Les philosophes antiques à notre secours

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 9 février 2005

Sur le chemin du vrai droit (3)

Ces rois dévorés par l’envie font peur : c’est la première fois que Lucrèce évoque la domination du pouvoir menaçant. Si l’on ne saura jamais pourquoi les cités et les citadelles ont été bâties, on apprend pourquoi ceux qui y règnent sont tués : ils ont fait excessivement (« nimis ») peur à la foule qui finit par se venger en piétinant « l’insigne étincelant de la tête suprême ». Je m’amuse ici à relever que les traducteurs ont deux manières radicalement différentes de rendre le verbe « occidere » qui veut dire « tuer » : Clouard suscite les fantasmes en choisissant « égorger » ; quant à Pautrat, il préfère un léger archaïsme : « occire ». Les deux me paraissent bien venus, car Gaffiot donne comme premier sens de ce verbe : « couper, mettre en morceaux, réduire (la terre) en morceaux ». On sait que les foules en furie ne font pas dans la dentelle. Mais ne déplorons pas ce massacre : c’est ce sans quoi il n’y aurait pas eu de droit (et cette fois, au sens strict : c’est bien du « jus » qu’il s’agit et non plus du « foedus », ce sera une constitution, pas seulement un arrangement). Car ces régicides ont ouvert la voie au désordre. Je pense à ce qu’écrit Platon dans la République quand il conçoit ce que doit être la fin de la ploutocratie, du régime des riches, de ceux pour qui l’argent est la valeur suprême : c’est, comme ici, une violence qui ouvre la voie au chaos ( qu’il appelle démocratie… ) mais, à la différence de Lucrèce, qui va penser la naissance de l’ordre à partir du désordre, Platon, plus sombre en somme, pour nous du moins, donne au chaos des degrés dont le dernier est la tyrannie, effet de la démocratie. Il faudra que je relise un jour soigneusement ce premier et terrible portrait de la démocratie dont hérite à partir de Platon la tradition philosophique. Certes l’assassinat des rois a conduit les choses « ad summam faecem » « jusqu’à la lie » ( c’est de « faex » que vient « fèce »). Sur cela, les deux traductions s’accordent mais la divergence qui suit est suggestive : alors que, dans son analyse des effets désastreux, à la lie Lucrèce ajoute les « turbas », Clouard accuse nettement la masse en choisissant de traduire cette expression très ambiguë par « désordre de la multitude » tandis que Pautrat l’innocente en se contentant neutrement de voir dans « turbas » des désordres . Il n’y a, à dire vrai, pas d’actions de foule mais une foule d’actions : chacun veut dominer. C’est le déchaînement des égoïsmes, plus que le soulèvement de la plèbe. C’est un monde de colères, de vengeances et de violences. Il semble qu’aucun homme n’ait conscience d’agresser et que tous se pensent comme des victimes :

« En effet, inspirés par la colère, tous se mettaient à ourdir des vengeances bien pires qu’il ne nous est permis par des lois équitables »

Lucrèce n’est-il pas lucide ici d’opposer non la vengeance à la justice mais de distinguer finalement deux vengeances : la première pré-juridique en somme, la seconde contemporaine du droit ? On appellerait juste alors une souffrance qui, déterminée par le droit, satisfait le désir de vengeance des victimes dans une certaine mesure et injuste, celle qui satisfait sans reste ce désir de vengeance mais crée dans le camp des accusés une colère telle que le désir de vengeance, passant de la victime au bourreau, se reconstitue inlassablement. Comme si l’avènement du droit ne supprimait pas le désir de vengeance mais le canalisait, l’encadrait de manière à lui éviter d’autres occasions de se manifester. Quoi qu’il en soit, cette hostilité entre les hommes n’est donc pas pensée comme primitive mais comme une réaction à un ordre politique où le pouvoir contrôlait les hommes ordinaires en les effrayant. Mais les forteresses ne suffisent pas pour instituer la paix : il faut encore « les lois et le droit strict » comme dit Pautrat (« leges artaque jura ») « Artus » veut dire littéralement « serré, étroit ». Le droit doit enserrer le genre humain, le tenir à l’étroit dans le but de le pacifier. Et ce sont les hommes eux-mêmes qui se mettent sous le joug des lois, fatigués de vivre dans la violence (« defessum vi colere aevom »), cette violence (« vis ») que Henri Clouard idéologise fort imprudemment en la traduisant par « anarchie » (ai-je tort de reconstituer, à hauts risques il est vrai, les arrière-pensées du traducteur ? Mais l’association de la multitude et de l’anarchie constitue tout de même un des topoï d’une certaine pensée bien peu démocratique…) Les hommes s’affaiblissent, s’alanguissent, s’exténuent dans les querelles ; ce n’est plus l’amollissement prometteur de la tendresse, au contact des petits enfants, c’est le déclin des forces et le refroidissement de l’ardeur. Soutenir que le droit sauve le genre humain de l’extinction n’est pas forcer le texte. Mais qui va l’établir ?

