Les philosophes antiques à notre secours

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samedi 3 septembre 2005

Epiménide en purificateur.

Paradoxalement Epiménide est donc renommé non pour des efforts herculéens mais pour une longue absence de 57 ans. Célèbre même jusqu’à Athènes, qui, suivant un oracle de la Pythie, fait appel à lui pour se purifier de la peste. Je ne mentionnerai donc pas Epiménide dans mes cours si je dois illustrer par un exemple mémorable ce que certains historiens ont désigné du nom de « miracle grec », c’est-à-dire la rupture avec le religieux et l’émergence du rationnel, en somme lui aussi purifié de toute croyance suspecte à l’entendement ! En revanche Epiménide me permettrait de parler « philosophiquement » des ovins, sous la forme non plus d’un mouton égaré et égarant, mais sous celle de multiples brebis, noires et blanches. Si je ne suis pas assez savant pour commenter le choix de ces deux couleurs, néanmoins je relève qu’elles sont aussi du genre divaguant, à une différence près par rapport au mouton inaugural, c’est qu’Epiménide les fait errer, mais pas n’importe où, dans un lieu prestigieux d’Athénes, l’Aéropage :

« Et là il les laissa aller où elles voulaient, après avoir ordonné à ses assistants d’offrir, là où chacune d’elles se coucherait, un sacrifice au dieu du voisinage. » (I, 110)

De ce texte Richard Goulet donne une variante :

« de les sacrifier, là où chacune d’elles se coucherait, au dieu du voisinage »

Cette deuxième version présente un sacrifice aléatoire franchement plus économique puisque l’animal non seulement en indique le lieu mais aussi en fournit la matière ! Je pense donc à des moutons non moutonniers, mais fort individualistes, qui, en se dispersant, multiplient par la diversité des endroits, donc des dieux, les chances de succès du rite de purification.

« Et c’est ainsi que le mal cessa. »

Je suis porté à penser que pour la réussite du tout il n’a même pas été nécessaire d’identifier « le dieu du voisinage » (et d’ailleurs qu’est-ce au juste qu’un dieu du voisinage ? A ma connaissance, les dieux, loin d’être fixés ici ou là , ont une identité mobile et multiple. Sans doute s'agit-il du temple du voisinage). En effet, Diogène Laërce, en archéologue-guide de l’Athènes dont il est le contemporain, ajoute :

« C’est pourquoi encore aujourd’hui il est possible de découvrir dans les dèmes d’Athènes (le dème est une circonscription électorale ; Claude Mossé fait l’hypothèse qu’il y en avait une centaine à l’origine : les brebis se sont donc largement éparpillées...) des autels anonymes, en souvenir de la propitiation qui fut alors célébrée. »

Mais il y a une autre version du sacrifice, plus sombre, où Epiménide utilise son intelligence non pour inventer un dispositif hasardeux mais pour identifier la source du mal:

« D’autres rapportent qu’il aurait dit que la cause de la peste était la souillure liée à l’affaire de Cylon et qu’il aurait indiqué la façon de s’en débarrasser. Et pour cette raison on aurait fait mourir deux jeunes gens, Cratinos et Ctésibios, et le fléau aurait été dissipé ».

Je ne m’attendais pas à trouver un sage grec en sacrificateur de jeunes gens (en effet le coupable de l’affaire est l’archonte Mégaclès, accusé d’avoir massacré, alors qu’ils s’étaient réfugiés sous la protection d’Athéna, les partisans de Cylon, candidat à la tyrannie ; les deux jeunes hommes, auxquels Diogène ne fait plus jamais référence, ne sont donc que de vulgaires boucs émissaires ou autrement dit des victimes propitiatoires). Il y a donc deux Epiménide : l’un en sacrificateur qui fait tuer (Diogène précise qu’il a des assistants) en aveugle des animaux et l’autre qui fait assassiner en connaissance de cause des hommes. Cependant, la conclusion de l’histoire me replace en terrain familier : il refuse l’argent que les Athéniens veulent lui donner et préfère en bon politique une alliance entre Athènes et la Crète. Voyons dans ce dernier trait autant le mépris des richesses que l’amour du bien public. Cet homme aimé sans raison des Dieux mérite finalement son auréole.

jeudi 1 septembre 2005

Epiménide: être un sage, ce n'est pas forcément être éveillé.

