" Quand les philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables que le peuple même, parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé et des fausses raisons dont ils le soutiennent." (Fontenelle, Histoire des oracles, Première dissertation, chapitre VIII)
Fontenelle
lundi 27 février 2012
La philosophie comme capacité de renforcer les préjugés par de mauvaises raisons ou la philosophie, non pas un étonnement mais un entêtement.
Par Philalèthe le lundi 27 février 2012, 18:59
Croyance et incroyance, premières ou secondes (grégaires ou réactives).
Par Philalèthe le lundi 27 février 2012, 18:22
Dans l' Histoire des oracles, Fontenelle, incrédule par
rapport aux oracles, défend que déjà dans l' Antiquité, ils étaient loin d'être
pris au sérieux par tous, qu'il s'agisse des philosophes ou des gens
ordinaires. Mais pourquoi faut-il privilégier le témoignage des incrédules et
non celui des crédules ? L'opinion des pro n'a-t-elle pas autant de poids
dans un domaine controversé que celle des contra ?
Pour répondre à l'objection, Fontenelle va évaluer la valeur des raisons, non
en fonction de leurs qualités intrinsèques mais en fonction de leur dimension
réactive ou non : les raisons réactives sont un indice de raisonnement, en
revanche celles qu'elles réfutent manifestent la passivité de ceux qui, élevés
dans une société donnée, en partagent les croyances et les désirs ordinaires.
Il précise bien que cette conception ne revient pas à disqualifier
systématiquement les croyances ou incroyances grégaires ni à faire confiance
aveuglément aux croyances et incroyances réactives. Son principe est
plutôt : toutes choses égales par ailleurs, les thèses réactives sont à
prendre plus au sérieux que les thèses reçues. Voici le texte :
" Mais tous les païens méprisaient-ils les oracles ? Non, sans doute.
Eh bien ! quelques particuliers qui n'y ont point d'égard suffisent-ils
pour les discréditer entièrement ? À l'autorité de ceux qui n'y croyaient
pas, il ne faut qu'opposer l'autorité de ceux qui y croyaient.
Ces deux autorités ne sont pas égales. Le témoignage de ceux qui croient une
chose déjà établie n'a point de force pour l'appuyer, mais le témoignage de
ceux qui ne la croient pas a de la force pour la détruire. Ceux qui croient
peuvent n'être pas instruits des raisons de ne point croire : mais il ne
se peut guère que ceux qui ne croient point ne soient point instruits des
raisons de croire.
C'est tout le contraire quand la chose s'établit : le témoignage de ceux
qui la croient est de soi-même plus fort que celui de ceux qui ne la croient
point, car naturellement ceux qui la croient doivent l'avoir examinée et ceux
qui ne la croient point peuvent ne l'avoir pas fait.
Je ne veux pas dire que, dans l'un ni dans l'autre cas, l'autorité de ceux qui
croient ou ne croient point soient de décision ; je veux seulement dire
que, si on n'a point d'égard aux raisons sur lesquelles les deux partis se
fondent, l'autorité des uns est tantôt plus recevable, tantôt celle des autres.
Cela vient en général de ce que, pour quitter une opinion commune ou pour en
recevoir une nouvelle, il faut faire quelque usage de sa raison, bon ou
mauvais ; mais il n'est point besoin d'en faire aucun pour rejeter une
opinion nouvelle ou pour en prendre une qui est commune. Il faut des forces
pour résister au torrent, mais il n'en faut point pour le suivre." (Première
dissertation, Chapitre VIII)
On notera la prudence de Fontenelle : les positions réactives ont
généralement des raisons - et l'auteur n'exclut pas qu'elles soient mauvaises-
, les positions attaquées ont généralement des causes - et il n'écarte pas que
des bonnes raisons peuvent aussi les soutenir.
dimanche 26 février 2012
Platon : (quelquefois) pas mieux qu' Anacréon.
