Les philosophes antiques à notre secours

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Philosophie antique

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lundi 20 août 2018

Oeuvres ruinées pour coeurs à guérir.

Dans Cadavres interpellés. Fiction, mortalité, épreuve du temps chez Baudelaire publié en 1990 dans la Nouvelle revue de psychanalyse et repris dans La beauté du monde (Quarto, 2016), Jean Starobinski commente ainsi quelques lignes du Voyage d’Orient :

« Chez Nerval, comme l’a remarqué Ross Chambers, le temps est figuré de manière ambiguë : il a détruit les lieux consacrés, il a fait disparaître les glorieux édifices. Seuls subsistent quelques restes, « quelques débris de colonnes et de chapiteaux ». Et pourtant, sur un marbre, on peut encore lire une émouvante inscription : « Kardion therapia… guérison des cœurs. » (p. 480)

Et de penser à ces glorieux édifices en ruine que sont le stoïcisme et l’épicurisme, entre autres. Ils ont promis la guérison des cœurs aussi. Aujourd’hui des cœurs troublés tentent de mettre ces vieilles inscriptions au service de leur salut. Moins soucieux de reconstituer les théories du passé que de les mettre au service de l’apaisement de leurs inquiétudes, ils tentent de mettre au goût du jours les antiques credo, espérant que, pour l’essentiel, ils ne les trahissent pas inacceptablement. Mais comme c’est incertain de faire le départ dans ces systèmes entre l’essence et les accidents !
Le pire pour qui respecte les théories et leur visée du vrai serait de réduire ces philosophies à des rituels sans croyances, juste efficaces du point de vue du bien-être, ce que Starobinski appelle dans Le jour sacré et le jour profane (Diogène, 1989, nº 146) « une discipline de l’esprit indépendante de toute orthodoxie ». Paul Valéry, cité par Starobinski dans le même article, écrivait en 1936 dans ses Cahiers :

Honneurs à l’ Église
Ses inventions admirables – (en principe) et d’une valeur universelle quant à la formation d’esprits. Toute une étude « psychologique » à faire de ses inventions.
Elle a créé des exercices – un horaire mental.
Le bréviaire est une idée admirable.
La « méditation » à heure fixe.
La journée bien divisée. La nuit non abandonnée.
A compris la valeur du petit jour. (La Pléiade, t. 1, p. 1355)

Si le stoïcisme par exemple était réduit à n’être que la mise en forme de nos vies matérielles désordonnées, il ne ressusciterait en rien. En effet du point de vue des stoïciens, il était ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui la science et leur morale n’était que de la science appliquée.
Alors on réalise que la science aujourd’hui est fatale au stoïcisme en tant que théorie. Je n’entends guère en effet comment on pourrait être évolutionniste et stoïcien. Certes la « science » épicurienne résiste mieux au progrès du savoir (et encore !) mais sa psychologie est si primitive…
N’est-ce pas plus honnête alors, soit de laisser ces systèmes aux historiens de la philosophie, soit de les reprendre tels quels, contre les sciences et les convictions d’aujourd’hui ! Cela passe entre autres pour le stoïcisme par la réintroduction de la finalité dans les sciences naturelles.

samedi 30 août 2014

Vanité des remèdes stoïcien et épicurien ou scepticisme de rentrée ?

C'est Breuer qui parle (il pense à Anna O.) :

