vivant dans le cadre de la propriété épicurienne. Ce qui est à moi sera à toi dès que tu en auras besoin mais tu en auras rarement besoin car ton ordinaire est moins que rien et tes excès un rien :

« Il dit lui-même dans ses lettres qu’il a son content avec seulement de l’eau et du pain de froment et il écrit : « Envoie-moi un pot de fromage, afin que je puisse, quand le voudrai, faire grande chère. »

De ce Jardin j’apprends en lisant le testament d’Epicure qu’il a des dépendances. C’est un curieux texte, ce testament, il n’a rien en tout cas de spirituel. Le maître y lègue très soigneusement ses biens, et précisément le Jardin, à deux inconnus, Amynomaque et Timocrate, dont Richard Goulet pense dans son grand œuvre Le dictionnaire des philosophes antiques qu’ils sont « des sympathisants athéniens de l’école qui acceptaient de servir de gérants pour assurer la continuité matérielle de l’institution. » La raison en est que son successeur à la tête de l’école, Hermarque, étant originaire de Mytilène, ne pouvait hériter légalement du Jardin. Le nouveau maître et « ceux qui philosophent avec lui » en auront seulement l’usufruit. Epicure par ce testament transforme explicitement sa propriété en propriété au service de l’école épicurienne. La transmission continuelle de ce bien de scholiarque à scholiarque est l’acte juridique qui va de pair avec la transmission fidèle de la pensée d’Epicure. Propriété des idées et propriété des choses, Epicure les transmet à sa postérité d’un même mouvement.

mercredi 4 mai 2005

Epicure, trop blanc, trop noir.

Finalement, cette vie d’Epicure est bien embarrassante. La raison en est que Diogène a choisi son camp. Comme jamais jusqu'à présent, il est, sans nuances, du côté des apologistes. D’où à la fois l’hyperbole de l’éloge et la médiocrité des accusations. Cet Epicure ne m’offre pas de prises : trop petit ou trop grand, il ne fait rien d’énigmatique. J’aime bien le gris et je ne trouve ici que du blanc et du noir. Le noir n’est même pas amusant: a)il a écrit des lettres licencieuses b)il a prostitué un de ses frères c)il a eu des relations avec des prostituées d)il reprend à son compte les doctrines des autres e)il est flagorneur f)il est ignorant g)il vomit deux fois par jour en raison de ses excès, etc. Le blanc est bien fade :

« Sur cet homme en effet, on a suffisamment de témoignages de son insurpassable bienveillance envers chacun : sa patrie, qui l’a honoré de vingt statues, ses amis, si nombreux que des villes entières ne suffiraient pas à en donner la mesure, ses disciples, tous possédés par les charmes de son enseignement, à l’exception de Métrodore de Stratonice, qui passa chez Carnéade, peut-être parce qu’il était accablé par ses insurpassables bontés (un seul disciple fait défaut et la raison en est dans son excès de générosité !), sa succession qui, lorsque presque toutes les autres se sont éteintes, se maintient toujours et d’innombrables fois libère une direction de l’un des disciples après celle d’un autre, sa reconnaissance envers ses parents, ses bienfaits envers ses frères, sa douceur à l’égard de ses serviteurs etc. » (X, 9-10)

Quitte à le dénigrer, je préfère le mordant du stoïcien Epictète qui décrit ainsi sinon Epicure en personne, du moins ses disciples :

« Que veulent ces gens-là, sinon dormir sans être déranges ni gênés, se lever en bâillant et se laver le visage, puis écrire et lire à leur fantaisie, puis bavarder quelque peu en se faisant complimenter par leurs amis pour ce qu’ils disent, puis partir à la promenade et, après s’être promenés un peu, se baigner, manger, puis dormir, et sur quel lit doivent dormir de telles gens ! Qu’en pourrait-on dire ? On peut le deviner. » (Entretiens III, XXIV, 38 trad. de Bréhier)

J’aime beaucoup ce portrait de l’épicurien en jouisseur paresseux et je me demande si Epictète ne décrit pas exactement ce qu’est en somme l’épicuriste… Quant à l’éloge, je préfère la superbe démesure de Lucrèce, magnifiquement rendue par la traduction de Bernard Pautrat :

« Toi le premier qui pus, en de telles ténèbres, élever un flambeau d’une telle clarté et mettre de la vie les charmes en lumière, c’est toi, honneur des Grecs, que je suis, déposant dans l’empreinte des tiens la trace de mes pieds ; non pas tant que je sois avide de lutter, mais plutôt par amour brûlant de t’imiter ; car l’hirondelle, en quoi irait-elle lutter, avec le cygne ? En quoi pourraient se ressembler la course du chevreau sur ses pattes tremblantes et celle du cheval avec sa force ardente ? Tu es le père, toi, le découvreur des choses, C’est toi qui nous fournis en paternels préceptes, Et comme, dans les prés tout fleuris, les abeilles Goûtent à tout, de même ô héros, dans tes livres Nous autres dévorons tous tes dits d’or, oui, d’or Les plus dignes de vivre à perpétuité. » ( De natura rerum Chant III 1-13)

Mais, bon, je trouve tout de même dans ce texte de Diogène des miettes qui me mettent en appétit. Comme celle-ci :

