Les philosophes antiques à notre secours

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Philosophie antique

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jeudi 4 avril 2013

L'hostilité du nazisme au grammairisme.

Le 25-12-2008, Jean Bollack éclaire sur le rapport des nazis avec l'Antiquité (en note, il reconnaît ouvertement sa dette par rapport au livre de Johann Chapoutot, Le National-socialisme et l'Antiquité, Paris, 2008) :

" Les instructions données en vue d'une réforme de l'enseignement secondaire dans l'Allemagne nazie étaient, dans les langues anciennes, principalement dirigées contre la grammaire et, de ce fait, contre la lecture (voir, entre autres, le programme des Neue Jahrbücher für Antike und Deutsche Bildung, sous la direction de l'historien Helmut Berve) : " le temps de l'art pour l'art, philologique et grammatical, est terminé " au profit des valeurs et des oeuvres qui les célèbrent. Le "Grammatizismus" ("grammairisme"), décrié en 1934 par deux professeurs engagés dans le "mouvement" (L. Mader et W. Breywisch), est rapproché des positions de l'helléniste Werner Jaeger, une figure alors éminente, professeur à Berlin, puis à Harvard, dénonçant , lui aussi, le "pur formalisme grammatical". La grammaire est proscrite parce qu'elle conduit à l'analyse d'une prise de position individuelle. Les grands auteurs, remodelés et amputés, Horace en latin, Platon en grec, célèbrent la guerre et le commandement, ils légitiment tous deux la primauté des valeurs collectives de l'État germanique. Les "idées" de toute provenance peuvent plus facilement être retraduites et adaptées que les textes, qui résistent et risquent de soutenir les consciences individuelles." (X 2462, Au jour le jour, p. 621-622, PUF, 2013)

Cette remarque n'éclaire pas seulement un point d'histoire ; elle vaut aussi contre toute vulgate (d'ailleurs Jean Bollack se percevait à coup sûr comme un lecteur - des textes grecs antiques - résistant non contre le nazisme mais contre une interprétation dominante qui le marginalisait ). Elle vaut donc aussi contre les remodelages et amputations que risquent de véhiculer, en le sachant ou non, ceux des professeurs qui pratiquent l'enseignement de masse de la philosophie, je veux dire l'enseignement en Terminale avec des programmes, des horaires et des conditions qui rendent souvent bien difficile la lecture attentive des textes. Ajoutons que pour la plupart des élèves de Terminale la langue des philosophes est devenue une langue trop complexe et trop soignée pour ne pas être une langue morte ignorée dont ils attendent de leur professeur une traduction, et on aura une idée de la tâche herculéenne qu'affrontent celles et ceux qui veulent permettre à leurs élèves une prise éclairée de position individuelle sur les textes philosophiques. En plus la diffusion, elle-même massive, de livres ludiques de philosophie light ne joue pas en faveur d'un travail philosophique sérieux dans les classes.

samedi 2 juin 2012

L'invasion allemande de 1940 comme métaphore de la fin de l' Empire Romain ou déménager pendant la débâcle.

Lucien Jerphagnon consacre le chapitre XV de son Histoire de la pensée (Tallandier) à "la fin de tout", entendez les grandes invasions qui détruisirent l'Empire Romain :

" Pour évoquer ce drame qui aujourd'hui encore m'obsède, une analogie me vient, image sans grandeur ni noblesse, mais par là même disant mieux l'absolu de l'absurde aux dimensions d'un monde. Imaginez donc un déménagement, le vôtre, coïncidant par malchance avec la débâcle de juin 1940. Et voilà le camion brinquebalé d'un côté et de l'autre de la ligne de démarcation, puis englué dans les mouvements de l'armée d'occupation, passant et repassant les frontières sous les bombardements. La guerre finie, votre mobilier se trouve éparpillé en différents garde-meubles, et vous finissez par récupérer ici le plus gros de votre piano, là une chaise sans dossier et un dossier sans chaise, ailleurs encore le fauteuil Louis XV de votre grand-mère, mais un bricoleur a remplacé un pied cassé par un autre, procédant d'un guéridon 1925. Une vitrine de salon, longtemps garde-manger pour quelque réfugié, vous rappelle par son vide les bibelots de votre enfance. C'est tout. Et c'est à partir de ces membra disjecta que rentrant vous-même de guerre, vous devez vous refaire un foyer, complétant à mesure les manques avec des meubles de sapin tout droit sortis d'une fabrique réouverte. Vous vous bercez de souvenirs, mais pour votre enfant, nés après la tourmente, tout cela sera le cadre familier de leur jeunesse. Cauchemar d'un surréaliste saoul ? Que non ! Imaginez la chose à l'échelle de sept siècles, et vous approcherez l'idée de ce qu'il advint de la culture gréco-latine d' Occident entre 430 et mettons : l'an 1100" (p.366-367)