" - Je suis prisonnier de cette obsession : elle ne me dira jamais comment m'échapper d'elle. C'est pourquoi je vous interroge sur votre expérience en la matière, et sur les méthodes que vous avez employées pour vous échapper.
- Mais c'est exactement ce que j'ai essayé de faire la semaine dernière, quand je vous ai demandé de prendre de la hauteur, rétorqua Nietzsche. Une perspective cosmique permet toujours d'atténuer le souffrance et le drame de la vie. Pour peu que vous vous éleviez suffisamment, vous atteindrez des sommets du haut desquels la tragédie cessera d'être tragique.
- Oui, oui, oui..." Breuer était de plus en plus agacé. " Intellectuellement, je sais tout cela. Mais un traitement par l'altitude ne m'apporte aucun soulagement. Pardonnez mon impatience, mais de la connaissance intellectuelle à la connaissance sensible, il y a un abîme, un immense abîme. Souvent, lorsque la nuit je suis dans mon lit, éveillé, effrayé par la mort, je me récite la maxime d'Épicure : " Quand nous sommes, la mort n'est pas là et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas." C'est une vérité éminemment rationnelle, irréfutable. Mais lorsque la peur est plus forte que moi, rien n'y fait et cette phrase ne m'apporte aucun repos. Dans ce cas la philosophie ne suffit plus. Enseigner la philosophie et la pratiquer sont deux choses différentes." (Irving Yalom, Et Nietzsche a pleuré, 1992)

lundi 23 juin 2014

Pourquoi le christianisme a-t-il vaincu et les philosophies antiques et les religions concurrentes ?

" Et maintenant, au milieu de tant de religions qui se disputaient le privilège d'apporter à la misère humaine le remède dont, après les philosophes, elle sentait toujours le besoin, pourquoi le Christianisme l'a-t-il emporté ? Que des raisons extérieures aient pu y contribuer, cela n'est guère contestable. Mais, avant que ces raisons soient intervenues pour faire décidément pencher la balance en sa faveur, il avait déjà conquis bien des âmes, et certes ce n'étaient pas seulement des âmes de déshérités ou de pauvres d'esprit. Loin d'ébranler leur foi, les persécutions n'avaient fait que l'étendre et la consolider. C'est sans doute qu'il y avait en lui, comme dans le Judaïsme rénové, des éléments propres à toucher le cœur, à éveiller des aspirations profondes vers un idéal de pureté morale.
Quels furent ces éléments ? Peut-être une conscience nouvelle de la filiation de l'homme à Dieu dont avaient parlé les Stoïciens. Alors Dieu n'est plus le vengeur, ni le législateur ou l'administrateur, ni l'Être le plus réel, ni même cette Providence qui des seuls Sages, unis par la fraternité, faisait les concitoyens du Dieu dans le monde. Cette fraternité s'étend à tous les hommes sans distinction ; pour l'avoir pareillement proclamé, l'Épicurisme a connu des succès comparables, sous nombre de rapports à ceux du Christianisme. Le culte d'un héros fondateur unissait les fidèles du Jardin ; les Chrétiens fraternisent dans l'amour d'un Père qui est lui-même un Dieu d'amour, dont la grâce est secourable et la miséricorde infinie. Cette notion affective d'un amour qui élève l'homme vers son divin Père, pour redescendre de celui-ci vers ses enfants, voilà, semble-t-il, le pôle autour duquel s'est opérée la transfiguration chrétienne de virtualités incluses , et dans le Platonisme et dans l'Épicurisme. Le premier surtout avait compris qu'il est humainement vain de réclamer un état d'amour qui ne devrait espérer aucun retour ; que l'amour du beau et du bon, stimulant de la moralité, doit trouver sa récompense dans ce sentiment, que celui qui aime ainsi est lui-même "aimé de Dieu", et qu'il s'immortalise dans sa personne morale autant que cela est permis à un homme. Mais pour le Christianisme ce Dieu est "notre père à tous", et, ce qu'il n'était pas, au moins ouvertement ni incontestablement, dans le Platonisme, il est une personne morale." (Léon Robin, La morale antique, 1938, P.U.F., 1963, p 69-70)

dimanche 25 mai 2014

Dans quelle mesure les Grecs anciens étaient-ils différents de nous ?