« Apollodore l’épicurien déclare dans le premier livre de son ouvrage Sur la vie d’Epicure qu’il est venu à la philosophie par mépris pour ses professeurs de lettres ( cette expression a un drôle de côté anachronique ! Robert Genaille choisit plus noblement « grammairiens »), du fait qu’ils étaient incapables de lui expliquer le passage concernant le chaos chez Hésiode. » (X, 2)

J’imagine l’élève Epicure butant sur le vers :

« Au commencement exista le Chaos » (trad. tirée du très précieux site http://remacle.org/)

Car il n’y pas de commencement, pas plus que de fin, dans la cosmologie épicurienne. Et quand il lisait quelques lignes plus loin « Du Chaos sortirent l’Érèbe et la Nuit obscure » (ibid.) il devait demander au grammairien d’expliquer cette genèse et le pauvre grammairien de n’en pouvoir mais et de le renvoyer à l’autorité de sa source. Comme la philosophie épicurienne va désenchanter le monde en remplaçant ces entités mi-abstraites, mi-imaginables par les atomes et leurs incessantes et toujours changeantes combinaisons ! Mais ce n’est pas lui qui l’invente, l’atomisme :

« Hermippe dit qu’il a été maître d’école, et que c’est ensuite, après avoir découvert les livres de Démocrite, qu’il s’est élancé vers la philosophie. »(X, 2)

Epicure ou Hésiode dépassé par Démocrite.

mercredi 16 février 2005

Les dieux, oui, la religion, non (2)

Les dieux sont donc grands, forts et beaux, mais pas seulement, ils parlent, ce que Lucrèce évoque en écrivant :

« (…) voces superbas mittere (…) »

Pour une fois, je ne sais à qui donner raison, entre Clouard qui traduit par « faire entendre un langage superbe » ou Pautrat qui choisit :

« parler d’une voix empreinte de superbe »

« Vox » en effet signifie autant la voix que les paroles (comme « parole » au fond ou « palabra » en espagnol) et « superbus » a l’ambiguïté du français, autant « hautain » que « magnifique ». Que ces dieux aient des voix magnifiques, cela va de soi, mais aussi que leurs paroles soient remarquables ; cependant peuvent-elles être intelligibles pour ces hommes primitifs ? Finalement Pautrat ne fait-il pas encore une fois le bon choix en mettant en relief que ces hommes sont frappés par ce qui leur saute aux yeux, si on peut dire ? Cependant ce qui me gêne dans cette traduction, c’est qu’elle suggère vaguement que ces dieux sont orgueilleux, or c’est un point incontestable de la tradition épicurienne : les êtres divins sont des parangons de vertu. Non seulement ils parlent mais ils se meuvent, ce qui conduit les hommes à leur attribuer la sensibilité (« sensus »). Ce qui m’intéresse ici, c’est le souci de Lucrèce de mettre en évidence que les caractères divins qui ne sont pas directement perceptibles sont dérivés néanmoins de manière tout à fait logique de la perception. Il n’y a pas de spéculation mais un raisonnement fondé sur des bases atomiques pour ainsi dire. En effet, si l’éternité est attribuée aux dieux, c’est parce que leur beauté et leur force se manifestent identiques, d’où l’idée juste que les hommes en tirent : d’inaltérés ils deviennent inaltérables et, comme les hommes ont peur de la mort, les hommes les pensent comme plus heureux qu’eux, d’autant plus qu’ « (…)en même temps, ils les voyaient, en rêve, sans qu’il leur en coûtât, faire mille merveilles » Je me demande quelles merveilles peuvent donc bien faire ces dieux qui ne devraient être occupés qu’à jouir d’eux-mêmes et de leurs pairs. Lucrèce ne fait-il pas ici feu de tout bois, reprenant à son compte les récits de la mythologie la plus traditionnelle (et la moins épicurienne !), celle qui donne aux êtres divins des pouvoirs surhumains ? Nous avons désormais les deux éléments avec lesquels Lucrèce va rendre compte de la naissance des cultes religieux : d’un côté, la peur épisodique face à la nature et l’observation constante de son ordre ; de l’autre, la connaissance des dieux. Dans leur ignorance spontanée des causes des effets naturels, les hommes vont donner aux dieux le pouvoir de commander à la nature :

« La planche de salut leur fut donc de livrer toutes choses aux dieux, de toutes les plier au signe de leur tête. » (Pautrat)

La planche de salut, c’est « perfugium », le refuge, l’abri. Voici donc le paradoxe de la religion : en croyant se sauver, les hommes vont faire leur malheur. En donnant des raisons imaginaires à ce qui les terrorise, ils accroissent leur peur : l’effroi naturel face aux déchaînements de la nature se double de la peur de déplaire aux dieux, du souci continuel de trouver les moyens d’avoir les faveurs. Au moment même où ce qui n’avait pas de sens en gagne, les hommes entrent dans une relation fatale avec des intentions essentiellement incontrôlables qu’ils visent pourtant à contrôler. Les bruits assourdissants, les mouvements destructeurs et gigantesques, les lumières aveuglantes deviennent des expressions de la colère. Ces hommes, qui ont commis l’erreur d’associer ce qui en réalité est essentiellement dissocié, les dieux et la nature, font aussi, sans le savoir bien sûr, le malheur de leurs descendants, comme si cette mauvaise intelligence des causes entraînait irréversiblement les hommes à chercher dans leurs fautes les causes de leurs malheurs. Personne n’y échappe, même pas les rois ; ceux qui dominent les autres sont dominés aussi par la religion :

