Les philosophes antiques à notre secours

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lundi 12 mars 2007

Héraclite : obscur seulement parce que décontextualisé ?

Sénèque écrit dans la douzième de ses Lettres à Lucilius:

« L’existence entière se divise en époques : elle présente un certain nombre de cercles inégaux et concentriques. Il en est un dont la fonction est d’envelopper et de circonscrire tous les autres ; il s’étend de la naissance à notre dernier jour. Le deuxième enclôt les années de jeunesse. Le troisième resserre dans son tour toute l’enfance. Ensuite se présente l’année, entité idéale, somme de tous les instants, qui, en se multipliant, composent la trame de la vie. Une moindre circonférence contient le mois. Le plus court tracé est celui que le jour décrit, mais le jour va, comme tout le reste, de son commencement à sa fin, de son lever à son couchant. C’est ce qui a fait dire à Héraclite, lequel doit à l’obscurité de son langage son surnom : « Un jour est égal à tout autre jour. » » (Robert Laffont Bouquins p.627)

A lire ces premières lignes, on est fondé à penser que le sens du passage cité est le suivant : un jour est égal à tout autre jour, en ce sens que chacun va de son commencement à sa fin. Il est donc étrange qu' introduisant le texte d’Héraclite à la lumière d’une pensée claire qui la précède, Sénèque, comme pour rendre justice au surnom de son auteur, présente à son sujet le conflit des interprétations :

« La pensée a été diversement interprétée. L’un entend : égal quant au nombre des heures, et son raisonnement n’est pas faux. Si le jour est conçu comme un temps de vingt-quatre heures, nécessairement tous les jours sont égaux, la nuit gagnant ce que le jour a perdu. Le terme « égal », assure l’autre, désigne un certain rapport de qualité. Effectivement la durée la plus étendue n’a rien qu’on ne retrouve en l’espace d’un jour unique : lumière, ténèbres, et, dans le déroulement des alternances célestes, le jour, ici abrégé, ailleurs prolongé, équilibre ces phénomènes, ne les diversifie pas. »

Il est amusant aussi de noter que de cette savante glose Sénèque ne tire rien mais discrètement propose une nouvelle interprétation : un jour est égal à tout autre jour en ce sens que chacun peut et doit être considéré comme le dernier :

« Réglons donc chaque jour comme s’il devait fermer la marche, comme s’il était le terme de notre vie et sa conclusion suprême. »

Reste que si Sénèque juge ici Héraclite incertain et ambigu, c’est qu’il ne l’a pas lu.
Or, il aurait pu car « l’ouvrage circulait encore au début du IIIème s. ap. J.-C. » comme l’écrit Mouraviev (Dictionnaire des philosophes antiques T.III p.596).
Plutarque, qui naît l’année où Sénèque a 54 ans, l’a bel et bien lu, lui, et quand il rapporte le passage en question, tout le mystère du coup disparaît :

« Touchant la question de savoir s’il faut poser l’existence de certains jours néfastes, ou si Héraclite avait raison lorsqu’il blâmait Hésiode d’avoir tenu les uns pour bons, les autres pour néfastes, étant donné qu’il « ignorait que tous les jours sont de même nature », j’en ai traité ailleurs abondamment. » (Vie de Camille 19 Les Présocratiques La Pléiade p. 170)

C'est bien connu: pour Héraclite, Hésiode, s’il savait beaucoup, n’était pas intelligent !

Héraclite : moins clair s’il avait été plus clair ?

Donc l’obscurité du livre d’Héraclite peut être interprétée comme intentionnelle. C’est d'ailleurs la thèse qui semble avoir la préférence de Laërce citant à l’appui deux vers de Timon le sceptique :

« Parmi eux le voici, coucou criard, gourmandeur des foules, Héraclite,
Spécialiste des énigmes, le voici qui se dresse. »

A dire vrai, si ces vers ridiculisent Héraclite en l’animalisant et relèvent effectivement son mépris réprobateur à l’égard de la masse des hommes, suffit-il qu’ils le traitent de « spécialiste des énigmes » pour ranger leur auteur du côté de ceux qui soutiennent « la version d’un ésotérisme délibéré » (Mouraviev p.602) ?