mardi 8 février 2005

Sur le chemin du vrai droit (2)

Avec la découverte de l’or, valeur qui déclasse et la force physique et l’apparence et l’esprit, commence la lutte pour la puissance. Les hommes rivalisent pour être « opulenti », honorés et riches. Et Lucrèce sait pourquoi : ils en attendent une vie douce, calme, paisible (« placidam vitam »). Ce que Pascal interprétera comme un moyen de détourner son attention de la vanité de la vie, Lucrèce l’identifie à la découverte d’un remède aux douleurs mais d’un remède inefficace. Bien sûr les deux veulent dessiller les yeux du lecteur cependant Lucrèce ne les tournera pas vers un sauveur transcendant mais vers une doctrine humaine tout à fait vraie (« vera ratio »), même si, au début du livre V, il identifie son maître Epicure à un dieu :

« il faut le dire : oui, illustre Memmius, ce fut un dieu, un dieu, le premier qui trouva cette règle de vie à présent dénommée la sagesse »

Et Lucrèce répète en effet deux fois « deus » (« dicendum est, deus ille fuit, deus ».) Mais c’est un homme fait dieu ( par un homme) et non un Dieu (fait homme) par un Dieu. Que donne alors la course des prétendants au bonheur ? C’est un parcours d’obstacles avec, à l’arrivée, non la paix mais l’envie : c’est la foudre qui frappe les sommets, ceux qui sont au sommet. Je me demande pourquoi celui qui a éliminé les rivaux est envieux, il semble plus logique que les perdants le soient. Mais je me rappelle que les désirs qui les tracassent n’ont pas de fin et que c’est à coup sûr non ce que les autres ont qu’ils envient mais bien plutôt ce qu’ils imaginent pouvoir avoir en plus de ce qu’ils ont déjà. On dira qu’ils étaient nécessairement déjà envieux quand ils visaient le sommet ; certes, mais ils imaginaient que, là haut, l’envie serait sans objet, ils ne savaient pas que, dans ce domaine-là, il n’y a pas de toit du monde. Ces rois sont donc bien malheureux : ils n’ont pas la sagesse de considérer leur position au moins comme un piètre refuge, un moyen médiocre d’être à l’abri des autres, comme le suggérait la quatorzième Maxime Capitale. Lucrèce fait alors l’éloge de l’obéissance, de la soumission, en somme de l’obscurité civique. Cet homme qui choisirait de ne pas entrer dans la course à la puissance gagnerait en effet de ne pas devoir ses goûts à la bouche d’autrui : c’est l’étrange expression qu’utilise effectivement Lucrèce (« sapiunt alieno ex ore ») et dont Clouard supprime toute la saveur (« ils règlent leurs goûts sur les opinions reçues »). Il y a en effet deux sortes de désirs : ceux qui viennent de ce qu’on nous dit et ceux qui viennent de ce qu’on sent. Certes l’ouïe est un sens mais quand elle permet de comprendre les paroles, c’est par ce sens-là qu’entrent les désirs illusoires. Les hommes disent aux autres ce qu’il faut faire pour être heureux mais chacun a entendu d’un autre ce qu’il répète. Cette crédulité, Lucrèce la pense inhérente à la nature humaine :

« Et ainsi en est-il, en sera-t-il demain, exactement autant qu’il en fut jusqu’ici »

Mais lui, Lucrèce, n’a-t-il pas écouté Epicure ? Certes, mais il a écouté quelqu’un qui n’a écouté personne (qu’on se rappelle la légendaire inculture !) et qui était simplement « le découvreur des choses » ( je lis « rerum inventor » et je réalise subitement l’ambiguïté de ce « res invenire » qui se traduit, selon le contexte, tantôt par « inventer la richesse » et tantôt par « découvrir les choses »). Mais être roi, est-ce seulement souffrir de l’envie ?

lundi 7 février 2005

Sur le chemin du vrai droit (1)