Par Philalèthe le dimanche 26 février 2012, 23:04
Fontenelle dans la Première Dissertation de l'Histoire des oracles (1686) commente la description que Platon fait de l' Amour dans le Banquet :
" Voilà, à mon sens, une des plus jolies fables qui se soient jamais faites. Il est plaisant que Platon en fît quelquefois d'aussi galantes et agréables qu'avait pu faire Anacréon lui-même, et quelquefois aussi ne raisonnât pas plus solidement que n'aurait fait Anacréon. Cette origine de l' Amour explique parfaitement bien toutes les bizarreries de sa nature ; mais aussi on ne sait plus ce que c'est que les démons, du moment que l' Amour en est un. Il n'y a pas d'apparence que Platon ait entendu cela dans un sens naturel et philosophique, ni qu'il ait voulu dire que l'Amour fût un être hors de nous, qui habitât les airs. Assurément il l'a entendu dans un sens galant, et alors il me semble qu'il nous permet de croire que tous ses démons sont de la même espèce que l' Amour ; et puisqu'il mêle de gaieté de coeur des fables dans son système, il ne se soucie pas beaucoup que le reste de son système soit fabuleux."
Une objection logique à l'existence des anges.
Par Philalèthe le dimanche 26 février 2012, 22:32
Dans l' Histoire des oracles(1686), Fontenelle écrit :
" La révélation nous assure de l'existence des anges et des démons ; mais il n'est point permis à la raison humaine de nous en assurer. On est embarrassé de cet espace infini qui est entre Dieu et les hommes, et on le remplit de génies et de démons ; mais de quoi remplira-t-on l'espace infini qui sera entre Dieu et ces génies, ou ces démons mêmes ? Car de Dieu à quelque créature que ce soit, la distance est infinie. Comme il faut que l'action de Dieu traverse, pour ainsi dire, ce vide infini pour aller jusqu'aux démons, elle pourra bien aller aussi jusqu'aux hommes, puisqu'ils ne sont éloignés que de quelques degrés qui n'ont nulle proportion avec ce premier éloignement." (Première dissertation).
L'éléphant, modèle du philosophe.
Par Philalèthe le dimanche 26 février 2012, 18:15
" En fait de découvertes nouvelles, il ne faut pas trop se presser de raisonner, quoiqu'on en ait toujours assez d'envie ; et les vrais philosophes sont comme des éléphants, qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre, que le premier ne soit bien affermi. La comparaison me paraît d'autant plus juste, interrompit-elle, que le mérite de ces deux espèces, éléphants et philosophes, ne consiste nullement dans les agréments extérieurs." (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Sixième soir, 1686)
vendredi 24 février 2012
Dans les échanges, être aussi prudent qu'en temps de guerre civile !
Par Philalèthe le vendredi 24 février 2012, 22:03
C'est un étrange passage des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle. Moins par le problème qu'il évoque (y a-t-il de la vie ailleurs que sur la Terre ?) que par la comparaison faite à l'adresse de la marquise par le philosophe pour justifier sa prudence dans la défense de son idée que la lune est habitée. En effet il compare son attitude à celle qu'on adopte dans une situation de guerre civile mais lisons plutôt :
" Je n'ai pourtant jamais ouï parler de la lune habitée, dit-elle, que comme d'une folie et d'une vision. C'en est peut-être une aussi, répondis-je. Je ne prends parti dans ces choses-là que comme on prend parti dans les guerres civiles, où l'incertitude de ce qui peut arriver fait qu'on entretient toujours des intelligences dans le parti opposé, et qu'on a des ménagements avec ses ennemis mêmes. Pour moi, quoique je croie la lune habitée, je ne laisse pas de vivre civilement avec ceux qui ne le croient pas, et je me tiens toujours en état de me pouvoir ranger à leur opinion avec honneur, si elle avait le dessus ; mais en attendant qu'ils aient sur nous quelque avantage considérable, voici ce qui m'a fait pencher du côté des habitants de la lune "
Le paradoxal : la norme qui pour nous a comme fin de maintenir la paix
est explicitement tirée d'une expérience de la guerre. L' inattendu
aussi : la guerre civile, facilement pensée comme manifestation du
fanatisme et de l'intolérance, est ici un espace de ménagement et de
modération.