Je reprendrai un passage de la métaphore : les philosophies de l'Antiquité, vitrines dévastées et passablement vides, n'offrent souvent plus grand chose à voir mais certains qui pensent moins à connaître qu'à satisfaire leurs besoins y entreposent, en s'imaginant qu'elles ont été faites pour cela, tous les biens nécessaires à leur salut. Réfugiés poussés par le malheur, ils appellent les philosophes antiques à leur secours. D'autres considèrent que ces vitrines étaient d'abord de belles et riches vitrines, offertes en premier lieu à la contemplation des oeuvres contournées qu'elles abritaient. Ils sont donc prompts à s'indigner quand ils voient les premiers se jeter sur elles pour en saisir les maigres en-cas qu'ils se sont eux-mêmes plus ou moins confectionnés.

dimanche 11 juillet 2010

Marc Aurèle, Victor Klemperer et la gloire.

Marc Aurèle écrit dans les Pensées :

" La gloriole occupe-t-elle ton esprit ? Détourne les yeux sur la rapidité avec laquelle tout s'oublie, l'abîme de l'éternité infinie dans les deux sens, la vanité de l'écho que l'on peut avoir, comment ceux qui ont l'air d'applaudir changent vite d'avis et n'ont aucun discernement, et l'étroitesse de l'espace dans lequel la renommée se limite. Toute la terre n'est qu'un point, et sur ce point un tout petit coin est habité. Et là combien d'hommes et quels hommes chanteront tes louanges ? (IV III 7-8 traduction Pierre Hadot)

Victor Klemperer écrit dans son Journal à la date du 24 Février 1934 :

" Être vieux aujourd'hui est pire qu'autrefois. Le ciel a disparu - mais la foi en la gloire aussi. Pour elle, le monde est devenu trop grand. La gloire a existé aussi longtemps que l'on disait encore l'univers (en français dans le texte) pour parler du petit bout d'Europe, aussi longtemps que l'on ne tenait pas compte des mondes étrangers, des milliers et des milliers d'années du passé et de l'avenir de la terre." ( Mes soldats de papier Journal 1933-1941 Seuil 2000 p.100 ) - cf en note le texte original -.

De loin, les deux textes se ressemblent mais, vus de plus près, ils diffèrent largement.
D'abord, Marc Aurèle argumente à des fins éthiques car il s'agit (pour lui et pour n'importe quel homme) de se détacher du souci de la renommée. Quant à Victor Klemperer, en témoin de l'histoire, il constate : la gloire n'est plus une valeur.
Ensuite, si les deux prennent en compte l'espace physique et opposent un espace local à un espace global, Klemperer prend la Terre comme espace global alors qu' elle est précisément pour Marc Aurèle l'espace local, l'espace global étant alors l'univers. C'est donc de la physique qu'il attend l'élévation éthique (Pierre Hadot a bien mis en évidence ce point dans La physique comme exercice spirituel ou pessimisme et optimisme chez Marc Aurèle (in Exercices spirituels et philosophie antique 1993). C'est l'histoire et la géographie physique auxquelles renvoie Klemperer.

Le problème posé par ces deux textes est le suivant : dans quelle mesure les connaissances dont nous disposons aujourd'hui rendent-elles désuètes, dépassées les éthiques dont les philosophies antiques sont porteuses ? Plus précisément, en se centrant sur la question de la gloire : si c'est un fait que le passage du temps a relativisé la valeur de Dieu, a-t-elle aussi relativisé la valeur de la gloire ? Cette dernière est-elle devenue une idole archaïque ? Alors faudrait-il lire les mises en garde des moralistes anciens comme des documents qui n'ont plus de prise sur les nouvelles valeurs ou sur les valeurs modifiées ?
Mais Victor Klemperer a-t-il raison de comprendre la religion de la gloire sur le modèle des religions ? Si on peut sans doute mettre en avant que l'amour de Dieu n'est pas une raison qui éclaire souvent les actions de nos contemporains, en va-t-il de même de l'amour de la gloire ? Ne résiste-t-il pas aux changements de culture et de civilisations ? Serait-il donc alors un invariant anthropologique ?
La question de la nature humaine est en effet inévitablement posée dès que l'on s'interroge sur la valeur des morales antiques. La réponse devra sans doute être cherchée entre deux extrêmes : "elles n'ont pas pris une ride" et " elles n'ont qu'une valeur historique". Mais la référence à la valeur de la gloire met bien en relief la difficulté à déterminer ce juste milieu.