La vie d'Epiménide ne ressemble à aucune des vies précédentes. Certes les premières lignes donnent le change: comme souvent, Diogène Laërce fait sa généalogie en présentant des alternatives; dans son cas, on ne sait pas en fait de qui il est le fils. Ceci dit, j'ai bientôt l'impression gênante de lire le début d'une histoire fantastique:

" Envoyé un jour par son père dans la campagne pour rechercher un mouton (ce sage semble donc avoir été d'abord un berger, du moins un paysan), il dévia de son chemin à midi (il se perd donc à l'heure où il fait le plus clair) et il s'endormit dans une grotte pour cinquante-sept ans. En se réveillant après tout ce temps, il cherchait le mouton, croyant avoir dormi peu de temps (voilà bien une illustration hyperbolique du caractère trompeur de l'imagination humaine ! ). Comme il ne le retrouvait pas, il vint dans le champ: découvrant que tout avait changé et appartenait à quelqu'un d'autre, il revint vers la ville, tout perplexe. Et là, entrant dans sa maison il rencontra des gens qui lui demandèrent qui il était, jusqu'à ce qu' il trouve son plus jeune frère, maintenant déjà âgé (est-il devenu, le temps passant, le tout petit frère de son pourtant jeune frère ?) et apprenne de lui toute la vérité. Quand on l'eut reconnu, il fut considéré chez les Grecs comme l'homme le plus aimé des Dieux (pour avoir dormi cinquante-sept ans ? Etrange ! Subir passivement pendant une si longue durée le passage du temps, n'avoir donc aucune action à mettre à son compte et néanmoins être le favori des dieux ! A moins que la faveur divine ne se traduise par le maintien d'une apparence juvénile ?) (I, 109)

Je ne sais que penser de cette histoire: dois-je en tirer l'idée qu'est sage celui qui reste le même alors que tout change autour de lui ? Ce long endormissement à l'abri de tout serait une allégorie paradoxale ? En sorte que je pourrais faire de cet enfant immobilisé par le sommeil l'illustration de l'éveil vigilant du stoïcien par exemple, enfermé dans sa citadelle intérieure ? Comment ne pas penser aussi à la Caverne platonicienne, d'où il faut s'enfuir au plus tôt si on veut découvrir la réalité ensoleillée du monde intelligible ? Bizarre Epiménide qui fait ici l'inverse, en s'enfonçant dans une grotte pour presque toute une vie alors que le soleil est à son acmé ?

mercredi 6 juillet 2005

Myson l'obscur.

Anacharsis n’est pas comme Socrate: il est sûr d’être sage. Mais il va pourtant vérifier auprès de la Pythie que personne d’autre n’est, de ce point de vue, plus réussi que lui. Et l’oracle désigne Myson, celui-là même que Platon dans le Protagoras mettait dans la liste des sept sages à la place de l’indigne Périandre. La prêtresse donne en plus une adresse : « Chéné sur l’Oeta » ; ce qui est certain, c’est que Myson est Grec mais originaire d’un endroit perdu. Laërce hésite entre deux localisations puis consacre plusieurs lignes à présenter d’autres hypothèses. Anacharsis, en tout cas, lui rend visite :

« Poussé par la curiosité, (Anacharsis) alla dans ce village et trouva l’homme en train d’adapter en plein été une poignée à sa charrue. Il lui dit : « Myson, ce n’est pas la saison de la charrue ». Et l’autre de dire : « C’est précisément le moment de la réparer » (I, 106)

Si Anacharsis a bien inventé l’ancre et le tour de potier, il a un point commun avec Myson : ce sont des techniciens. Certes celui-là est un innovateur alors que le second n’est qu’un réparateur, mais les deux mettent les mains à la pâte. Ces sages sont attachés aux choses et les perfectionnent, les améliorent. Comme on est loin du cynique dont le rêve sera de se priver de toute chose, à l’instar de l’animal, imaginé en relation directe avec la nature sans la médiation d’aucun artefact ! Reste que ce Myson a tout de même le côté cynique consistant à faire en hiver ce qu’on fait en été et inversement. A vrai dire, sa posture n’est que modérément déplacée : au fond, ce sage un peu fourmi n’est qu’un laboureur très prudent. Mais on ne sait pas ce que Myson, à part cultiver la terre, pensait. De lui Diogène ne cite qu’une sentence :