Enfin, pour terminer, une remarque (qui a aussi quelque chose à voir avec la
prudence recommandée en temps de guerre civile) : ce n'est pas
insignifiant si Fontenelle évoque la vie sur la lune en mentionnant de
possibles habitants. En effet les habitants ne sont pas nécessairement des
hommes. Voici qu'écrit Fontenelle à la fin de sa préface :
" Il ne me reste plus, dans cette Préface, qu'à parler à une sorte de personnes, mais ce seront peut-être les plus difficiles à contenter ; non que l'on n'ait à leur donner de fort bonnes raisons, mais parce qu'ils ont le privilège de ne se payer pas, s'ils ne veulent, de toutes les raisons qui sont bonnes. Ce sont les gens scrupuleux, qui pourront s'imaginer qu'il y a du danger par rapport à la Religion à mettre des habitants ailleurs que sur la Terre. Je respecte jusqu'aux délicatesses excessives que l'on a sur le fait de la Religion, et celle-là même je l'aurais respectée au point de la vouloir pas choquer dans cet ouvrage, si elle était contraire à mon sentiment ; mais ce qui va peut-être vous paraître surprenant, elle ne regarde pas seulement ce système, où je remplis d'habitants une infinité de mondes. Il ne faut que démêler une petite erreur d'imagination, Quand on vous dit que la Lune est habitée, vous vous y représentez aussitôt des hommes faits comme nous ; et puis, si vous êtes un peu théologien, vous voilà plein de difficultés. La postérité d' Adam n'a pas pu s'étendre jusque sur la Lune, ni envoyer des colonies dans ce pays-là. Les hommes qui sont dans la Lune ne sont donc pas fils d' Adam. Or, il serait embarrassant, dans la Théologie, qu'il y eût des hommes qui ne descendissent pas de lui. Il n'est pas besoin d'en dire davantage ; toutes les difficultés imaginables se réduisent à cela, et les termes qu'il faudrait employer dans une plus longue explication sont trop dignes de respect, pour être mis dans un livre aussi peu grave que celui-ci. L'objection roule donc tout entière sur les hommes de la Lune ; mais ce sont ceux qui la font, à qui il plaît de mettre des hommes dans la Lune, Moi, je n'y en mets point ; j'y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes. Que sont-ils donc ? Je ne les ai point vus ; ce n'est pas pour les avoir vus que j'en parle ; et ne soupçonnez pas que ce soit une défaite dont je me serve pour éluder votre objection, que de dire qu'il n'y a point d'hommes dans la Lune ; vous verrez qu'il est impossible qu'il y en ait, selon l'idée que j'ai de la diversité infinie que la Nature doit avoir mise dans ses ouvrages. Cette idée règne dans tout le livre, et elle ne peut être contestée par aucun philosophe."
jeudi 23 février 2012
Un point commun entre la Terre et l'amour-propre.
Par Philalèthe le jeudi 23 février 2012, 19:11
" Il me semble, reprit la marquise, qu'il est ridicule d'être sur quelque
chose qui tourne et de se tourmenter tant ; mais le malheur est qu'on
n'est pas assuré qu'on tourne ; car enfin, à ne vous rien céler, toutes
les précautions que vous prenez pour empêcher qu'on ne s'aperçoive du mouvement
de la terre, me sont suspectes. Est-ce possible qu'il ne laissera pas quelque
petite marque sensible à laquelle on le reconnaisse ?
Les mouvements les plus naturels, répondis-je, les plus ordinaires, sont ceux
qui se font le moins sentir ; cela est vrai jusque dans la morale. Le
mouvement de l'amour-propre nous est si naturel, que le plus souvent nous ne le
sentons pas, et que nous croyons agir par d'autres principes. Ah ! vous
moralisez, dit-elle, quand il est question de physique, cela s'appelle bâiller.
Retirons-nous ; aussi bien en voilà assez pour la première fois. Demain
nous reviendrons ici, vous avec vos systèmes, et moi avec mon ignorance."
(Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes habités,
Premier soir, 1686).
Bien plus tard en 1748 dans l' Enquête sur l'entendement humain, David Hume écrira :
" Pendant longtemps les astronomes s'étaient contentés d'établir, d'après les phénomènes qu'ils observaient, les mouvements véritables, l'ordre et la grandeur des corps célestes, jusqu'au jour où l'on vit enfin surgir un philosophe qui semble avoir déterminé en outre, par le plus heureux raisonnement, les lois et les forces qui gouvernent et dirigent la révolution des planètes. Les mêmes progrès ont été réalisés dans d'autres branches de la science de la nature. Pourquoi désespérer d'obtenir un égal succès dans nos recherches sur les pouvoirs de l'esprit et leurs lois, si elles sont poursuivies avec une compétence et une prudence égales ?" (Première section, trad. Tanesse et David, revue par Didier Deleule)
mardi 21 février 2012
Copernic et l'humiliation cosmologique (Freud) : la marquise n'est pas d'accord.