Dans le premier de mes billets, je me demandais à quelle distance de nous les philosophes anciens se trouvent. Or, Pierre Devambez, sans mentionner,il est vrai, les philosophes, place un gouffre spirituel entre la civilisation grecque antique et celle dont il est le contemporain en 1966 quand il dirige le Dictionnaire de la civilisation grecque. Voici dans son intégralité l'article clair mais discutable qu'il consacre au mot "civilisation" :

" Qui ne sait que notre civilisation est la fille et l'héritière de la civilisation grecque ? On nous l'a si souvent répété que nous sommes excusables d'oublier un peu trop tout ce qui les sépare. Des mots transposés plutôt que traduits nous confirment dans cette illusion, voilant sous une même apparence des notions différentes. S'il est vrai que les Grecs ont été, comme nous, plus que nous peut-être, rationalistes, leur rationalisme s'est exercé sur des données qui nous sont complètement étrangères. Leur religion est un polythéisme anthropomorphique ; pour eux, la divinité ne se révèle pas à travers les êtres et les phénomènes, mais chaque phénomène est susceptible d'être considéré comme dieu, les idées abstraites elles-mêmes prennent vie et le serment par exemple ou la malédiction ont une existence propre, un corps semblable au nôtre. Zeus protège la Justice et condamne l'Injustice, mais ces deux entités sont des êtres vivants : la Justice va trouver Zeus pour lui demander son aide, elle est en quelque mesure indépendante de lui. Le monde est peuplé de tant de divinités que le sentiment religieux, tout en étant très largement développé, se confond souvent avec la superstition.
Nous disons que la Grèce a connu les formes politiques qui sont les nôtres : c'est oublier que la patrie pour eux n'a jamais dépassé les limites d'un canton, que l'État n'a jamais été autre chose que l'administration d'une banlieue. Les Barbares avaient plus qu'eux cette notion d' Empire qui nous est familière. D'ailleurs qu'est-ce que la cité ? Le rassemblement d'une population restreinte et privilégiée qui ne pourrait vivre sans le secours de métèques, lesquels n'ont rien à dire dans la marche des affaires, et d'esclaves qui ne disposent même pas de leur personne. Même dans les États les plus démocratiques, la majeure partie des habitants est privée des droits les plus importants des citoyens. Dirons-nous aussi que, même dans ces États, ces derniers ne sont pas tous sur le même rang et que, d'après les lois mêmes de la cité, ils sont répartis en classes sociales strictement hiérarchisées ? Peu importe que les frontières entre ces classes aient tendu à s'effacer, le principe même de ces divisions n'a jamais été mis en cause. Que penser encore de certaines coutumes qui nous paraissent aussi étranges qu'elles étaient naturelles aux yeux des Grecs, de la façon en particulier dont on désignait les magistrats dans la plupart des cités, par le sort ? C'était pourtant, pensait-on, le moyen le plus sûr de se concilier la bonne volonté divine puisque c'est entre les mains des Immortels qu'on remettait la décision. Ici encore, des atténuations furent apportées à cette règle primitivement souveraine et l'on guida le choix des dieux en ne leur proposant que les candidats les plus dignes ; néanmoins jamais on n'abolit le tirage au sort. On pourrait multiplier les exemples de conceptions foncièrement différentes chez nous et chez les Grecs et l'on en arrive à se demander si, malgré tous les progrès réalisés en ce domaine, ce n'est pas la civilisation matérielle qui, entre les Anciens et nous, demeure le point de contact le plus étroit : les méthodes employées pour cultiver la terre, pour pêcher ou chasser, la façon de boire et de manger, les divertissements ont bien pu changer dans leur forme, ils répondent aux mêmes besoins, s'inspirent des mêmes sentiments ; de même pour les techniques, et il n'y a pas si longtemps - jusqu'à l'invention de procédés nouveaux, à l'utilisation de forces récemment domptées - que nos maçons et nos menuisiers travaillaient de la même façon que ceux d'Athènes au cinquième siècle. C'est un véritable abîme au contraire qui sépare les données sur lesquelles furent construites notre société et celle des Grecs, sur lesquelles reposent nos croyances et les leurs." (p. 109-110)