En tout cas, le Socrate laërcien, lui, ne partage pas la version en question. De l’ouvrage que lui aurait apporté d’Ephèse Euripide (cf infra note 1), Socrate aurait dit au tragédien qui lui demandait : « Que t’en semble ? » :

« Ce que j’en ai compris vient de bonne source, ce que je n’ai pas compris aussi, je crois ; sauf qu’il y faut un plongeur de Délos. » (II 22)

L’obscurité du livre aurait tenu alors à son contenu ; telle la perle pour le plongeur, l’objet est si profond que la langue ne peut pas être transparente. Même un Socrate ne serait pas capable de tout comprendre (il comprend tout de même assez bien pour supposer qu’il y a là obscurité riche et non obscurité pauvre).

Reste à savoir si Héraclite aurait pu rendre claire cette obscurité-là. Il peut en effet ou avoir été impuissant à trouver des phrases plus simples ou désireux de ne pas en trouver. Kant dans la préface de la première édition de la Critique de la Raison Pure (1781) donne une raison de ne pas clarifier, autre que celle jusqu’à présent évoquée :

« ( …) Ce travail ne pouvait en aucune façon être mis à la portée du public ordinaire et les vrais connaisseurs en matière de science n’ont pas tant besoin qu’on leur en facilite la lecture (un Socrate comprendrait). Sans doute c’est toujours une chose agréable, mais ici cela pourrait détourner quelque peu de notre but. L’abbé Terrasson (1670-1750) dit bien que si l’on estime la longueur d’un livre non d’après le nombre de pages, mais d’après le temps nécessaire à le comprendre, on peut dire de beaucoup de livres qu’ils seraient beaucoup plus courts s’ils n’étaient pas si courts (l’œuvre d’Héraclite est brève : Mouraviev assure que la partie conservée doit « représenter près des deux tiers de l’original » (p.599)). Mais d’un autre côté, lorsqu’on se donne pour but de saisir un vaste ensemble de la connaissance spéculative, un ensemble très étendu, mais qui se rattache à un principe unique, on pourrait dire, avec tout autant de raison, que bien des livres auraient été beaucoup plus clairs s’ils n’avaient pas voulu être si clairs. Car si ce qu’on ajoute pour être clair (die Hilfsmittel der Deutlichkeit) est utile dans les détails, cela empêche très souvent de voir l’ensemble, en ne permettant pas au lecteur d’arriver assez vite à embrasser d’un coup d’œil cet ensemble ; toutes les brillantes couleurs qu’on emploie cachent en même temps et rendent méconnaissables les articulations et la structure du système qu’il importe pourtant au premier chef de connaître pour pouvoir en apprécier l’unité et la solidité. »

Il me vient à l’esprit que ces brillantes couleurs sont à la structure ce que les qualités secondes sont aux qualités premières. C’est le dessin qui rend lucide et la peinture qui trompe. La clarté est indésirable à partir du moment où elle devient décorative.

note 1 : Je ne sais trop sous quelle forme Euripide a apporté l’ouvrage en question. Mouraviev présente comme une possibilité sujette à caution mais acceptable tout de même l'idée que, tel un des résistants de Fahrenheit 451, Euripide a appris par cœur l’ouvrage d’Héraclite. Or, le passage cité à l’appui de cette version n’évoque en rien une mémorisation mais bien plutôt le transport d’un livre (« Euripide, après lui avoir donné le recueil d’Héraclite ( …) » (II 22)). Il est vrai que Mouraviev cite aussi un passage de Tatien, philosophe grec platonicien du 2ème siècle, que je n’ai pas pu consulter…

vendredi 9 mars 2007

Héraclite et Descartes: pas de vulgarisation.