« Il disait qu’il ne fallait pas scruter les faits en se fondant sur les paroles, mais scruter les paroles en se fondant sur les faits. Car ce n’est pas en vue des paroles que les faits sont réalisés, mais c’est en vue des faits que les paroles sont prononcées. » (108)

J’ai l’impression que c’est une manière de mettre les actions au-dessus des mots et d’encourager à juger les paroles des hommes à la lumière de ce qu’ils font et non l’inverse. Appliquant cette manière de voir à Myson lui-même, j’en conclus que, s’il répond à Anacharsis, c’est pour éclairer ce qu’il fait. J’aurais tort de penser que, tel un cynique, il se fait voir en train de réparer l’engin dans le seul but de donner une leçon. C’est un artisan qui s’explique, pas un professeur qui joue au manuel. En remontrer n’a pas du tout intéressé Myson : c’est en effet le seul sage misanthrope. Diogène, s’appuyant sur Aristoxène, élève d’Aristote, le compare à Timon, non pas le sceptique de Phlionte, l’auteur des mordantes Silles, mais cet Athénien connu seulement pour sa haine des hommes et célébré par Shakespeare. Mais il a la misanthropie gaie :

« On le vit en tout cas à Lacédémone rire tout seul dans un endroit désert. Soudain, comme quelqu’un se présentait et lui demandait pourquoi il riait alors que personne n’était là, il dit : « C’est justement pour cette raison » (108)

Je réalise que le rire d’un sage est un fait rare, Myson n’est-il pas le premier dont Diogène rapporte le rire ? Mais celui-ci est une explosion plutôt antipathique de triomphe solitaire. Etonnant sage, sans ami ni disciple, dans le désert, comme un ermite qui n’aurait que le culte de soi. Montaigne mentionne ce rire mais lui donne, je crois, un autre sens :

« Mison l'un des sept sages, d'une humeur Timoniene et Democritiene interrogé, dequoy il rioit seul : De ce que je ris seul : respondit-il. » (Essais Livre III, VII, De l’art de conférer)

Ce rire-là est un méta-rire, un rire sur le comique du rire déplacé, mais reste l’énigme de la raison du premier rire, de celui, vite avorté en somme, dont il rit. Ce sage isolé qui passe 97 ans à fuir les autres tant il se juge différent, et je suppose meilleur, se retrouve à la fin pris pour un autre (et pas le meilleur !) tant il faut beaucoup d’autres autour de soi pour être quelqu’un de vraiment exceptionnel :

« Aristoxène dit que s’il n’était pas célèbre, c’est parce qu’il n’était pas originaire d’une ville, mais d’un village, qui plus est obscur. C’est pourquoi, à cause de son manque de célébrité, certains ont rattaché ce qui le concerne à Pisistrate le tyran, mais ce n’est pas le cas de Platon le philosophe. » (108)

Enfin être immortalisé dans un dialogue de Platon, ce n’est tout de même pas mal. Et puis ce presque inconnu des hommes a eu pour lui la reconnaissance d’Apollon. Il aurait eu peut-être eu davantage s’il avait rendu constamment publique sa détestation du genre humain, comme Cioran par exemple.

mardi 5 juillet 2005

Anacharsis: semi-Barbare mais vraiment lucide.