L'argument relatif à la technique est solide et peut être complété ainsi : si les Grecs n'avaient pas été identiques à nous au sens où ils disposaient d'une raison instrumentale, ils n'auraient pas été capables de fabriquer par exemple des vases en céramique, dont la durabilité est le signe que ceux qui les ont créées ont pensé et agi tout à fait rationnellement. Quant aux croyances autres que techniques, elles ne paraissent pas si loin de nous quand on les identifie non à partir de la culture grecque instituée (religion, politique) mais en lisant les textes des philosophes : si nous comprenons ce que Platon, Aristote ou d'autres philosophes antiques ont écrit, que nous partagions ou non leurs positions, c'est bien parce que nous sommes dotés de la même raison, rendant aptes à aborder de manière logique et cohérente certains problèmes (ce que Devambez reconnaît d'une certaine manière en soutenant que les Grecs étaient peut-être plus rationalistes que nous). Pour résumer, si l'identification des fins peut séparer les hommes (et elle peut aller jusqu'à nous opposer à certains de nos contemporains comme elle peut nous opposer sur certains points aux plus anciens Grecs), la capacité qu'ils ont de trouver, dans le contexte où ils sont, les meilleurs moyens d'arriver à leur buts fait d'eux, quels que soient le temps et la culture où ils vivent, nos contemporains.On peut aussi exprimer ce point en opposant, comme l'a fait Wittgenstein dans les Remarques sur le Rameau d'or de Frazer, l'action instrumentale à l'action rituelle :

" Le même sauvage qui transperce l'image de son ennemi, en apparence dans le but de le tuer, construit effectivement sa hutte avec du bois et aiguise ses flèches dans les règles de l'art et pas en effigie." (Philosophica III, p.124)

"Sauvage" par ses actions rituelles et les croyances qu'elles impliquent, le Grec ancien serait alors aussi civilisé que nous par ses actions instrumentales.

samedi 8 mars 2014

L'anti-modèle.

JOHN FLORY
Né en 1890
Mort de boisson en 1927

Ci-gisent les ossements du pauvre John Flory
Son histoire est l'éternelle histoire,
L'argent, les femmes, les cartes et le gin,
Voilà ce qui eut raison de lui.

Il a versé assez de sueur pour s'y baigner entier
À faire l'amour à des femmes imbéciles ;
Il a connu les tourments indicibles
De cet art lugubre qu'est l'ivrognerie.

Ô étranger, toi qui passes en ces lieux
Et lis cette épigraphe, ne verse pas de larmes ;
Mais reçois cet unique présent :
Apprends de moi comment ne pas vivre.

jeudi 4 avril 2013

L'hostilité du nazisme au grammairisme.

Le 25-12-2008, Jean Bollack éclaire sur le rapport des nazis avec l'Antiquité (en note, il reconnaît ouvertement sa dette par rapport au livre de Johann Chapoutot, Le National-socialisme et l'Antiquité, Paris, 2008) :

" Les instructions données en vue d'une réforme de l'enseignement secondaire dans l'Allemagne nazie étaient, dans les langues anciennes, principalement dirigées contre la grammaire et, de ce fait, contre la lecture (voir, entre autres, le programme des Neue Jahrbücher für Antike und Deutsche Bildung, sous la direction de l'historien Helmut Berve) : " le temps de l'art pour l'art, philologique et grammatical, est terminé " au profit des valeurs et des oeuvres qui les célèbrent. Le "Grammatizismus" ("grammairisme"), décrié en 1934 par deux professeurs engagés dans le "mouvement" (L. Mader et W. Breywisch), est rapproché des positions de l'helléniste Werner Jaeger, une figure alors éminente, professeur à Berlin, puis à Harvard, dénonçant , lui aussi, le "pur formalisme grammatical". La grammaire est proscrite parce qu'elle conduit à l'analyse d'une prise de position individuelle. Les grands auteurs, remodelés et amputés, Horace en latin, Platon en grec, célèbrent la guerre et le commandement, ils légitiment tous deux la primauté des valeurs collectives de l'État germanique. Les "idées" de toute provenance peuvent plus facilement être retraduites et adaptées que les textes, qui résistent et risquent de soutenir les consciences individuelles." (X 2462, Au jour le jour, p. 621-622, PUF, 2013)