  • " Altsein ist heute schlimmer als in frühern Zeiten. Der Himmel ist fort - aber der Glaube an den Ruhm auch. Für ihn ist die Welt zu gross geworden. Ruhm gab es, solange man noch von dem bissschen Europa l'univers sagte, solange man nicht mit fremden Welten, nicht mit Aberjahrtausenden einer Vergengenheit und einer Zukunft der Erde rechnete." (Tagebücher 1933-1934 p. 92)

mercredi 25 novembre 2009

Est-il donc vain de vouloir le bonheur ?

Jon Elster conclut son article intitulé States that are essentially by-products -1983- (Le laboureur et ses enfants -1986-) par les lignes suivantes:

" On dit que les bonnes choses de la vie sont gratuites : en fait, on pourrait dire que les bonnes choses de la vie sont des effets essentiellement secondaires " (p. 98 de l'édition française)

S'il a raison, les philosophes antiques se sont trompés, qui faisaient des "bonnes choses de la vie" la fin de leur éthique. Comme se tromperait également toute philosophie qui ferait du bonheur une fin de l'activité humaine. La condition nécessaire d'obtention des "bonnes choses" en question serait de ne pas les viser mais de viser très sérieusement, on pourrait dire de tout son coeur, les fins qui, une fois atteintes, produisent lesdites "bonnes choses".

Dans l'ensemble des philosophies hellénistiques, on doit pourtant mettre à part le scepticisme car il semble bien que le bonheur ait été atteint par hasard:

" En fait il est arrivé au sceptique ce qu'on raconte du peintre Apelle. On dit que celui-ci, alors qu'il peignait un cheval et voulait imiter dans sa peinture l'écume de l'animal, était si loin du but qu'il renonça et lança sur la peinture l'éponge à laquelle il essuyait les couleurs de son pinceau ; or quand elle l'atteignit, elle produisit une imitation de l'écume du cheval. Les sceptiques, donc, espéraient aussi acquérir la tranquillité en tranchant face à l'irrégularité des choses qui apparaissent et qui sont pensées, et, étant incapables de faire cela, ils suspendirent leur assentiment. Mais quand ils eurent suspendu leur assentiment, la tranquillité s'ensuivit fortuitement, comme l'ombre suit un corps." (Sextus Empiricus Esquisses pyrrhoniennes I, 12, 28-29 trad. Pellegrin Points p.71)

Il faut faire cependant deux réserves: d'abord, c'est de l'échec d'une entreprise que naît l'effet essentiellement secondaire (alors qu'Elster se centre plutôt sur les effets essentiellement secondaires des succès); ensuite l'effet secondaire en question ayant eu lieu au stade de la découverte de la philosophie en question, la doctrine qui en naît est présentée comme ayant, elle, comme effet principal et intentionnel les "bonnes choses de la vie" (dans la mesure où on peut interpréter non dogmatiquement l'expression en question).

dimanche 8 novembre 2009

Les désirs stoïciens ou épicuriens, aussi idiots que ceux de tout le monde ?

" Faire la Table des désirs idiots de l'homme, pour montrer que tous ces désirs forment la contr'épreuve de sa nature, se déduisent de la rencontre ou du choc de X et de la "réalité"; et que même les dieux désirés, ou craints, ou conçus, sont terriblement bornés à être seulement ce que l'homme ne peut être, (au lieu d'être merveilleusement étrangers à l'homme).
Connaître l'avenir.
Être immortel.
Agir par la seule pensée.
N'être que plaisir perpétuel.
Impassible, incorruptible, ubique.
Vaincre, conquérir, posséder.
Être adoré, admiré.
Ensemble d'impossibilités ou d'improbabilités.
Construction naïve (par négation) de toutes les perfections.
Faire quelque chose de rien; et surtout: Tout savoir, suprême non-sens !"

Paul Valéry Tel quel (1943) (La Pléiade TII p.760)

jeudi 22 novembre 2007

La philosophie des professeurs !