« (…) Ne voit-on pas trembler peuples et nations, et les rois orgueilleux*, pris de crainte des dieux, se recroqueviller, se disant que c’est suite à un mot orgueilleux, ou à un acte honteux, qu’arrive maintenant, chargé de châtiments, le moment de payer ? » (Pautrat)

La religion, c’est donc essentiellement le paiement d’une dette (« solvere ») mais d’une dette impayable car comment savoir ce que réclament les débiteurs ? Contre cette piété exhibitionniste (il s’agit d’être vu, de se montrer), fébrile (à quel saint se vouer ?) et exténuante, Lucrèce remet les choses en place :

« ( …) la piété, c’est plutôt de pouvoir contempler toute chose avec sérénité. »

Epicure écrivait au tout début de la Lettre à Ménécée :

« L’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la foule, mais celui qui attache aux dieux les opinions de la foule » (trad. Marcel Conche)

Ce que Lucrèce ajoute à la piété épicurienne, c’est la relation avec la nature toute entière. Mais que l'on comprenne bien cette référence à la sérénité (« mens placata » : l’esprit pacifié, apaisé), c’est le fait d’observer (« tueri » : faut-il vraiment traduire par « contempler » ?) la nature et principalement le ciel en connaissant les causes naturelles, complètement détaché de l’erreur fatale qui a consisté à imaginer un sens par incapacité d’identifier les causes. La nature s’explique par la nature : c’est la bonne nouvelle qu’apportent les épicuriens. La vraie piété, c’est la connaissance scientifique de l’univers !

  • Petite remarque troublante : « orgueilleux » c’est ici « superbi », le même adjectif qui caractérisait plus haut les voix ou les paroles divines (Clouard marque moins que Pautrat la différence entre les dieux et les rois, en traduisant encore une fois par « superbes »)

mardi 15 février 2005

Les dieux, oui, la religion, non ! (1)

Je vais examiner aujourd’hui le passage où Lucrèce se propose d’expliquer pourquoi les hommes ont institué des cultes en l’honneur des dieux. A l’origine, il y a la terreur (« horror ») et l’effroi (« pavor ») face à certains phénomènes naturels, précisément l’orage, la mer déchaînée et le tremblement de terre. Réagir ainsi n’est pas propre aux premiers hommes mais à tout homme, cependant entre l’effroi originaire et l’effroi des hommes dont Lucrèce est le contemporain, il y a finalement, sans que Lucrèce ne l’explicite, il est vrai, toute la distance qui sépare la peur sans raisons de celle qui s’en donne de fausses : je le montrerai clairement plus loin. Mais ce n’est pas seulement la nature en furie qui frappe les hommes, c’est aussi la nature régulière, répétitive, ordonnée, telle qu’ils la perçoivent à travers le rythme des saisons et les modifications périodiques du ciel (étrange idée que d’attribuer à cette humanité primitive le discernement –« cernere »- d’un ordre astronomique). Cependant Lucrèce ne donne pas de nom au sentiment qu’ils ressentent face à ce cosmos, à ce monde organisé. C’est la peur qui paraît de toute façon dominer. Cependant elle ne suffirait pas à rendre compte de l’institution de la religion si les hommes n’avaient pas eu depuis toujours cette connaissance des dieux, de laquelle Epicure nous a assez énigmatiquement instruit. Heureusement pour moi, le disciple en dit là-dessus beaucoup plus que le maître. Ce qui m’étonne d’abord, c’est que les premiers hommes voyaient directement les dieux sans avoir besoin de rêver (pourquoi donc les simulacres, ces faisceaux de particules qui touchent les sens, étaient-ils donc visibles en plein jour à cette époque ?). Je crois qu’Henri Clouard a été embarrassé puisqu’au lieu de traduire « egregias animo facies vigilante videbant » ,comme le décidément plus fidèle Bernard Pautrat, par « les mortels, éveillés, voyaient les dieux dotés d’une beauté hors pair » il écrit : « les mortels voyaient en imagination, tout éveillés, d’incomparables figures de dieux. » Et ce qu’ils voient tout éveillés est assez différent de ce qu’Epicure nous a transmis. Si je suis Pautrat, c’est leur beauté qui frappe les mortels ; c’est ainsi qu’il rend à trois reprises (vers 1170, 1174 et 1176) le mot « facies » qui désigne autant l’aspect que le bel aspect, ce qui explique que cela a dû égarer un peu Clouard qui suggère bien sûr tout à fait autre chose au lecteur en traduisant d’abord par « figure » puis par « beauté » et enfin par « visage » mais était-il raisonnable en l’espace de six vers de traduire par trois mots français le même mot latin ? Plus pautratien que clouardesque, je dirai donc que les dieux sont beaux à cette époque. Mais ce n’est pas tout : ces belles images de dieux (n’oublions pas que ce sont leurs effluves et non les dieux eux-mêmes qui sont vus ; à vrai dire, je me rends compte que si voir veut dire percevoir sans contact, la vue n’existe pas dans cette philosophie : voir, c’est toucher ce qui émane de ce qu’on peut toucher avec la peau (mon clavier d’ordinateur) ou non (un dieu)), je disais donc que ces belles images de dieux sont mystérieusement vues plus grandes quand les hommes en rêvent. A lire le texte, je ne sais trop si c’est Lucrèce ou les hommes qui trouvent surprenant ce changement d’échelle : « et magis in somnis mirando corporis auctu » Clouard me suggère que ce sont les hommes : « (d’incomparables figures de dieux) qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. » En revanche Pautrat me laisse penser que Lucrèce partage l’étonnement de ces spectateurs privilégiés des formes divines :