Cette remarque n'éclaire pas seulement un point d'histoire ; elle vaut aussi contre toute vulgate (d'ailleurs Jean Bollack se percevait à coup sûr comme un lecteur - des textes grecs antiques - résistant non contre le nazisme mais contre une interprétation dominante qui le marginalisait ). Elle vaut donc aussi contre les remodelages et amputations que risquent de véhiculer, en le sachant ou non, ceux des professeurs qui pratiquent l'enseignement de masse de la philosophie, je veux dire l'enseignement en Terminale avec des programmes, des horaires et des conditions qui rendent souvent bien difficile la lecture attentive des textes. Ajoutons que pour la plupart des élèves de Terminale la langue des philosophes est devenue une langue trop complexe et trop soignée pour ne pas être une langue morte ignorée dont ils attendent de leur professeur une traduction, et on aura une idée de la tâche herculéenne qu'affrontent celles et ceux qui veulent permettre à leurs élèves une prise éclairée de position individuelle sur les textes philosophiques. En plus la diffusion, elle-même massive, de livres ludiques de philosophie light ne joue pas en faveur d'un travail philosophique sérieux dans les classes.

samedi 2 juin 2012

L'invasion allemande de 1940 comme métaphore de la fin de l' Empire Romain ou déménager pendant la débâcle.

Lucien Jerphagnon consacre le chapitre XV de son Histoire de la pensée (Tallandier) à "la fin de tout", entendez les grandes invasions qui détruisirent l'Empire Romain :

" Pour évoquer ce drame qui aujourd'hui encore m'obsède, une analogie me vient, image sans grandeur ni noblesse, mais par là même disant mieux l'absolu de l'absurde aux dimensions d'un monde. Imaginez donc un déménagement, le vôtre, coïncidant par malchance avec la débâcle de juin 1940. Et voilà le camion brinquebalé d'un côté et de l'autre de la ligne de démarcation, puis englué dans les mouvements de l'armée d'occupation, passant et repassant les frontières sous les bombardements. La guerre finie, votre mobilier se trouve éparpillé en différents garde-meubles, et vous finissez par récupérer ici le plus gros de votre piano, là une chaise sans dossier et un dossier sans chaise, ailleurs encore le fauteuil Louis XV de votre grand-mère, mais un bricoleur a remplacé un pied cassé par un autre, procédant d'un guéridon 1925. Une vitrine de salon, longtemps garde-manger pour quelque réfugié, vous rappelle par son vide les bibelots de votre enfance. C'est tout. Et c'est à partir de ces membra disjecta que rentrant vous-même de guerre, vous devez vous refaire un foyer, complétant à mesure les manques avec des meubles de sapin tout droit sortis d'une fabrique réouverte. Vous vous bercez de souvenirs, mais pour votre enfant, nés après la tourmente, tout cela sera le cadre familier de leur jeunesse. Cauchemar d'un surréaliste saoul ? Que non ! Imaginez la chose à l'échelle de sept siècles, et vous approcherez l'idée de ce qu'il advint de la culture gréco-latine d' Occident entre 430 et mettons : l'an 1100" (p.366-367)

Je reprendrai un passage de la métaphore : les philosophies de l'Antiquité, vitrines dévastées et passablement vides, n'offrent souvent plus grand chose à voir mais certains qui pensent moins à connaître qu'à satisfaire leurs besoins y entreposent, en s'imaginant qu'elles ont été faites pour cela, tous les biens nécessaires à leur salut. Réfugiés poussés par le malheur, ils appellent les philosophes antiques à leur secours. D'autres considèrent que ces vitrines étaient d'abord de belles et riches vitrines, offertes en premier lieu à la contemplation des oeuvres contournées qu'elles abritaient. Ils sont donc prompts à s'indigner quand ils voient les premiers se jeter sur elles pour en saisir les maigres en-cas qu'ils se sont eux-mêmes plus ou moins confectionnés.

dimanche 11 juillet 2010

Marc Aurèle, Victor Klemperer et la gloire.