" En Grèce un penseur n'était pas un existant diminué qui produisait des chefs d'oeuvre mais était lui-même un chef d'oeuvre d'existant (...) Que les dires sur la pensée ne se rédupliquent pas dans l'idée qu'on a du penseur, autrement dit, que son existence contredise sa pensée, cela montre que l'on est simplement en présence d'un professeur " écrit Kierkegaard en 1846 dans le Post-scriptum non-scientifique et définitif aux Miettes philosophiques ( 2ème partie 2ème section chap. 3 par.1 trad. Tisseau).

Redonner à la philosophie sa fonction grecque: on peut voir sous ce jour une partie de l'oeuvre de Pierre Hadot.

mardi 19 juin 2007

Est-ce sage de voyager ?

Diogène de Sinope écrit dans une courte lettre pseudépigraphe adressée à Rhésos:

"Phrynicos de Larissa, mon disciple, brûle de voir Argos, nourricière de chevaux, mais comme il est philosophe, il ne te demandera pas grand chose." (Lettres de Diogène et Cratès Actes Sud p.87)

Ce qui me donne l'idée de quatre sages conseils portant sur les voyages.

D'abord d'inspiration cynique:

"Tu ne voyageras pas car seuls le font ceux qui attendent du plaisir d'un tel déplacement mais tu sais que tu vas déjà à ta perte en recherchant le plaisir là où tu es; certes il se peut que tu sois chassé de ta ville mais là-bas comme ici tu auras toujours de quoi vivre selon la nature. Quant aux hommes que tu rencontrerais au bout du monde, n'imagine pas qu'ils ne soient pas comme ici: aux trois quarts fous."

Ensuite l'épicurien avertirait:

"Ne quitte surtout pas la communauté de tes amis ! A te hasarder sur le chemin, tu ne ferais que risquer de perdre ce qui ici déjà assure ton bonheur. Certes la beauté des paysages inconnus attire les hommes ordinaires mais la campagne calme et douce qui entoure notre cité doit te donner tout le plaisir que peut t'apporter la vue des belles formes naturelles. Ne sais-tu pas que si tu cours le monde à la recherche de paysages encore plus éblouissants, tu mourras toujours trop tôt ?"

Enfin le stoïcien rappellerait:

"Est-ce ton devoir de voyager ? Examine ce que te commande ta fonction et ne dépasse pas les limites décentes qu'elle implique. Sache en effet que le voyage, et cela d'autant plus qu'il est inhabituel et lointain, mettra à l'épreuve ton principe directeur. Il te faudra de la force pour savoir ni condamner ni louanger les usages nouveaux que tu découvriras. Une réserve excessive ferait des gens de la nouvelle cité autant de personnes hostiles à ton égard et une souplesse infinie te réduirait à faire ce qu'eux jugent dignes de faire. Voyage donc peu et à condition expresse que la nécessité t'y oblige, en outre prends soin de voir cette excursion en dehors de nos frontières comme une épreuve et un exercice ! Ne sois pas l'homme de ta ville dans la cité des autres, ne deviens pas non plus un des leurs. Conduis-toi ici comme ailleurs en homme raisonnable et ne respecte les moeurs étrangères, comme les nôtres d'ailleurs, que dans la stricte mesure où la raison le commande !"

vendredi 15 septembre 2006

Descartes et Pascal s’intéressaient-ils à la philosophie antique ? (3)

C’est un passage canonique de la première partie du Discours de la méthode (1637). Descartes y passe en revue les disciplines qu’on lui a enseignées. Après avoir traité de l’éloquence et de la poésie, il passe aux mathématiques :

« Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l’évidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage, et pensant qu’elles ne servaient qu’aux arts mécaniques, je m’étonnais de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n’avait rien bâti dessus de plus relevé. »

C’est par opposition aux mathématiques qu’il introduit son jugement sur les philosophes antiques :

« Comme, au contraire, je comparais les écrits des anciens païens qui traitent des mœurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques qui n’étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue. »

Bien que Descartes prenne souvent l’architecte comme métaphore du bâtisseur de savoir, si je n’ai pas de mal à imaginer un palais inesthétique reposant sur des fondations inébranlables, il me coûte de penser qu’il est possible de construire un monument remarquable sans assurer les fondations.
Reste l’idée, d’une grande clarté : les affirmations fondamentales des anciens philosophes ne valent rien, jugement qu’ on comprend aisément si on se rappelle que dans son opus magnum, les Méditations métaphysiques (1641), Descartes se donne comme tâche de démontrer, outre la distinction entre l’âme et le corps, l’existence de Dieu.
Il va alors de soi que les systèmes épicurien ou stoïcien, entre autres, n’ont pas à ses yeux des ontologies correctes.