Par Philalèthe le mardi 21 février 2012, 22:47
C'est Freud qui écrit :
" Je voudrais exposer que le narcissisme universel, l'amour-propre de
l'humanité, a subi jusqu'à ce jour trois grandes vexations de la part de la
recherche scientifique.
a) L'homme croyait au début de ses recherches, que son lieu de résidence, la
Terre, se trouvait immobile au centre de l'Univers, tandis que le Soleil, la
Lune et les planètes se mouvaient autour de la Terre suivant des trajectoires
circulaires (...) La destruction de cette illusion narcissique se rattache pour
nous au nom et à l'oeuvre de Nicolas Copernic au XVIème siècle (...) Lorsque la
grande découverte de Copernic fut reconnue de manière universelle,
l'amour-propre humain avait subi la première vexation, la vexation cosmologique
" ( Une difficulté de la psychanalyse, 1916, trad. Bertrand
Féron).
Bouveresse dans une intervention récente reprend l'idée :
"La recherche de la connaissance scientifique provoque une forme de décentrement, qui s’est d’ailleurs manifesté de façon spectaculaire avec ce qu’on a appelé les grandes blessures narcissiques. Que l’on songe à la façon dont il a fallu accepter l’idée que la Terre n’était pas au centre du monde, et bientôt après l’idée que, tout compte fait, l’homme n’était peut-être pas non plus au centre de la Terre. On cite toujours, sur ce point, Copernic, Darwin et Freud, et il y aura sans doute encore d’autres expériences du même genre."
Mais la marquise, elle, dit :
" J'aime la lune de nous être restée lorsque toutes les autres planètes nous abandonnent. Avouez que si votre Allemand eût pu nous la faire perdre, il l'aurait fait bien volontiers ; car je vois dans tout son procédé qu'il était bien mal intentionné pour la terre. Je lui sais bon gré, lui répliquai-je, d'avoir rabattu la vanité des hommes qui s'étaient mis à la plus belle place de l'univers, et j'ai du plaisir à voir présentement la terre dans la foule des planètes. Bon, répondit-elle, croyez-vous que la vanité des hommes s'étende jusqu'à l'astronomie ? Croyez-vous m'avoir humiliée, pour m'avoir appris que la terre tourne autour du soleil ? Je vous jure que je ne m'en estime pas moins. Mon Dieu, Madame, repris-je, je sais bien qu'on sera moins jaloux du rang qu'on tient dans l'univers, que de celui qu'on croit devoir tenir dans une chambre, et que la préséance de deux planètes ne sera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs. Cependant la même inclination qui fait qu'on veut avoir la place la place la plus honorable dans une cérémonie, fait qu'un philosophe dans un système se met au centre du monde, s'il peut. Il est bien aise que tout soit pour lui : il suppose peut-être, sans s'en apercevoir, ce principe qui le flatte, et son coeur ne laisse pas de s'intéresser à une affaire de pure spéculation. Franchement, répliqua-t-elle, c'est là une calomnie que vous avez inventée contre le genre humain. On n'aurait donc jamais dû recevoir le système de Copernic lui-même, puisqu'il est si humiliant." (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes habités, Premier soir, 1686)
lundi 20 février 2012
Platon au fond de la caverne ou Les anciens et les modernes à l'opéra.
Par Philalèthe le lundi 20 février 2012, 20:22
" Représentez-vous tous les sages à l'opéra, ces Pythagore, ces Platon, ces Aristote, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui tant de bruits à nos oreilles ; supposons qu'ils voyaient le vol de Phaéton que les vents enlèvent, qu'ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu'ils ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé. L'un d'eux disait : " C'est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton". L'autre : " Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter". L'autre : " Phaéton a une certaine amitié pour le haut du théâtre ; il n'est point à son aise quand il n'y est pas". L'autre : " Phaéton n'est pas fait pour voler, mais il aime mieux voler que de laisser le haut du théâtre vide" ; et cent autres rêveries que je m'étonne qui n'aient perdu de réputation toute l'antiquité. À la fin, Descartes et quelques autres modernes sont venus, et ils ont dit : " Phaéton monte, parce qu'il est tiré par des cordes, et qu'un poids plus pesant que lui descend". Ainsi on ne croit plus qu'un corps se remue, s'il n'est tiré ou plutôt poussé par un autre corps ; on ne croit plus qu'il monte ou descende, si ce n'est par l'effet d'un contrepoids ou d'un ressort ; et qui verrait la nature telle qu'elle est ne verrait que le derrière du théâtre de l'opéra." (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes habités, Premier soir, 1686)