Après avoir éclairé la naissance du langage et expliqué la découverte du feu, Lucrèce reprend son histoire de l’ordre civilisé. Comme on est surpris de le voir brutalement invoquer les rois (« reges »), fondateurs de villes et bâtisseurs de citadelles ! Pas un mot en effet sur l’origine de la royauté. A nos yeux, l’ordre politique est né, mais pourquoi ? Certes la finalité des villes et des citadelles est claire : ce sont des refuges, des défenses. Mais on se demande de quelle menace on doit se protéger, si peu menaçants ont été décrits, les uns pour les autres, les hommes primitifs. Il faut supposer que ces rois, créés ex nihilo, possédent les troupeaux et les terres (ou du moins ont l’autorité sur la propriété commune) car Lucrèce écrit qu’ils les distribuent. Là encore, les raisons d’une telle division, qui peut-être institue la propriété privée, sont tues. Il explicite cependant les critères selon lesquels le partage est fait : compte le « facies » (l’aspect extérieur, « l’apparence » comme le dit Pautrat alors que Clouard semble forcer le sens en choisissant « beauté »), comptent aussi la force physique et l’esprit, mais ce sont surtout la vigueur et l’allure qui l’emportent. Visiblement c’est donc aux meilleurs que les rois ont voulu donner les terres à cultiver et les animaux à élever. Les meilleurs ne sont donc pas encore les plus riches, la richesse n’est pas encore « inventée » ( Clouard et Pautrat s’entendent ici – res invenire -). J’essaie de comprendre ce texte elliptique : posséder beaucoup devient donc une valeur ; cela veut-il dire que, les res (le mot veut aussi dire « chose ») étant les biens qu’on a, inventer la richesse, c’est identifier tous ces biens au Bien ? On assisterait ici à la naissance de l’erreur fatale, celle que dénonce déjà Epicure en affirmant que la richesse n’est pas un Bien en soi ( seulement un moyen quelquefois de se mettre jusqu’ à un certain point à l’abri des hommes, comme le dit la quatorzième Maxime Capitale). Une fois, des hommes auraient imaginé que posséder beaucoup de terres et de troupeaux était le Bien, ils se sont trompés. Mais qui étaient ces hommes ? Les riches ? Les pauvres ? Les uns et les autres ? Ce qu'ils ont imaginé, n'était-il pas en partie fondé ? N’est-ce pas en effet parce qu’avoir des biens est utile pour satisfaire les désirs, au moins dans certaines limites, que la richesse a du prix ? De ce prix, les uns en jouissent, les autres en rêvent. Même si c’est épicurien de penser, avec le dicton, que l’argent ne fait pas le bonheur, si on a cru le contraire, n’est-ce pas parce qu’avoir des biens et en être privé ne revient réellement pas au même ? D’ailleurs c'est ce que reconnaît la Maxime Capitale que je viens d’évoquer. J’ai parlé d’argent mais il faut pour cela la découverte de l’or : dans le texte, elle suit immédiatement « l’invention » de la richesse : « Puis vint l’invention, plus tard, de la richesse, ( Posterius res inventast aurumque repertum) et l’on découvrit l’or, qui n’eut aucune peine à ravir le prestige aux hommes beaux et forts » comme traduit Pautrat. C’est l’or qui, proprement dit, fait les hommes riches (« dives ») et les richesses (« divitiae »). Même si aucun des deux traducteurs ne le fait comprendre, c’est la découverte de l’or qui transforme les « res » (les biens, les avoirs) en « divitiae » (les richesses). Rêvons : sans l’or, il n’y aurait eu que des possédants plus ou moins lotis, avec l’or apparaît une mesure commune, moyen d’introduire une hiérarchie précise dans l’hétérogénéité confuse des possessions. Lucrèce, lui, ne dit pas pourquoi l’or a du prix mais, pensant à un texte des Manuscrits de 1844 où Marx commente quelques lignes de Shakespeare extraites de Timon d’Athènes, j’ai envie de mettre à la place de cette parole rare du disciple d’Epicure les mots abondants de Shakespeare :

« De l’or ! De l’or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole… Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche… Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l’oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèvre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c’est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l’or embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d’avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l’humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations » (trad. P.Messiaen).

N’ayez crainte : c’est bien Lucrèce qu’on retrouvera demain.

dimanche 6 février 2005

D'un effet inattendu de l'amour des femmes et des enfants

Là où Rousseau aura besoin d’un bouleversement de la nature, il suffit à Lucrèce d’un « inde » (« par la suite ») pour introduire les débuts de la civilisation. Mais par quel miracle les hommes se mettent-ils à construire des cabanes, à se vêtir de peaux, à faire du feu, à être monogames ? Arrêtons-là car le vers qui évoque la régulation de la sexualité fait défaut. Pautrat, témoin d’une époque qui s’est longuement réjouie d’explorer les ratés, les manques et autres lacunes, choisit une disposition typographique spectaculaire, là voici :

« Par la suite, une fois qu’ils se furent dotés de cabanes, de peaux, et qu’ils firent du feu, et que la femme unie à un homme se mit en un

furent connus, qu’ils virent, créée d’eux, naître une descendance »