La suite du texte suggère que Descartes vise au premier plan le stoïcisme :

« Ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde ; mais ils n’enseignent pas assez à les connaître, et souvent ce qu’ils appellent d’un si beau nom n’est qu’une insensibilité ou un orgueil, ou un désespoir ou un parricide. »

Il suffirait d’enlever à cette citation un court passage (« mais…connaître ») pour en faire un texte digne de La Rochefoucauld, qui alors ne traiterait pas de certains philosophes anciens mais des hommes en général en tant que mus par l’amour-propre, « le plus grand de tous les flatteurs » (Maxime 4 Edition de 1678). Rappelons qu’en exergue du recueil, La Rochefoucauld a écrit :

« Nos vertus me sont, le plus souvent, que des vices déguisés ».

Dans le droit fil de l’interprétation cartésienne, Pascal pathologise aussi, si on me permet l'expression, le stoïcisme :

« Ils (les stoïques) concluent qu’on peut toujours ce qu’on peut quelquefois et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu’il possède quelque chose, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux que la santé ne peut imiter. » ( Pensée 136 Ed. le Guern).

Pascal identifie clairement l'origine des errances de ces philosophes pré-chrétiens : leur manque de connaissance des Ecritures, d’où ces deux travers symétriques que sont l’orgueil (les stoïciens) et la paresse (les sceptiques) :

« Sans ces divines connaissances, qu’ont pu faire les hommes sinon ou s’élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée (c’est le péché originel que les stoïciens ne prennent pas en compte), ou s’abattre dans la vue de leur faiblesse présente (c’est leur source divine que les sceptiques ignorent). Car ne voyant pas la vérité entière, ils n’ont pu arriver à une parfaite vertu ; les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n’ont pu fuir ou l’orgueil ou la paresse qui sont les deux sources de tous les vices, puisqu’il ne peut sinon ou s’y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l’orgueil. Car s’ils connaissaient l’excellence de l’homme, ils en ignorent la corruption, de sorte qu’ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe et s’ils reconnaissaient l’infirmité de la nature, ils en ignorent la dignité, de sorte qu’ils pouvaient bien éviter la vanité (entendons celle des stoïciens) mais c’était en se précipitant dans le désespoir. De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens etc. » (Pensée 194)

Pascal mène ici une entreprise de psychologisation de la philosophie ancienne : pour lui pas de philosophie saine sans confiance dans la Révélation.
Descartes, lui, a essayé de construire avec les seules armes de la raison bien dirigée un édifice qui ne doive rien aux croyances, même si ce qu’il fait monter de la terre ne se heurtera jamais à quoi que ce soit venu du Ciel.
D’ailleurs Pascal a écrit sur lui quatre mots assassins :

« Descartes inutile et incertain » (Pensée 702)

A ses yeux, les vies philosophiques ne valent pas mieux que les vies ordinaires. Réfléchissant sur l’ordre de présentation de ses pensées, il évoque une possibilité :

« Pour montrer la vanité de toutes sortes de conditions, montrer la vanité des vies communes et puis la vanité des vies philosophiques, pyrrhoniennes, stoïques. » (Pensée 588).

Curieux : le cynique, qui pourtant aurait fait pour ces philosophes classiques une cible idéale, n’est, à ma connaissance, pas mentionné.

samedi 9 septembre 2006

Qui s'intéresse encore aux philosophes antiques ? (2)

Socrate et Aristodème se rendent ensemble au banquet organisé par Agathon :