Marc Aurèle écrit dans les Pensées :

" La gloriole occupe-t-elle ton esprit ? Détourne les yeux sur la rapidité avec laquelle tout s'oublie, l'abîme de l'éternité infinie dans les deux sens, la vanité de l'écho que l'on peut avoir, comment ceux qui ont l'air d'applaudir changent vite d'avis et n'ont aucun discernement, et l'étroitesse de l'espace dans lequel la renommée se limite. Toute la terre n'est qu'un point, et sur ce point un tout petit coin est habité. Et là combien d'hommes et quels hommes chanteront tes louanges ? (IV III 7-8 traduction Pierre Hadot)

Victor Klemperer écrit dans son Journal à la date du 24 Février 1934 :

" Être vieux aujourd'hui est pire qu'autrefois. Le ciel a disparu - mais la foi en la gloire aussi. Pour elle, le monde est devenu trop grand. La gloire a existé aussi longtemps que l'on disait encore l'univers (en français dans le texte) pour parler du petit bout d'Europe, aussi longtemps que l'on ne tenait pas compte des mondes étrangers, des milliers et des milliers d'années du passé et de l'avenir de la terre." ( Mes soldats de papier Journal 1933-1941 Seuil 2000 p.100 ) - cf en note le texte original -.

De loin, les deux textes se ressemblent mais, vus de plus près, ils diffèrent largement.
D'abord, Marc Aurèle argumente à des fins éthiques car il s'agit (pour lui et pour n'importe quel homme) de se détacher du souci de la renommée. Quant à Victor Klemperer, en témoin de l'histoire, il constate : la gloire n'est plus une valeur.
Ensuite, si les deux prennent en compte l'espace physique et opposent un espace local à un espace global, Klemperer prend la Terre comme espace global alors qu' elle est précisément pour Marc Aurèle l'espace local, l'espace global étant alors l'univers. C'est donc de la physique qu'il attend l'élévation éthique (Pierre Hadot a bien mis en évidence ce point dans La physique comme exercice spirituel ou pessimisme et optimisme chez Marc Aurèle (in Exercices spirituels et philosophie antique 1993). C'est l'histoire et la géographie physique auxquelles renvoie Klemperer.

Le problème posé par ces deux textes est le suivant : dans quelle mesure les connaissances dont nous disposons aujourd'hui rendent-elles désuètes, dépassées les éthiques dont les philosophies antiques sont porteuses ? Plus précisément, en se centrant sur la question de la gloire : si c'est un fait que le passage du temps a relativisé la valeur de Dieu, a-t-elle aussi relativisé la valeur de la gloire ? Cette dernière est-elle devenue une idole archaïque ? Alors faudrait-il lire les mises en garde des moralistes anciens comme des documents qui n'ont plus de prise sur les nouvelles valeurs ou sur les valeurs modifiées ?
Mais Victor Klemperer a-t-il raison de comprendre la religion de la gloire sur le modèle des religions ? Si on peut sans doute mettre en avant que l'amour de Dieu n'est pas une raison qui éclaire souvent les actions de nos contemporains, en va-t-il de même de l'amour de la gloire ? Ne résiste-t-il pas aux changements de culture et de civilisations ? Serait-il donc alors un invariant anthropologique ?
La question de la nature humaine est en effet inévitablement posée dès que l'on s'interroge sur la valeur des morales antiques. La réponse devra sans doute être cherchée entre deux extrêmes : "elles n'ont pas pris une ride" et " elles n'ont qu'une valeur historique". Mais la référence à la valeur de la gloire met bien en relief la difficulté à déterminer ce juste milieu.