« (…) plus étonnant encore, quand ils rêvaient, leur corps leur paraissait grandi »

A vrai dire, ces deux traductions ne disent pas la même chose : dans la première, l’étonnement vient d’un accroissement de la taille des corps ; dans la deuxième, du fait que c’est à travers les rêves que les corps sont perçus plus grands. Je n’arrêterai pas là ces finasseries sans noter que Pautrat m’embarrasse avec « leur paraissait grandi » comme si le corps n’était pas plus grand en fait ; mon embarras est double : d’abord qu’est-ce qui peut bien justifier dans le texte latin cette référence au « paraître » ? Ensuite je crois avoir compris que, dans cette philosophie, on ne perçoit jamais que la réalité ( le soleil que je vois est réellement petit, au sens où il entre en fait dans mon esprit ; bien sûr, rien ne m’empêche aussi de penser que je pourrais voir un autre soleil, plus grand, dans d’autres conditions ; donc les choses apparaissent toujours comme elles sont et je ne peux pas opposer leur essence (cachée) à leur apparence (présente et trompeuse)). Allez, en guise de conclusion, tentons une explication de la différence entre les images du rêve et celles de la veille : on voit mieux en dormant la réalité atomique des dieux car tous les simulacres ténus qui émanent d’eux ne sont pas en partie concurrencés et éclipsés par les simulacres grossiers des choses de notre monde… On se demandera en me lisant ce qui distingue un texte philosophique d’un texte de fiction : dans ce cas, je crois que ça dépend seulement du contexte dans lequel on le lit ! Ainsi la philosophie peut intéresser autant les cerveaux spéculatifs que les têtes poétiques...

lundi 14 février 2005

Les dieux : des réalités atomiques comme toutes les autres.

Epicure ne nous a pas laissé grand-chose sur les dieux. Ce qui est indubitable en tout cas et aussi très étrange, c’est que cette philosophie pourtant matérialiste n’est en aucune manière un athéisme. Les dieux sont simplement, comme tout ce qui existe, constitué d’atomes. A la réflexion, c’est dans la continuité de la représentation des dieux que donnent les textes homériques. En effet ils présentent des dieux très humains, agités par les passions et se distinguant essentiellement des hommes par leurs pouvoirs et leur immortalité. Aussi, quand Epicure fait des dieux des agrégats d’atomes, il continue de penser les dieux à l’image des hommes. En fait il serait plus exact de dire qu’il les pense à l’image de tout et de n’importe quoi, vu que la chose la plus ordinaire, autant que notre monde tout entier, n’est rien de plus qu’une association d’atomes. Qu’on est loin de la théologie négative qui assimilera Dieu (au singulier cette fois) à une réalité si distincte de toutes les créatures que la manière la plus exacte d’en rendre compte sera de se taire, par crainte de la réduire à ce qu’elle n’est pas. Mais d’abord, comment Epicure sait-il que les dieux existent ? « La connaissance de leur existence est évidente » écrit-il dès les premières lignes de la Lettre à Ménécée. Malheureusement aucun texte d’Epicure ne justifie cette évidence. Mais une scolie (disons une note, d’origine inconnue et associée à la première Maxime Capitale) vend la mèche :

« Dans d’autres ouvrages, Epicure dit que les dieux sont vus par la raison, les uns numériquement distincts, les autres par une identité formelle ; ils résultent d’un flux continuel d’images semblables vers le même endroit, et ils ont forme humaine »