« Or, chemin faisant, Socrate, qui s’était absorbé en lui-même, resta un peu en arrière ; et comme je l’attendais, il me pria de continuer. Arrivé devant la maison d’Agathon, j’en trouvai la porte ouverte ; une plaisante aventure m’attendait. En effet, un esclave sortit aussitôt à ma rencontre pour me conduire où étaient installés les convives que je trouvai déjà sur le point de souper ; sitôt qu’il m’eut aperçu, Agathon s’écria : - Aristodème, tu arrives à point pour te joindre à nous ; si quelque autre affaire t’amenait, fais-moi la grâce de la remettre à plus tard ! Hier d’ailleurs, je t’avais cherché partout pour t’inviter… Mais, Socrate ? Comment se fait- il que tu ne nous l’amènes pas ? Je me retourne : plus de Socrate ! J’expliquai que j’étais pourtant venu avec lui, que c’était même lui qui m’avait décidé. – Et tu as fort bien fait ! dit Agathon. Mais où peut-il bien être ? – Il était encore derrière moi à l’instant ; je me demande moi aussi où il sera passé. – Va voir ! dit Agathon à un esclave, et ramène-le nous ! Et toi, Aristodème, prends place ici, à côté d’Eryximaque. A ce moment, continua-t-il, comme un garçon me lavait les pieds pour me permettre de m’étendre, un autre accourut, annonçant que ce monsieur Socrate, réfugié dans le vestibule des voisins, y restait planté sans vouloir écouter ses appels. – Que me chantes-tu là ? dit Agathon. Cours l’appeler et ne le laisse pas filer ! – Non, non ! laissez-le, intervins-je, c’est son habitude de s’isoler ainsi et de rester planté où bon lui semble. Il ne tardera pas, croyez-moi. Ne le dérangez pas. – A ton gré, dit Agathon. » (Le Banquet Platon traduction de Jaccottet)

« Dignité perdue.
La méditation a perdu toute sa dignité de forme, on a tourné au ridicule le cérémonial et l’attitude solennelle de celui qui réfléchit et l’on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style. Nous pensons trop vite, nous pensons en chemin, tout en marchant, au milieu des affaires de toute espèce, même lorsqu’il s’agit de penser aux choses les plus sérieuses ; il ne nous faut que peu de préparation, et même peu de silence : c’est comme si nous portions une machine d’un mouvement incessant, qui continue à travailler, même dans les conditions les plus défavorables. Autrefois on s’apercevait au visage de chacun qu’il voulait se mettre à penser – c’était là chose exceptionnelle ! – qu’il voulait devenir plus sage et se préparait à une idée : on contractait le visage comme pour une prière et l’on s’arrêtait de marcher ; on se tenait même immobile pendant des heures dans la rue, lorsque la pensée « venait » - sur ou deux jambes. C’est ainsi que cela « en valait la peine » ! » (Le gai savoir I 6 Nietzsche trad. de Albert révisée par Lacoste)

vendredi 8 septembre 2006

Qui s’intéresse encore aux philosophes antiques ? (1)

Dans les premières pages de L’homme sans qualités, Robert Musil constatait que « l’époque avait déjà commencé où l’on se mettait à parler des génies du football et de la boxe ». Afin d’expliquer le nouvel usage du mot, il écrivit :

« Il n’y a pas si longtemps encore, un homme digne d’admiration était un être dont le courage est un courage moral, la force une force de conviction, la fermeté celle du cœur et de la vertu, un être qui juge la rapidité puérile, les feintes illicites, la mobilité et l’élan contraires à la dignité. Cet être, il est vrai, a fini par ne plus subsister que dans le corps enseignant secondaire (sic) et dans toute espèce de déclarations purement littéraires ; c’était devenu un fantôme idéologique, et la vie a dû se trouver un nouveau type de virilité. Comme elle le cherchait des yeux autour d’elle, elle découvrit que les prises et les ruses dont se sert un esprit inventif pour résoudre un problème logique ne diffèrent réellement pas beaucoup des prises d’un lutteur bien entraîné ; et il existe une combativité psychique que les difficultés et les improbabilités rendent froide et habile, qu’il s’agisse de deviner le point faible d’un problème ou celui d’un ennemi en chair et en os. Si l’on devait analyser un grand esprit et un champion national de boxe du point de vue psychotechnique, il est probable que leur astuce, leur courage, leur précision, leur puissance combinatoire comme la rapidité de leurs réactions sur le terrain qui leur importe, seraient en effet les mêmes : bien plus, il est à prévoir que les vertus et les capacités qui font leur succès à chacun ne les distinguerait pas beaucoup de tel célèbre steeple-chaser ; on ne doit pas sous-estimer les qualités considérables qu’il faut mettre en jeu pour sauter une haie. Puis, un cheval et un champion de boxe ont encore cet autre avantage sur un grand esprit, que leurs exploits et leur importance peuvent se mesurer sans contestation possible et que le meilleur d’entre eux est véritablement reconnu comme tel ; ainsi donc, le sport et l’objectivité ont pu évincer à bon droit les idées démodées qu’on se faisait jusqu’à eux du génie et de la grandeur humaine. »

Neurologues, à vos caméras à positrons pour qu’on sache enfin si c’est scientifiquement fondé d’accorder le titre de génie à un cheval ou à Zidane !

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