Luca Giordano, Musée de Cognac
" Si ç'eust été à moi à le représenter en sa plus superbe assiete, c'eus esté
deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plus tost que l'espée au poing,
comme firent les statueres de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus
furieux que le premier."(Montaigne Essais, II, XIII)
C’est une typologie des morts maîtrisées que dresse Fontenelle dans le
dialogue entre l’empereur Hadrien et Marguerite d’ Autriche.
Au plus bas, la fin que Sénèque dans toute son œuvre (et surtout dans sa
correspondance avec Lucilius) a mise au plus haut : la mort du stoïcien
Caton le Jeune ou d’Utique. C’est un exemple de mort didactique (les
Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce
en sont remplies). Mais Fontenelle paraît avoir été enclin à désigner ce qu'un
tel suicide montre du nom de bravache, tant son personnage, Hadrien, la dépeint
comme mise en scène laborieusement, prétentieusement, hypocritement.
On lira les lignes qui suivent en gardant à l’esprit que, pour Sénèque, Caton
exemplifie au mieux la maîtrise de soi et précisément le contrôle parfait des
colères possibles, on y reviendra. En tout cas, ici, l’empereur Hadrien révise
sérieusement à la baisse la valeur du républicain par excellence (mais comment
un représentant de l’empire pourrait-il présenter positivement l’incarnation
même de l’opposition à ce régime !) :
« Oh ! si vous examiniez de près cette mort-là, vous trouveriez
bien des choses à redire. Premièrement, il y avait si longtemps qu’il s’y
préparait, et il s’y était préparé avec des efforts si visibles, que personne
dans Utique ne doutait que Caton ne se fut tué. Secondement, avant que de se
donner le coup, il eut besoin de lire plusieurs fois le dialogue où Platon
traite de l’immortalité de l’âme. Troisièmement, le dessein qu’il avait pris le
rendait de si mauvaise humeur, que s’étant couché, et ne trouvant point son
épée sous le chevet de son lit (car comme on devinait bien ce qu’il avait envie
de faire,on l’avait ôtée de là), il appela pour la demander un de ses esclaves,
et lui déchargea sur le visage un grand coup de poing, dont il lui cassa les
dents : ce qui est si vrai, qu’il retira sa main tout ensanglantée (…)
Vous ne sauriez croire quel bruit il fit sur cette épée ôtée, et combien il
reprocha à son fils et à ses domestiques, qu’ils le voulaient livrer à César,
pieds et poings liés. Enfin, il les gronda tous de telle sorte, qu’il fallut
qu’ils sortissent de la chambre et le laissassent se tuer »
(Nouveaux dialogues des morts)
Marguerite d’ Autriche tente de rétablir le mythe en évoquant le doux
sommeil précédant le suicide mais Hadrien rétorque :
« Et le croyez-vous ? Il venait de quereller tout le monde et de
battre ses valets : on ne dort pas si aisément après un tel exercice. De
plus, la main dont il avait frappé l’esclave, lui faisait trop de mal pour lui
permettre de s’endormir ; car il ne put supporter la douleur qu’il y
sentait, et il se la fit bander par un médecin, quoiqu’il fût sur le point de
se tuer. Enfin, depuis qu’on lui eut apporté son épée jusqu’à minuit, il lut
deux fois le dialogue de Platon. Or, je prouverais bien, par un grand soupé
qu’il donna le soir à tous ses amis, par une promenade qu’il fit ensuite, et
par tout ce qui se passa, jusqu’à ce qu’on l’eût laissé seul dans sa chambre,
que quand on lui apporta cette épée, il devait être fort tard : d’ailleurs
le dialogue qu’il lut deux fois est très long ; et par conséquent, s’il ne
dormit, il ne dormit guère. En vérité, je crains bien qu’il n’ait fait semblant
de ronfler, pour en avoir l’honneur auprès de ceux qui écoutaient à la porte de
sa chambre. »
Les uns verront dans ce récit une illustration du point de vue du valet
(Hegel), les autres l’apprécieront comme un usage critique de l’histoire
(Nietzsche). Ce qui est sûr est que Fontenelle tire quasi tout du récit de
Plutarque mais il sait en faire un raccourci presque burlesque (notons tout de
même que Plutarque, lui, ne met aucunement en doute la réalité du paisible
sommeil pré-mortem).