Je vais analyser un peu ce passage difficile : d’abord qu’on ne s’y trompe pas, la référence à la raison (logos) ne nous met pas du tout sur le chemin d’une conception rationaliste, selon laquelle l’idée des dieux serait contenue dans la raison humaine (Epicure n’est pas Descartes !). Si la raison a un contenu, c’est seulement parce qu'elle a perçu quelque chose (d’une certaine manière, les dieux sont perceptibles !). En effet les atomes qui se détachent des dieux et transportent à travers l’espace leurs formes touchent l’esprit des hommes quand ces derniers dorment, à l’occasion de leurs rêves. Ce que nous pensons comme étant l’effet d’une imagination sous l’influence des sculptures et des peintures des dieux, Epicure le comprend comme une perception d’atomes, trop ténus pour frapper les sens en plein jour mais en mesure de pénétrer à travers les yeux clos du dormeur. Ainsi les hommes, selon les simulacres qui leur parviennent, perçoivent un dieu (comme on percevrait un chien ou un arbre) ou tel dieu (comme on verrait ce fox-terrier ou ce peuplier). En toute honnêteté, il faut dire ici que la part d’hypothèse est grande dans cette tentative de reconstitution de la conception épicurienne de la divinité, au point que certains excellents commentateurs comme Long et Sedley vont jusqu’à nier que les dieux soient pour Epicure autre chose que des idéaux. Je préfère ici affirmer leur étrange matérialité, même si en découle un problème sérieux : s’ils sont atomiques, alors que tous les agrégats atomiques se décomposent avec le temps, comment se fait-il que les dieux soient immortels ? Car leur immortalité ne fait, elle, aucun doute, pas plus que leur béatitude. Ce qu’Epicure tient à dire dans la première Maxime capitale, c’est que les dieux n’ont pas de soucis. Ils ne s’occupent de rien : pas du tout créateurs, ils ne sont pas non plus interventionnistes. Ils jouissent d’eux-mêmes et de leurs doubles, les autres dieux, qui sont le modèle du parfait ami pour le sage. Epicure ne sait pas du tout ce que peut être l’apport de l’autre en tant qu'étranger, la béatitude divine (et humaine) est une perpétuelle confirmation de son identité. Mais ne s’ennuient-ils pas ? Ils se parlent, si l’on en croit Philodème, un épicurien de Syrie qui vivait au 1er siècle avant JC et qui a laissé ces quelques lignes dans De la vie des dieux :

« Les dieux sont doués de voix et nouent des relations familières. « Car, dit Epicure, ils ne jouiraient pas d’une félicité supérieure et ne seraient pas à l’abri de la dissolution, si nous les concevions comme étant privés de voix et incapables de converser entre eux, ressemblant ainsi à des hommes muets. » ».

Quelle bizarre fonction est attribuée ici aux paroles ! Qu’elles permettent d’être heureux, on le savait déjà : les épicuriens ne sont pas des pourceaux mais prennent plaisir à se dire les uns aux autres les vérités fondamentales qui guident leur vie, en revanche qu’elles soient nourricières, ne faut-il pas dire même ici nourrissantes, c’est un peu inattendu, mais, en y pensant bien, que sont les paroles en termes matérialistes sinon des flux pénétrants d’atomes subtils, bien propres à remplir ces corps divins composés d’éléments extrêmement fins ? Les hommes, eux, n’ont pas cette chance : bien que sages, ils doivent manger et en plus ils mourront !

dimanche 13 février 2005

Qu’est-ce que la justice ou que pourrait être un droit d’inspiration épicurienne ?

« La justice n’est pas quelque chose en soi, mais, quand les hommes se rassemblent, en des lieux, peu importe chaque fois lesquels et leur grandeur, un certain contrat sur le point de ne pas faire de tort ou de ne pas en subir » écrit Epicure dans la 33ème Maxime Capitale. C’est clairement une déclaration de guerre contre la tradition platonicienne, cette tradition qui pousse déjà à écrire avec une majuscule la Justice. Celle-ci est pour Platon une Idée, en fait pas une idée du tout au sens où nous l’entendons ! Les Idées sont en effet intelligibles (on perçoit une belle chose mais pas l’Idée du Beau) et extra-mentales (l’esprit, s’il est bien conduit, peut les contempler). Ce sont l’association de ces deux caractères qui nous paraît douteuse aujourd’hui : en effet personne ne contestera qu’il y ait des réalités intelligibles, auxquelles on n’a pas directement accès par la perception ( Ni la nation, ni la vertu, ni la philosophie ne peuvent entrer dans mon champ perceptif: je pense que ces idées n’existent que parce qu’on parle.) Peu mettront en question la réalité matérielle du monde extérieur, même si on se demandera s’il est comme on le perçoit ou comme les connaissances scientifiques le construisent. Ce qui est contestable, c’est l’existence d’une réalité extérieure et purement intelligible. On me dira qu’il y a Dieu : d’accord, mais cela va dans mon sens ; il semble que les Idées platoniciennes, et précisément l’Idée de Justice, sont, comme Dieu, des objets auxquels on croit et non des réalités dont on connaît par le savoir l’existence. En tout cas, le matérialiste Epicure sait que les Idées n’ont existé que dans l’esprit de Platon ! Il faut chercher ailleurs que dans un autre Monde l’origine du droit. C’est en réalité un effet du rassemblement, ayant comme fin la sécurité personnelle ; c’est une invention intelligente de la part d’hommes qui veulent ne pas souffrir de la peur de l’avenir incertain. Philosopher, établir le droit : deux manières complémentaires de vivre heureux. Cependant, alors que la philosophie est, à première vue, la découverte de vérités éclairantes pour tout le genre humain, la justice organise seulement les rapports de certains hommes qui se trouvent être ensemble à cet endroit. Mais la justice d’ici sera-t-elle la même que celle de là-bas ? Spontanément relativiste, marqué définitivement par Pascal*, on s’attend à une réponse négative et Epicure ne nous déçoit pas en effet :

« Selon la particularité du pays et de toutes les autres conditions, quelles qu’elles soient, alors une même chose n’est pas juste pour tous. » ( Maximes Capitales 26)