  • " Altsein ist heute schlimmer als in frühern Zeiten. Der Himmel ist fort - aber der Glaube an den Ruhm auch. Für ihn ist die Welt zu gross geworden. Ruhm gab es, solange man noch von dem bissschen Europa l'univers sagte, solange man nicht mit fremden Welten, nicht mit Aberjahrtausenden einer Vergengenheit und einer Zukunft der Erde rechnete." (Tagebücher 1933-1934 p. 92)

mercredi 25 novembre 2009

Est-il donc vain de vouloir le bonheur ?

Jon Elster conclut son article intitulé States that are essentially by-products -1983- (Le laboureur et ses enfants -1986-) par les lignes suivantes:

" On dit que les bonnes choses de la vie sont gratuites : en fait, on pourrait dire que les bonnes choses de la vie sont des effets essentiellement secondaires " (p. 98 de l'édition française)

S'il a raison, les philosophes antiques se sont trompés, qui faisaient des "bonnes choses de la vie" la fin de leur éthique. Comme se tromperait également toute philosophie qui ferait du bonheur une fin de l'activité humaine. La condition nécessaire d'obtention des "bonnes choses" en question serait de ne pas les viser mais de viser très sérieusement, on pourrait dire de tout son coeur, les fins qui, une fois atteintes, produisent lesdites "bonnes choses".

Dans l'ensemble des philosophies hellénistiques, on doit pourtant mettre à part le scepticisme car il semble bien que le bonheur ait été atteint par hasard:

" En fait il est arrivé au sceptique ce qu'on raconte du peintre Apelle. On dit que celui-ci, alors qu'il peignait un cheval et voulait imiter dans sa peinture l'écume de l'animal, était si loin du but qu'il renonça et lança sur la peinture l'éponge à laquelle il essuyait les couleurs de son pinceau ; or quand elle l'atteignit, elle produisit une imitation de l'écume du cheval. Les sceptiques, donc, espéraient aussi acquérir la tranquillité en tranchant face à l'irrégularité des choses qui apparaissent et qui sont pensées, et, étant incapables de faire cela, ils suspendirent leur assentiment. Mais quand ils eurent suspendu leur assentiment, la tranquillité s'ensuivit fortuitement, comme l'ombre suit un corps." (Sextus Empiricus Esquisses pyrrhoniennes I, 12, 28-29 trad. Pellegrin Points p.71)

Il faut faire cependant deux réserves: d'abord, c'est de l'échec d'une entreprise que naît l'effet essentiellement secondaire (alors qu'Elster se centre plutôt sur les effets essentiellement secondaires des succès); ensuite l'effet secondaire en question ayant eu lieu au stade de la découverte de la philosophie en question, la doctrine qui en naît est présentée comme ayant, elle, comme effet principal et intentionnel les "bonnes choses de la vie" (dans la mesure où on peut interpréter non dogmatiquement l'expression en question).

dimanche 8 novembre 2009

Les désirs stoïciens ou épicuriens, aussi idiots que ceux de tout le monde ?

" Faire la Table des désirs idiots de l'homme, pour montrer que tous ces désirs forment la contr'épreuve de sa nature, se déduisent de la rencontre ou du choc de X et de la "réalité"; et que même les dieux désirés, ou craints, ou conçus, sont terriblement bornés à être seulement ce que l'homme ne peut être, (au lieu d'être merveilleusement étrangers à l'homme).
Connaître l'avenir.
Être immortel.
Agir par la seule pensée.
N'être que plaisir perpétuel.
Impassible, incorruptible, ubique.
Vaincre, conquérir, posséder.
Être adoré, admiré.
Ensemble d'impossibilités ou d'improbabilités.
Construction naïve (par négation) de toutes les perfections.
Faire quelque chose de rien; et surtout: Tout savoir, suprême non-sens !"

Paul Valéry Tel quel (1943) (La Pléiade TII p.760)

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