Et ses concitoyens, les Ephésiens ? Héraclite les rejette avec autant de détermination qu’il refusait de s’inscrire dans la continuité d’Homère et des philosophes que nous appelons présocratiques (Pythagore, Xénophane).
A l’origine de cette exclusion, il y a le bannissement par ostracisme d’Hermodore, « le plus précieux » des Ephésiens, à en croire les paroles que Laërce attribue à Héraclite (2). Le texte suggère que le prix qu’Héraclite lui donne exprime seulement l’amitié qui les unit mais d’autres sources apprennent qu’ Hermodore a été, avant son expulsion, un législateur éphésien prestigieux que les Romains avaient consulté afin de fixer le code juridique des Douze Tables.
D’avoir rejeté hors de la cité Hermodore qui, lui, en avait tant, les Ephésiens perdent, eux, toute valeur. Leur condamnation les condamne à s’abaisser au-dessous des enfants :

« Les adultes d’Ephèse auraient mieux fait de se pendre, tous, (quelle violence dans ces premières ligne ! Le suicide, après les coups portés au prince des poètes grecs…) et d’abandonner la cité aux enfants (…) » (2)

On discute pour savoir quelles opinions politiques attribuer à Héraclite mais ce passage donne raison à Serge Mouraviev quand il propose d’ « interpréter l’idéal héraclitéen comme celui d’une aisymnétie, espèce de régime présidentiel consistant à accorder démocratiquement un pouvoir considérable, mais limité par une constitution écrite, à un citoyen particulièrement valeureux et compétent, capable de garantir l’homonoia (la concorde) et de modérer les appétits excessifs. » (Dictionnaire des philosophes antiques T.III p.581).
Un tel pouvoir fort évoque le régime politique monarchique présenté par Platon dans la République, à la différence près (et elle est de taille) qu’il repose sur un fondement démocratique et suppose donc dès le départ une communauté d’hommes assez lucides et honnêtes pour choisir l’homme d’élite auquel il conviendra de confier un tel pouvoir.

Ce qui est très cohérent avec les lignes qui suivent immédiatement le passage consacré à Hermodore :

« On lui demanda aussi de faire office de législateur pour eux mais il dédaigna l’offre, parce que la cité était déjà sous l’emprise de sa mauvaise constitution. » (2)

Et c’est à nouveau le retour des enfants, non plus maîtres hypothétiques et impuissants d’une cité décomposée, mais compagnons de jeu du philosophe replié :

« S’étant retiré dans le temple d’Artémis, il jouait aux osselets avec les enfants ; les Ephésiens faisant cercle autour de lui, il leur dit : « Pourquoi vous étonner, coquins ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux faire cela que de mener avec vous la vie de la cité ? » (3)

Il y a du cynisme dans l’attitude : qu’on ne s’y trompe pas, ce ne sont pas les enfants qui sont élevés au rang de partenaires du philosophe mais les concitoyens qui sont réduits à être moins que rien car moins que des enfants.
En revanche ce ne serait pas correct d’identifier le choix du temple comme domicile à une volonté pré-cynique de désacraliser les lieux saints. En effet Diogène Laërce nous apprend quelques lignes plus loin qu’Héraclite déposa son livre « dans le temple d’Artémis, après s’être appliqué, selon certains, à l’écrire en un style plutôt obscur, pour que n’y eussent accès que ceux qui en avaient la capacité, et de peur qu’un style commun ne le rendît facile à dédaigner. » (6)

Comme il est fréquemment question de mépris ! « Méprisé lui-même par les Ephésiens » (15) qu’il méprise, Héraclite s’ingénie à faire échapper son ouvrage au statut d’objet méprisable et par le choix du lieu où il le place et par celui de la langue dans laquelle il l’écrit.

Je pense à Descartes qui écrit dans la préface des Méditations :

« Le chemin que je tiens pour expliquer (les questions de Dieu et de l’âme humaine) est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire, que je n’ai pas cru qu’il fût utile de la montrer en français, et dans un discours qui pût être lu de tout le monde, de peur que les faibles esprits ne crussent qu’il leur fût permis de tenter cette voie. » (traduction de Clerselier, édition de 1661 Oeuvres philosophiques TII Garnier p.390)

Plus haut il a tenu à préciser qu' en écrivant le Discours de la méthode en français, il n’avait pas le « dessein d’en (il s’agit des deux questions) traiter alors à fond, mais seulement comme en passant, afin d’apprendre par le jugement qu’on me ferait de quelle sorte j’en devrais traiter par après. »

Lecteurs du français: assez bons pour servir de mesure aux premières explorations métaphysiques, mais trop médiocres pour comprendre leurs aboutissements.
La langue savante n’est pas requise pour exprimer la pensée savante comme si elle ne pouvait essentiellement pas être véhiculée par la langue ordinaire, elle est juste destinée à rendre impossible la lecture aux hommes ordinaires. Ces derniers, parlant la langue populaire, ne peuvent accéder à la pensée savante mais risquent de le croire en reconnaissant leur idiome quotidien dans l’exposition de la métaphysique.