Mais, à vrai dire, sa position n’est pas relativiste, car même si les droits divergent, ce qui unifie tous ces droits différents, c’est d’être utile pour la vie en commun des hommes dont ils règlent les actions. Si l’on cède à la facilité de commettre un anachronisme, on dirait qu’Epicure est conservateur car ses maximes ne prescrivent pas ce que la justice doit être mais bel et bien ce qu’elle est déjà ici et maintenant. Mais ce n’est pas sérieux de l’étiqueter ainsi car ce concept de conservateur n’est au fond pas intelligible sans les deux autres qui lui donnent son sens et qui sont « réactionnaire » et « progressiste », le conservateur conservant ce que les autres voudraient corriger, l’un par un retour au passé regretté, l’autre par une transformation espérée de l’avenir. Je vais plutôt chercher en rêvant (oui, car les textes sont muets) à imaginer ce que pourraient être les droits accordés par une telle justice et nous verrons alors que si une telle justice était établie en réalité, le monde actuel ne serait pas conservé ! En effet c’est finalement le droit au bonheur qui serait ainsi mis en place et qui comprendrait : 1)le droit de satisfaire complètement tous les besoins naturels et nécessaires a)pour la survie : le droit de manger et de boire b)pour le bien-être du corps : le droit à des vêtements, à un logement, à des soins. c)pour la paix de l’esprit : le droit à la vérité (certes entendue dans un sens tout à fait dogmatique à mes yeux !) et à une libre pratique de l’amitié (en revanche je ne vois pas clairement comment un tel droit devrait être énoncé) 2)le droit de satisfaire les besoins naturels mais non nécessaires a)le droit à un libre exercice de la sexualité b)le droit à l’accès aux belles choses (j’entends par là les œuvres de l’art) Il faut s’arrêter là car ce n’est pas du tout dans l’esprit de l’épicurisme de penser le droit comme interdisant la satisfaction des désirs vains, de ceux qui ne peuvent pas être comblés parce qu’ils n’ont en réalité pas d’objet. On me rétorquera qu’à imaginatif, imaginatif et demi ! Ce que je voulais mettre en évidence, c’est qu’à mes yeux les hommes sont, selon les Etats dont ils sont les citoyens, très inégalement dotés des moyens de mener la vie simple qui, si l’on croit les textes des épicuriens, ne nécessiterait pourtant que la décision personnelle de convertir sa propre vie. C’est en fait politiquement et socialement complexe de donner à tous les hommes le moyen de vivre une vie simple !

  • « Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence, un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit à ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deça des Pyrénées, erreur au-delà. » Pascal Pensées 284 (éd.Brunschvicg).

vendredi 11 février 2005

Ce n’est pas mal de violer la loi, juste imprudent.

Il est temps de revenir à Epicure : « l’action injuste n’est pas un mal en elle-même » (Maximes Capitales 34) La formule choquerait autant un platonicien qu’un chrétien ou un kantien, mais elle est tout à fait intelligible si on se rappelle que le seul mal est la douleur, du corps, de l’esprit. Dans ces conditions, si l’action injuste permet d’éviter la douleur, pourquoi ne pas l’accomplir ? Epicure ne donne qu’une seule raison : on n’est jamais assuré d’échapper à la punition, donc à la douleur :

« Il n’est pas possible à celui qui commet clandestinement quelque chose de ce que les hommes ont convenu entre eux de ne pas commettre pour ne pas faire de tort ni en subir, d’être sûr qu’il ne sera pas découvert, même si, dans le présent, il y échappe dix mille fois, car, jusqu’à sa mort, l’incertain est s’il ne continuera à n’être pas découvert. » (ibid. 35)