Manifestement Fontenelle n’a pas su transformer en faiblesse le fait que Caton,
blessé au ventre mais non tué par le coup d’épée qu’il se porta, parvint avec
ses mains à élargir la plaie et, s'arrachant les entrailles, à la rendre
fatale. Sénèque a su ,lui, faire de ce macabre raté l’occasion de manifester un
courage héroïque :
« Je ne doute pas que les dieux n’aient vu avec une joie profonde ce
grand homme, si ardent à son propre supplice, s’occuper du salut des autres et
tout organiser pour leur fuite, consacrer sa nuit suprême à l’étude, plonger
l’épée dans sa sainte poitrine, puis répandre ses entrailles et délivrer de sa
main cette âme auguste, qu’aurait déshonorée la souillure du fer. Voilà sans
doute pourquoi le coup mal assuré manqua d’abord son effet : les dieux
immortels ne se contentèrent pas d’avoir vu Caton paraître une fois dans
l’arène ; ils y retinrent, ils y rappelèrent son courage, afin de le
contempler dans une épreuve plus difficile encore : car il faut moins
d’héroïsme pour aller à la mort que pour la chercher à nouveau. Comment
n’eussent-ils pas pris plaisir à voir leur nourrisson opérer une si belle et si
glorieuse sortie ? La mort est une apothéose, lorsqu’elle force
l’admiration de ceux mêmes qu’elle épouvante. » (De la
providence, II, 11-12, éd. Veyne, p.296).
Paul Veyne interprète la répétition de cette référence à la mort voulue de
Caton comme la naissance d’ « un culte des saints laïcs du
stoïcisme » (ibid. p.659). Certes Sénèque cite dans la lettre 24 un
passage de Lucilius où ce dernier exprime une lassitude manifeste face à un
retour un peu obsessionnel du grand homme :
« Ces histoires-là, dis-tu, sont des rengaines rabâchées dans toutes
les écoles. Quand on en sera au point suivant : le mépris de la mort, tu
me conteras l’histoire de Caton. »
C’est bien sûr tout à fait exact de voir dans Caton le modèle par excellence
de Sénèque (il partage cette fonction avec Socrate). Mais
deux autres passages du philosophe sont à mettre en relation avec le fait de
l’omniprésence de Caton. Le premier se trouve dans la lettre 7 :
« Un Socrate, un Caton, un Lélius auraient pu, sous la poussée d’une
multitude, à eux si peu semblables, quitter leur principes. » (p.614)
Le sage n’est pas invincible, je l’ai déjà commenté. Le deuxième extrait qui nous
intéresse est tiré de la lettre 70 :
« Ne juge pas qu’il n’y a que Caton pour accomplir un tel ouvrage,
Caton qui arrache de sa main cette âme, qu’il n’a pu mettre hors d’un coup
d’épée. Des hommes de la plus vile condition, par un magnifique effort, sont
arrivés en lieu sûr. » (p. 783)
Suit la description de la mort abjecte que se donne un gladiateur anonyme
afin d’échapper à une servitude humiliante :
« Récemment, lors d’un combat de bestiaires, un Germain, qui devait
figurer au spectacle du matin, se retira dans les latrines, le seul endroit
isolé où on le laissât sans surveillance. Là il s’empare du morceau de bois
auquel tient l’éponge de propreté, le fourre tout entier dans sa gorge,
s’obstrue l’œsophage et s’étouffe. C’était là bafouer la mort, oui, tout à
fait, peu proprement, peu convenablement. Mais est-il pire sottise que de faire
en mourant le dégoûté ? »
On peut conjecturer que Fontenelle n’aurait pas ironisé sur ce dernier
suicide comme il le fit de la mort de Caton. C’est exactement ce qui le
distingue de Sénèque qui identifie les deux suicides à un même type d’acte,
seul le contexte les différenciant :
« Ah ! Le brave cœur, ah ! Comme il méritait de disposer de
sa destinée ! Comme il aurait vaillamment manié l’épée ! Comme il se
serait élancé intrépide dans le gouffre sans fond de la mer ou dans un abîme de
rochers ! Privé de toute ressource, il sut ne devoir qu’à lui-même la mort
et l’arme de mort. »