Clouard, traducteur d’un temps où l’on vise moins à reconstituer le vide qu’à le remplir, nous berce d’illusions :

« Dans la suite, les hommes connurent les huttes, les peaux de bêtes et le feu ; la femme unie à l’homme devient le bien d’un seul, les plaisirs de Vénus furent restreints aux chastes douceurs de la vie conjugale, les parents virent autour d’eux une famille née de leur sang. »

Les plaisirs érotiques restreints aux chastes douceurs de la vie conjugale, fantasme clouardien ? Quoi qu’il en soit, les deux traducteurs s’entendent pour reconnaître que désormais les hommes vivent avec leurs enfants (même si je préfère à l’instigation de Pautrat traduire « prolem » - prolétaire ! - par « descendance » plutôt que par « famille »). Et les hommes s’amollissent (« mollescere ») alors que Clouard, trop élégant et peut-être trop ardent défenseur de la civilisation, juge qu’ils deviennent « plus délicats ». Le feu, inventé pour réchauffer, rend frileux : c’est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est que « Venus inminuit viris », « Vénus, de son côté, leur ôta de leur force » ( décidément, Pautrat est, comme on dit en allemand, plus sachlich que Clouard – « Vénus énerva leur vigueur » - : il rend mieux la chose, die Sache ). L’idée, elle, est inhabituelle : le temps de l’amour augmente avec l’institution de la famille, avec la vie avec la progéniture. Les hommes font l’amour parce qu’ils sont ensemble : c’est une nouvelle occupation qui prend des forces. A la sexualité épisodique, violente et passionnée succède la sexualité prenante et chronique. Mais les enfants aussi caressent les parents (Miracle ! Les deux traducteurs s’entendent sur "blanditia", ce que l’on fait pour séduire, plaire, attirer, retenir, qu'ils traduisent tous deux donc par "caresses"). Les parents s’attendrissent. Ce n’est pas la tendresse qui attend l’enfant, mais c’est lui qui l’engendre : on ne naît pas parent, on le devient. Né de la relation avec les enfants qu’on fait, le lien s’étend aux voisins et c’est exactement là que sourd le droit, né à la fois du désir de ne pas être la victime de ses voisins et donc de ne pas leur nuire et de la demande que les hommes, les mâles, adressent aux autres hommes de prendre soin des femmes et des enfants auxquels ils sont attachés. La justice, c’est d’abord le soutien des faibles, des imbéciles ,si je veux parler comme Paul Valéry, précisément de ces femmes et de ces enfants qui ne sont pas les nôtres sur lesquels on veille pour que nos voisins fassent de même avec les nôtres. Le droit n’attend donc pour naître ni les hommes politiques, ni les Etats. C’est d’abord un arrangement, un contrat, un traité (« foedus ») entre gens qui se sont attachés, pour préserver les objets de leur affection. L’ordre politique trouve sa minuscule origine dans la peur des pères et des hommes aimants. Cet amour, que les épicuriens, dont Lucrèce !, ont tant condamné moralement, est culturellement une fondation d’importance : ce n’est que dans le cadre d’une communauté déjà organisée que l’on pourra faire l’éloge d’une sexualité sans attachement. La concorde (« concordia ») est née de l’amour et précède même le langage : ce sont « des balbutiements du geste et de la voix », les instruments qui permettent cette entente, très primitive mais déjà civilisée. Mais ces pactes étaient-ils respectés ? Pour la plupart, pense Lucrèce, et la raison ne manque pas de profondeur : si les hommes avaient maltraité les enfants et les femmes des autres, l’humanité aurait disparu.

samedi 5 février 2005

Quand les lois n’existaient pas

Epicure ne nous apprend rien sur l’origine des lois ; c’est donc vers son disciple, Lucrèce qu’il faut à nouveau se tourner. Dans le cinquième livre du De Natura Rerum, il décrit les origines de la vie civilisée. Mais d’abord, comment conçoit-il les hommes primitifs ? Nomades, nus, dépourvus de techniques agricoles, réduits donc à la cueillette, chasseurs et victimes des bêtes, ils ont une sexualité sans ordre (ou la femme désire l’accouplement ou elle est violée ou elle se donne en échange d’une récompense alimentaire: « arbouses glands ou des poires choisies ») et ils vivent sans souci des autres :

« Chacun savait spontanément avoir de la puissance et vivre pour lui-même».

Mais ce n’est pas un âge d’or que reconstitue le poète : si Lucrèce est muet sur les troubles de l’âme, en revanche la douleur physique est présente, cependant étrangement, même si aucune loi ne modère leurs désirs et si l’on excepte le viol que Lucrèce ne présente pas comme un tort fait à la femme, ce sont les animaux qui sont dangereux : ce n’est pas l’homme qui est un loup pour l’homme (les hommes primitifs s’empoisonnent par erreur alors que les civilisés empoisonnent leurs congénères) mais, de manière moins paradoxale et plus tautologique, c'est le loup qui est un loup pour l’homme !