Il n’y a donc qu’à la mort du criminel qu’on peut dire que son crime a été parfait ! On saisit ici sur le vif qu’Epicure ne fait pas du tout l’éloge du plaisir dans l’instant mais recommande d’éliminer pour l’avenir toutes les causes de souffrance dont on peut être indirectement responsable. Or le châtiment n’est pas de l’ordre du destin (la punition n’est pas la mort) et l’évitement certain de la sanction échappe à la maîtrise (on ne peut pas échapper à la justice comme on échappe au malheur) : entre destin et liberté, Epicure reconnaît le rôle du hasard, qui règle ici en partie la distribution des peines. Me vient à l’esprit que la réflexion épicurienne sur la cachette est curieuse: « Cache ta vie » disait le maître selon Plutarque dans S’il est bon de dire qu’il faut vivre caché ; il semble alors que la solitude dépend de notre bon vouloir. En revanche, s’il s’agit de se protéger de la justice, il n’y a plus aucun refuge auquel on peut faire confiance. A vrai dire, l’éloge qu’Epicure fait de la solitude n’est pas l’apologie de l’isolement. Il encourage seulement à constituer, au sein de la cité, une communauté autonome qui ,sans rompre du tout avec les usages collectifs, poursuit ses propres buts. Il est clair alors que rien ne garantit celui qui vit avec ses amis de ne pas être un jour identifié par la justice. Le sage côtoie les autres mais il sait qu’il n’en a rien à craindre ; le criminel s’efforcerait de ne pas côtoyer les autres car il saurait qu’il a d’eux tout à craindre. Cet homme qui a transgressé le droit est en somme le contraire même du sage : celui-ci s’est mis à l’abri d’autrui non certes physiquement (il vit avec tout le monde) mais moralement (nul n’a le pouvoir de le rendre malheureux) ; en revanche l’injuste vit dans un sursis perpétuel, dépendant des faits et gestes des autres : même s’il s’isolait, il serait sous la coupe de tous. Qu’on comprenne bien ! Ce ne sont pas les remords de la conscience qui le tortureraient ( il n’a pas fait quelque chose de mal, quelle que soit la gravité de l’acte, du point de la loi), c’est juste l’absence de certitude qu’il ne souffrira pas dans l’avenir. Lucrèce, lui, abonde bien sûr dans le sens du maître mais d’une manière assez surprenante. Envisageant en effet le cas d’un malfaiteur qui aurait la chance pour lui, il écrit : « Même si ce crime échappe au genre humain et au genre des dieux » comme traduit Pautrat, se différenciant de Clouard qui aggrave l’hérésie de la pensée en dotant les dieux d’un regard porté sur les hommes. Mais en quoi l’orthodoxie épicurienne n’est, à cause de deux mots (« divum genus »), pas respectée ? Eh bien, parce que c’est un dogme épicurien fondamental que les dieux, s’ils existent indubitablement, en revanche ne s’occupent pas des hommes. Ces derniers leur sont indifférents mais pas accidentellement au sens où ils pourraient les aider ou leur nuire et ne le font pas mais essentiellement au sens où c'est le propre du dieu d’être seulement avec d’autres dieux ( ce que les dieux ont par nature, il faut que le sage, lui, le conquière : l’ataraxie des dieux est une donnée, en revanche, celle des hommes, si elle prend certes comme modèle la tranquillité divine de l’âme, en diffère radicalement, du fait qu’elle se mérite) mais tout le monde ne sait-il pas qu’on naît dieu, mais qu’on devient « comme un dieu parmi les hommes », comme dit Epicure à la fin de la Lettre à Ménécée ?. On ne peut donc pas échapper aux dieux, pour la bonne raison qu’ils n’ont jamais cherché à attraper les hommes. Je me perds alors en conjectures: pourquoi donc Lucrèce commet-il ce manquement doctrinal ? Mais je me rappelle ce que Pierre Hadot a mis en évidence : si ces philosophes antiques quelquefois se contredisent, c’est parce que leur but n’est pas la perfection du système mais la conversion de la vie. Tous les arguments convergent alors, mais variables, selon les conditions dans lesquelles ils sont formulés. Je ferai donc l’hypothèse que Lucrèce s’adresse ici non tant à un épicurien hésitant qu’il s’agirait de renforcer dans ses convictions qu’à un homme qu’il s’agit de rendre épicurien. Mais on ne peut pas tout faire à la fois et ce n’est pas grave de conforter ce lecteur un peu naïf dans l’idée que les dieux sont des justiciers si le but est non tant de délivrer de la peur des divinités que de cultiver la peur des hommes. Et il faut en avoir bel et bien peur, des hommes, car, même s’ils n’ont pas été témoins du méfait, ils ont des oreilles et peuvent entendre celui qui se trahirait en dormant ou en délirant. On n’est jamais sûr de pouvoir tenir ses secrets ; la volonté de se taire a ses limites, qui sont celles de la maîtrise de soi. De quelle manière simple la vérité sort ici de la bouche de celui qui voulait la garder pour lui ! Comme Freud compliquera les choses quand il inventera son ingénieuse manière d’écouter l’homme éveillé faire le récit de ses rêves ! Il ne faut donc pas violer le droit car le risque de souffrir des conséquences n’est, tout simplement, pas nul. On pourrait cependant s’étonner du raisonnement : du fait même qu’il a un corps et qu’il est susceptible d’être malade ou blessé, l’homme heureux n’est déjà jamais à l’abri de la souffrance physique. Pourquoi ne pas assumer aussi les risques qui seraient la contrepartie des plaisirs interdits ? Que peuvent donc les peines de la justice pour qui pense que, si la douleur corporelle est très intense, elle est brève et que, si elle est longue, elle n’empêche pas d’autres plaisirs ? Et que peuvent bien les châtiments légaux sur l’âme de celui qui ne voit pas dans son acte une faute mais juste une malchance, celle d’avoir été pris ? A coup sûr, ce prisonnier-là ne serait guère sensible à la culpabilisation. Face à cette argumentation, je crois que la réponse est simple : certains risques sont inévitables, d’autres le sont. Pourquoi donc les courir et penser que, s’ils arrivent, on sera assez sage pour les supporter ? La prudence est justement cette qualité qui sait distinguer des risques qui vont de pair avec les événements hasardeux ceux qu’on encourt quand on croit à tort que le hasard n’existe pas.

jeudi 10 février 2005

Sur le chemin du vrai droit (4)