Autant chez Héraclite que chez Descartes, peur d’un rabaissement de leur œuvre au contact des simples.
Héraclite : peur d’être pris pour un quidam.
Descartes : peur d’être mal compris par n’importe qui.

mercredi 7 mars 2007

Héraclite : un enfant prévoyant...

Diogène Laërce ne consacre au début du livre IX que quelques pages à la vie d’Héraclite mais elles suffisent à lui donner un relief saisissant.
C’est tout simplement le portrait d’un homme qui s’isole.
D’abord les grands hommes qui le précèdent, il les met à l’écart:

« Il était d’esprit hautain, plus que personne, et méprisant, comme il apparaît clairement d’après son livre, dans lequel il dit : « La multiplicité des savoirs n’enseigne pas l’intelligence ; autrement, elle l’aurait enseignée à Hésiode et à Pythagore, et encore à Xénophane et à Hécatée » » (1)

Toute une tradition fera d’Héraclite un homme fortement déterminé par son caractère, opposant ses pleurs aux rires de Démocrite (Serge Mouraviev explique dans la si riche notice qu’il consacre au philosophe dans le Dictionnaire des philosophes antiques que cette identification d’Héraclite à un tempérament misanthropique se constitue en milieu romain au Ier siècle avant J.-C. ). Mais dans ces premières lignes de Laërce, il est encore difficile de savoir si le mépris auquel il est fait référence explique le jugement sévère ou si c’est ce jugement qui est une raison du mépris. La chose est d’importance car cela ne revient pas au même d’exprimer philosophiquement un caractère et de tirer d’une philosophie une ligne de conduite. S’il s’agit du premier cas, les lignes de Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal s’appliquent parfaitement alors à Héraclite :

« Peu à peu j’ai tiré au clair ce qu’a été jusqu’à présent toute grande philosophie : la confession de son auteur, et, sans qu’il le veuille ni s’en rende compte, en quelque sorte ses mémoires. » (I 6)

Il se pourrait bien pourtant qu’il s’agisse de passions si puissantes qu’elles commandent à la pensée, tant semble excessif le sort qu’Héraclite désire pour les plus grands poètes :

« Il disait qu’Homère méritait d’être chassé des jeux publics et d’être battu de verges, et Archiloque pareillement. » (1)

Etrange condamnation posthume sous forme de châtiment corporel précisément imaginé: elle pourrait être interprétée (abusivement que cela soit clair) comme la déclaration de guerre de la philosophie à la mythologie et d’un philosophe à la culture grecque archaïque tout entière, annonçant la sévère critique platonicienne à l’encontre des poètes dans la République.

De ces lignes inaugurales, je juge pertinent de rapprocher l’étonnante description que Laërce fait de son enfance :

« Il fut extraordinaire dès son enfance ; étant encore jeune, il disait qu’il ne savait rien ; devenu adulte, qu’il connaissait tout. Il n’avait été l’élève de personne, et disait qu’il avait cherché lui-même et qu’il avait tout appris par lui-même. »(5)

Je pense à Descartes, qui a été un élève assez ordinaire pour assimiler la multiplicité des savoirs que ses précepteurs lui enseignèrent et qui devenu adulte, disait pour cela qu’il ne savait rien. Mais comme Héraclite, il a cherché par lui-même et a tout appris ainsi ; à cette fin il a dû réviser à la baisse toutes les connaissances dont il était, comme malgré lui, nourri.
Ainsi l’absence de maître remplit pour Héraclite peut-être la même fonction que le doute cartésien : sortir indemne d’ une éducation pensée comme transmission de préjugés collectifs. Laërce a bien raison de qualifier d’extraordinaire Héraclite enfant, car, assez mûr pour s’abstenir de recueillir l’héritage importun, il n’a de l’enfant que l’âge.

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