« Et ceux qui par la fuite avaient pu se sauver, mais le corps entamé, on les voyait plus tard, de leurs paumes tremblantes, couvrir d’affreuses plaies, et appeler Orcus avec d’horribles cris, jusqu’à ce que des spasmes atroces soient venus les priver de la vie, faute d’aucun secours et d’aucune science des remèdes qu’auraient exigés leurs blessures. »

La nature n’est pas non plus la grande réserve de provisions qu’elle sera dix-neuf siècles plus tard dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de J.J.Rousseau. Ces hommes meurent aussi de faim. C’est intéressant : on comprend alors que, si les épicuriens ne doutent pas que les hommes ont toujours de quoi satisfaire leurs besoins naturels, entre autres leur faim, c’est néanmoins dans le cadre d’un monde humanisé et civilisé qu’ils peuvent le faire. L’épicurisme n’est en aucune manière une apologie de la sauvagerie et de la primitivité : on est loin des cyniques et leur consommation ostentatoire de viandes crues ! Et, même si aucun texte ne vient ici à l’appui, rien n’interdit de penser à une régression de la civilisation qui empêcherait certains hommes de satisfaire, même simplement, leurs besoins les plus essentiels et donc qui leur rendrait impossible le bonheur. Ainsi ces premiers hommes souffrent, pourtant la quantité de douleurs est moindre qu’aujourd’hui, pense le poète, et c’est alors, décrivant le monde dont il est le contemporain, que Lucrèce évoque les chefs politiques , mais implicitement, à travers la référence aux massacres des guerres :

« Mais on les voyait, menés sous des enseignes, être à la mort livrés mille et mille en un jour »

Cependant dans le texte la mer éclipse vite la guerre car c’est l’art civilisé de la navigation que Lucrèce accuse des morts massives de son époque : la mer qui n’était que potentiellement dangereuse pour ces êtres dévorés par les bêtes l’est devenue bel et bien par les progrès des hommes. Ceux-ci ont inventé des remèdes pour soigner les plaies mais leur ingéniosité a produit en nombre, sans le vouloir, des morts et des souffrances. Ambiguïté de la civilisation : elle calme des douleurs pour en faire naître d’autres, gigantesques.

mardi 1 février 2005

Voluptas mutua

Cette femme malodorante, il semblerait qu’il soit sage de la quitter et d’ailleurs pourquoi Lucrèce a-t-il tant insisté sur les imperfections de la femme parfaite, sinon pour encourager celui qui suit ses leçons à franchir le pas ? Et pourtant il poursuit ainsi :

« Et puis tu peux, aussi, quand elle a l’esprit beau (bello animo) et n’est pas odieuse (non odiosa), à ton tour t’aveugler, et concéder alors à l’humaine nature. » (Pautrat)

Clouard, moins fidèle, en rajoute :

« Et d’ailleurs si la maîtresse a belle âme et aimable commerce, on peut en retour passer outre et faire une concession à l’humaine imperfection .»

Mais peu importe la différence de traduction, l’énigme, c’est l’aval que Lucrèce semble donner ici à l’amour : n’est-ce pas une manifestation d’attachement exclusif, cette préférence donnée à cette personne-là ? Tout se passe comme si on pouvait faire passer par pertes et profits un détail physique quand le gain escompté est supérieur ? Mais qu’attendre de l’affection portée à cet esprit ? Ce n’est pourtant pas l’esprit de l’ami qui doit toujours être une incarnation de celui d’Epicure, mais celui d’une femme amoureuse, censée être un obstacle pour l’apprenti-sage. A l’évocation de la femme au bel esprit succède celle de la femme animale, qui cherche le plaisir et « provoque son amant à la course d’amour »:

« Et ce n’est pas toujours d’un amour contrefait que soupire, enlacée, la femme quand, unie à l’homme corps à corps, elle le tient serré, le mouillant des baisers de ses lèvres sucées » (Pautrat)

Cette femme est en fait femelle : naturelle en somme, mais pas spécialement humaine. Que pense Lucrèce de ce plaisir partagé (voluptas mutua) ? Poursuivant dans sa logique d’identification de la sexualité humaine à la sexualité animale, il compare un couple d’amants sexuellement satisfaits à deux chiens attachés malgré eux l’un à l’autre après le coït. C’est l’illustration même des plaisirs impurs. Ils supportent le fardeau de la vie commune par désir de jouir. Ils se tiennent l’un et l’autre par le plus naturel, par le meilleur mais ils n’ont pas que le meilleur. Pas la peine pour Lucrèce d’évoquer ces couples qui n’ont que la torture sans « la chaîne de volupté » (Clouard).

lundi 31 janvier 2005

Comment sortir du piège, une fois entré ?