« C’est à ce moment-là que d’aucuns enseignèrent aux autres à créer une magistrature et à instituer le droit, pour obtenir qu’ils aient la volonté de se servir des lois » traduit Bernard Pautrat. Qu’on lise bien ce texte un peu énigmatique ! L’initiative fondamentale ne consiste pas instituer explicitement un ordre politique et juridique mais bien plutôt à apprendre à d’autres à le faire. Mais qui sont-ils, ces fondateurs ? Leur identité est indéterminable si l’on s’en tient à la lettre même du texte, Lucrèce ayant simplement recours à une troisième personne du pluriel. Je pense alors à une autre libération, tout aussi décisive et complètement mystérieuse aussi. Qui a libéré un des prisonniers de la caverne (Platon La République livre VII) et l’a poussé rudement vers la sortie, vers la lumière ? Un « on » aussi, ce qui suggère que la seule condition pour voir la lumière est qu’on l’ait déjà vue, comme si on ne pouvait pas penser l’origine du savoir à partir de l’ignorance. Il en va de même ici : on ne peut établir le droit que si on nous l’apprend. Enfermés dans leurs désirs de vengeances, les hommes n’auraient pas échappé à la répétition obsessionnelle de leurs malheurs si « d’aucuns », en professeurs sereins, ne leur avaient pas montré comment faire. On croit donc assister en direct à une innovation historique, mais non, rien de nouveau n’émerge vraiment : le droit est déjà là, tout armé dans l’esprit des éducateurs. Fausse genèse qui n’explique rien. Au fond, ces « quelques hommes », comme dit Clouard, ont la même fonction que le législateur dans le Contrat Social de Rousseau. A la différence près, que Rousseau consacre explicitement un chapitre tout entier à cette fonction paradoxale et nécessaire, alors que Lucrèce s’est contenté de le versifier en deux lignes. C’est ainsi que commence le chapitre VII du livre II du Contrat Social :

« Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vit toutes les passions des hommes et qui n’en éprouva aucune, qui n’eut aucun rapport avec notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous et qui pourtant voulût bien s’occuper du nôtre ; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, peut travailler dans un siècle et jouir dans un autre. Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. »

Pas question bien sûr d’affirmer que Lucrèce a anticipé, même confusément, ce concept de législateur ; je dirai plus sûrement que, pour moi qui ai en tête ce passage de Rousseau, le texte latin me paraît philosophiquement prophétique, si on peut dire ! Je crois comprendre mieux le but de ces hommes (« obtenir qu’ils aient la volonté de se servir de lois ») pour avoir lu ailleurs que le législateur « doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine ». Mais comment peuvent-ils donc apprendre s’ils n’ont jamais appris eux-mêmes ? On comprend bien en tout cas qu’ils ne doivent pas reproduire la fonction royale (dont l’échec a créé le besoin du droit), mais susciter le désir des hommes de s’organiser collectivement et ainsi en finir avec la monotonie tuante de la vengeance. Ainsi apparaît la fonction politique : alors que les rois étaient simplement là, tels des faits qui ne correspondent à aucune norme , désormais la place est instituée avant d’être occupée : les règles du jeu fondent enfin le déroulement du jeu. Mais toujours la peur. C’est le même mot (« metus ») qu’il ne me semble pas impossible de traduire de manière plus douce par « crainte », ce qu’a fait d’ailleurs Henri Clouard. Quoi qu’il en soit, l’avenir est encore à craindre, même si le droit limite les agissements. Rectifions, c’est parce que l’avenir est à craindre que le droit limite les agissements :

« Inde metus maculat poenarun praemia vitae »

Ici le latin est facile, aussi traduirai-je, sans souci d’élégance : « à partir de ce temps-là, la crainte (la peur) des peines (des châtiments) altère les récompenses (les avantages, les faveurs) de la vie » ; or, je lis, d’abord sous le plume de Clouard : « les douceurs coupables de l’existence » puis sous celle de Pautrat : « de la vie le butin mal acquis ». Je conçois bien que leur traduction est tout à fait dans l’orthodoxie épicurienne car, sans cet ajout réprobateur, ce droit dont on chante les louanges semble venir gâcher la vie, que les « douceurs » soient ou non coupables ! Certes Gaffiot m’apprend que « praemia » veut aussi dire ce qu’on gagne à la guerre ou à la chasse, mais enfin quel Latin a jamais pensé que ces deux activités étaient essentiellement mauvaises ? Il ne me reste plus qu’à demander humblement les services d’une bonne volonté sérieusement latiniste ! Quoi qu’il en soit de ces incertitudes, il y a bel et bien deux peurs, comme il y avait deux vengeances : l’une qui gonfle lentement au point d’éclater dans l’explosion sanglante qui rend finalement la vie de chacun menaçante pour tous ; l’autre qui garantit l’usage des lois (« legibus uti »). La vie civique a comme condition une régulation intelligente des sentiments, de ces mêmes sentiments qui, déréglés, rendent l’existence infernale. « Uti » : comme on le lit dans les manuels, les épicuriens ont clairement une conception utilitariste du droit. Il est un instrument au service de la meilleure des vies, vu que les hommes ne naissent pas dans une communauté d’amis mais au milieu d’hommes ordinaires et pour cela peut-être dangereux. Seulement Lucrèce ne se raconte pas d’histoires : les châtiments ne frappent les criminels que la plupart des temps. Il ne dit pas pourquoi, comme si l’échec partiel de la justice allait de soi, sans avoir besoin d’être expliqué. Mais, dans ces conditions, pourquoi, si l’illégalité était à l'occasion bénéfique, ne pas prendre le risque de passer entre les mailles du filet ?

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