La maîtresse a presque toujours un défaut et l’amant, complètement prisonnier, le transforme en qualité. Chacun ici est lucide pour les autres et aveugle en ce qui le concerne. Sans le dire clairement, Lucrèce suggère qu’il faudrait donc écouter les railleurs pour échapper au malheur de l’aveuglement total. Il va alors faire l’inventaire de toutes les laideurs que l’amour transfigure et donner ici indirectement une image de la belle femme assez étrangère pour nous. Elle n’est pas noire, elle n’a pas les yeux pers, elle n’est pas très petite, elle n’est pas très grande, elle ne parle pas trop peu, elle ne parle pas trop, elle ne bafouille pas. Nous sommes moins surpris par le rejet de la malpropre, de la malade, de la trop maigre, de la trop grosse. Je ne suis pas tout à fait dépaysé mais pas tout à fait en pays connu. Lucrèce n’est pas à mes côtés, mais il n’est pas dans le lointain. A vrai dire, c’est Platon qui a inauguré, semble-t-il, ce genre de discours dans la République (Livre V 474d-475a). Mais, comme on l’aura deviné, ce qu’il vise, ce sont les délires des hommes par rapport aux jouvenceaux. Allons voir chez lui les stigmates de la laideur : il se centre exclusivement sur le nez et sur le teint. Le nez a trois défauts possibles : camus (camard), crochu et entre les deux. Quant au teint, il rejette autant le noir que le très pâle. Il évoque aussi le teint « jaune de miel » : faisons l’hypothèse que c’est le teint bronzé, qui est « jaunâtre » en réalité mais que nomme ainsi « l’amant, qui fait mignon dans son langage et qui supporte sans peine que son aimé soit jaunâtre, à condition qu’il soit dans sa fleur »(Robin) Dommage que je n’ai pas sous la main le Misanthrope pour voir comment tout cela est traduit dans la langue moliéresque. Mais supposons, dit Lucrèce, que la maîtresse soit parfaite. Pour se défaire d’elle, il suffit alors de se représenter qu' il existe d’autres belles femmes (il me semble pourtant qu’il serait, vu ce qui a été dit plus haut, lucide de reconnaître au moins la rareté de sa beauté), de se rappeler qu'« elle fait, on le sait, tout ce que fait la laide » (Pautrat) ou bien qu'« elle est sujette, nous le savons, aux mêmes incommodités que les plus laides » (Clouard) et enfin que « de son infect fumet la pauvre s’incommode, ses servantes la fuient, sous cape vont pouffer » (Pautrat) ou bien que « la malheureuse s’empoisonne elle-même d’odeurs repoussantes qui mettent en fuite ses servantes et les font rire en cachette » Curieuse, cet accent mis sur l’odeur, comme si la plus belle femme sentait essentiellement mauvais. Dans ces conditions, l'amant à qui la belle a fermé sa porte serait, si elle le laissait entrer, indisposé par l’odeur qui émanerait du lieu. Jules Renard se souvient peut-être de ce passage quand il écrit à 26 ans dans son Journal à la date du 4 mars 1890 :

« Quand il voyait une jolie femme au teint animé par une course, embellie par une agitation quelconque, il ne manquait pas de se dire qu’en ce moment même elle devait avoir le derrière suant, et cela l’en dégoûtait tout de suite. »

Mais les femmes savent qu’elles sentent mauvais, « elles cachent ces arrière-scènes de leur vie aux amants qu’elles veulent retenir dans leurs chaînes », Pautrat choisit de traduire « poscaenia » par « coulisses », les deux, d’après Gaffiot, ont raison : c’est ce qui se cache derrière le décor. Manière de voir qui se systématise avec la philosophie la plus ancienne, présocratique déjà: il faut percer les apparences. Ce qui se cachait derrière le beau corps pour qui savait voir, c’était pour le Platon du Banquet un océan de beauté pure ; ici c’est l’animalité répugnante. Mais dans les deux cas, aller au-delà de ce qu'on voit rapporte du savoir vrai.

vendredi 28 janvier 2005

Les suites de l’amour.

Comme s’il voulait contredire systématiquement Platon qui dans le Banquet, sous différents angles, fait comprendre ce que l’aimé apporte à l’amant et réciproquement , Lucrèce accable l’amour. D’abord, au sens strict, il tue : « (les amants) meurent à la tâche » (Pautrat). Platon pensait,lui, que, bien utilisé, il permet de dépasser la vie en direction de l’éternité. Ensuite, il met l’homme sous la domination de la femme. En effet c’est désormais du couple hétérosexuel que Lucrèce va parler, plus aucune allusion à l’adolescent aux membres féminins. Aimer, c’est passer sous le joug : l’inégalité que rien ne suggérait dans la description de l’acte amoureux est ici manifeste. Et puis, subitement, l’irruption de l’argent : l’amour est dépense, autant économique que vitale. Gaspillage du patrimoine hérité : « ce qu’avaient acquis honnêtement les pères » se convertit en cadeaux qui tous représentent des moyens de satisfaire ce qu’Epicure appelait des désirs non-naturels : parfums, bijoux, festins. Aimer, c’est donc certes dépendre mais c’est aussi faire dépendre celle qu’on aime. Lui faire des présents, c’est non seulement l’attacher à soi, mais aux choses. C’est faire le contraire de ce qu’on devrait faire si on voulait la rendre sage. Mais aimer, c’est aussi ne pas accomplir ces devoirs, ces officia. On pourrait se demander ce que vient faire la référence aux devoirs dans cette philosophie dont la valeur suprême est l’immuabilité du plaisir. Ce devoir, il ne faut pas l’entendre comme un impératif que la conscience dicterait à tout homme (Lucrèce n’est pas Kant) ; il est diversifié selon les personnes : ceux de l’esclave ne sont pas ceux de l’homme libre ; ceux du père de famille ne sont pas ceux de la femme. Ai-je tort d’éclairer le texte d’une lumière stoïcienne ? Les deux philosophies recommandent d’agir comme on doit agir quand on est justement celui qu’on est. C’est la prudence. On dit aujourd’hui conformisme et cela déprécie du même coup. Si on enlevait au mot toute sa charge négative, on pourrait le garder, il faudrait juste avoir l’idée que la conformité à l’ordre des choses, à l'ordre des hommes est bonne (même si aucun Dieu ne fonde tout ce réel-là). Mais aimer, c’est aussi voir sa réputation se dissoudre. Lisant ce vers, d’abord je repense à ce passage du Banquet quand Pausanias évoque "ce que font les amants pour l'objet aimé, quand ils appuyent leurs prières de supplications et d'objurgations, font des serments, couchent aux portes, descendent à une servilité qui répugnerait même à un esclave." Mais finalement cette défense de la célébrité, comme elle n’est pas du tout épicurienne ! Voilà un faux bien dénoncé clairement par Epicure. Alors pourquoi Lucrèce s’y réfère-t-il comme à un bien en danger ? Est-ce une des incohérences que Pierre Hadot dit trouver souvent dans les textes antiques et qu’il explique par le caractère d’abord pratique de ces philosophies ? Ici il s’agirait de détacher tout le monde de l’amour de l’amour. Parlons donc comme tout le monde ! Si toutes ces pertes apportaient le plaisir, elles seraient bonnes mais « de la source même du plaisir on ne sait quelle amertume jaillit qui verse l’angoisse à l’amant jusque dans les fleurs » (Clouard). C’est encore l’amant le seul à souffrir: du remords « de vivre en paresseux et se tuer d’orgies » (Pautrat), mais aussi des paroles de l’aimée, de ses regards, du mouvement de ses lèvres Celle dont le nom est pourtant doux énonce quelquefois des mots équivoques, des mots qui font mal et qui font plaisir. Que veut dire Lucrèce ? Un compliment ironique ? Un reproche flatteur ? Double bind ? En plus, si Clouard précise les circonstances (« à la minute du départ »), Pautrat, plus fidèle, n’en dit mot. En revanche c’est clair que le regard fait mal quand il fait soupçonner un rival ( mais Lucrèce ne dit pas si la jalousie est fondée? A vrai dire, peu importe, le jaloux souffre de craindre ). Le regard blesse aussi quand il est œillades en quête de succès. Enfin plus énigmatique, la trace de sourire : adressé à autrui, réminiscence plaisante dont l’amant est exclu, sourire absent, méprisant… Qui sait ?

jeudi 27 janvier 2005

La bataille de l’amour (3)

Et pourtant ce sont deux corps dans la fleur de l’âge (flor aetatis) que Lucrèce décrit, ni embarrassés par la graisse, ni défigurés par le vieillissement, ni fatigués par la maladie. Ils sentent (oui, ce sont les corps qui sentent mais le corps dans la pensée épicurienne, c’est la personne tout entière) « l’avant-goût des plaisirs » comme dit Pautrat, « ils pressentent les joies de la volupté » comme écrivait Clouard, « jam cum praesagit gaudia corpus ».

« Et Vénus va ensemencer le champ de la jeune femme. Les amants se pressent avidement, mêlent leur salive et confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents. »

« Venus se prépare à jeter la semence en des champs féminins, ils se clouent corps à corps, avides, de leurs bouches mélangeant la salive, ils soufflent dans la bouche où s’impriment leurs dents. » comme traduit Pautrat.

Texte philosophique, traité scientifique, quasi médical, poème pornographique ? Où donc Lucrèce a-t-il donc observé ce qu’il décrit ? Voyeur des amours qu’il condamne, réminiscence de ses ébats ? Ne l’a-t-il jamais vu, l’imagine-t-il ? Le fantasme-t-il, comme dirait le freudien ? Mais c’est l’échec : l’aimé(e) est impénétrable, il résiste à la possession, à l’ingestion, à l’incorporation ; pas de fusion, pas d’union : c’est toujours la bête à deux dos qu’on fera. Sortir de soi, faire entrer l’autre en soi, les deux, contradictoires, les deux, tentés mais les deux, impossibles. Cette bataille n’a pas de vainqueur, mais on remarque l’étrange symétrie des comportements. Qu’ils aient le même sexe ou non, il n’y a pas de partage des rôles ; il n’y a pas de rôle, il n’y a pas de jeu, il n’y a qu’un acharnement réciproque.

« On les voit s’escrimer avec avidité jusqu’à se souder par les joints de Vénus ».

Comme Pautrat ici est supérieur au vieux Clouard qui écrivait si sagement :

« On voit la passion qu’ils mettent à serrer étroitement les liens de Vénus. »

Il y a pourtant « un court moment d’apaisement » « quand le désir concentré dans les veines a fait irruption » ( ici, c’est Pautrat qui est plat en choisissant : « quand enfin le désir amassé par les nerfs a jailli au-dehors ») Forces et faiblesses partagées des deux intermédiaires.

« Puis c’est un nouvel accès de rage, une nouvelle frénésie. »

Lucrèce annonce la crise qui ne tardera pas, comme un médecin qui connaîtrait son épileptique. Ces grands blessés ne savent pas ce qu’ils veulent ; seul Lucrèce sait qu’aucun objet ne pourrait mettre fin à leurs agitations inquiètes, désordonnées, contradictoires. Il n’y a pas d’art épicurien de l’amour, juste la description clinique d’une passion incohérente, d’une gesticulation vaine.

mercredi 26 janvier 2005

La bataille de l’amour (2)

D’abord, qu’on ne croie pas qu’en scrutant minutieusement le texte de Lucrèce, je cherche une lumière qui m’éclairerait une fois pour toutes sur l’essence de l’amour. Je ne donne pas à ce texte antique le privilège de détenir une vérité fondamentale qui aurait été cachée par les progrès de la pensée et qu’il faudrait redécouvrir pour qu’elle fonde enfin notre réflexion. Je ne suis ni essentialiste ni fondationnaliste. On n’a pas besoin d’une théorie de l’amour vrai pour faire l’amour vraiment et à supposer qu’on la cherche, il y a fort à parier qu’on ne trouverait qu’une description sous un certain aspect de l’amour. C’est d’ailleurs cela que je cherche à reconstituer par ma lecture tâtonnante : une manière de voir les choses, quelquefois inhabituelle mais non délirante, qui servira autant à rectifier peut-être, qu’à préciser certainement, celles de qui lit et qui écrit. Lucrèce n’est donc pas pour moi ce qu’était Epicure pour lui. Mais en quoi consiste la différence entre manger et boire d’un côté et faire l’amour de l’autre ?

« Nourriture, boisson, s’incorporent à notre organisme, ils y prennent leur place déterminée, ils satisfont aisément le désir de boire et de manger. »

Le propre d’un désir naturel, c’est en effet d’être comblé réellement par un morceau de nature : ce pain, cette eau. En revanche le propre d’un désir sans objet naturel, c’est d’être toujours en manque. C’est à l’homme dévoré par la soif et qui se désaltère imaginairement en rêve que Lucrèce compare l’amant. Ni la vue ni le toucher ne donnent de quoi combler la soif d’amour, tout simplement parce qu’elle n’a pas d’objet. Ce qui la calmerait n’est pas difficile à obtenir, rare, facile à perdre ; tout simplement cela n’existe pas. Les yeux sont insatiables : tout à voir, c’est rien à voir. Les mains effleurent, caressent, sentent mais ne peuvent pas prendre pour le consommer le corps aimé. Mais il semble qu’ici Lucrèce ne parle que de ce que Freud appellera deux mille ans plus tard « les plaisirs préliminaires » ; il nous dira qu’en effet ils font monter la tension mais enfin n’y a-t-il pas un soulagement final ?

- page 2 de 3 -