Anacharsis est sage mais il est barbare aussi. Du moins à moitié, par son père. Précisément il est Scythe. De tous les philosophes dont traite Diogène Laërce, c'est le seul originaire de ces terres lointaines qui correspondent aujourd'hui à la Russie Méridionale. Par sa mère, il se rattache à la Grèce. Héritier à première vue équilibré, il parle les deux langues. Mais c'est aussi un comparatiste:

"Il écrivit un poème de huit cent vers (sur) les coutumes des Scythes et celles des Grecs du point de vue de la simplicité de la vie et des choses de la guerre" (I, 101)

Diogène ne dit rien du jugement porté mais il attribue au sage une liberté de langage telle qu'elle devient proverbiale: "parler comme un Scythe" dira-t-on après lui. Pareil à un Persan à la Montesquieu, il semble avoir porté sur les moeurs grecques un regard détaché et critique, qui lui donne à mes yeux une certaine allure cynique. Anarchasis dénonce en faisant le surpris:

"Il disait trouver étonnant que les Grecs légifèrent contre ceux qui commettent des actes violents mais honorent les athlètes du fait qu'ils se battent entre eux" (103)

Ou bien:

"Il disait que l'huile (d'olive) est un poison qui rend fou, car les athlètes qui en sont oints sont pris de folie les uns envers les autres."

Loin d'adhérer comme Périandre aux valeurs de la cité jusqu'à rêver de triompher à Olympie, Anacharsis prend ses distances. Mais je ne comprends pas toujours à quoi il fait allusion:

"Il est étonnant, dit-il encore, que les Grecs pour commencer boivent dans de petites coupes et, lorsqu'ils sont rassasiés, dans de grandes" (104)

Devançant Platon, est-il allé jusqu'à condamner la démocratie ?

"Il disait trouver étonnant que chez les Grecs les spécialistes participent aux concours, mais que les juges (de ces concours) soient des non-spécialistes" (103)

Il est à la limite de l'ethnologue quand il relève l'usage grec du charbon de bois:

"Il dit que ce qu'il avait vu de plus étonnant chez les Grecs était qu'ils laissaient la fumée dans les montagnes et introduisaient les morceaux de bois dans la Cité." (104)

Lui-même aurait inventé l'ancre et le tour de potier. Drôle de sage qui sait encore se servir de ses mains ! Mais il est étrange qu'à l'origine de l'ancre il n'ait cessé avec tant d'insistance d'identifier la navigation à un danger mortel:

"Apprenant que l'épaisseur (de la coque) d'un navire faisait quatre doigts, il dit que telle était la distance qui séparait les passagers de la mort (...) Comme on lui demandait quels vaisseaux sont relativement sûrs, il dit: "Ceux qui sont en cale sèche" (...) Comme on lui demandait lesquels sont les plus nombreux, les vivants ou les morts, il dit: "Dans quelle catégorie ranges-tu ceux qui naviguent ?" (103-104)

A moins que l'ancre ne soit justement le moyen sur un bateau d'échapper à la mort ! Sans viser cette fois spécialement les Grecs, il inaugure la critique du commerce avec des formules qu'on pourrait trouver dans la bouche de Diogène ou d'Antisthène:

"Pourquoi, disait-il, interdit-on le mensonge et ment-on ouvertement dans les boutiques ?" (104)

Ou bien:

"Il dit que le marché se définit comme un lieu fait pour se tromper les uns les autres et pour s'enrichir." (105)

Mais qu'on ne conclue pas de cette liberté de ton par rapport à la terre maternelle qu'Anacharsis met la Scythie au plus haut. Quand il mentionne sa patrie, c'est pour la définir par des manques !

"Comme on lui demandait s'il y a chez les Scythes des flûtes, il dit: "Pas plus qu'il n'y a de vignes" (104)

Attaqué à cause de ses origines, il semble admettre que naître Scythe n'est pas le mieux, même si l'inhospitalité de qui le décrie est réellement honteuse:

"Alors qu'un citoyen de l'Attique l'injuriait parce qu'il était scythe, il dit: "En vérité, ma patrie m'est un sujet de reproche, mais toi, tu es un sujet de reproche pour ta patrie" (104)

Ainsi, malgré ses observations critiques, Anarcharsis prend le parti de la civilisation grecque avec laquelle il veut fraterniser. On pourrait interpréter ainsi la manière dont il force l'hospitalité de Solon:

"Hermippe dit qu'en arrivant dans la maison de Solon Anacharsis ordonna à un des serviteurs d'annoncer (à Solon) que venait chez lui Anacharsis qui voulait le voir, et, si possible, devenir son hôte (dans l'esprit du Scythe l'hôte est celui qui est accueilli). Et le serviteur, après l'avoir annoncé, reçut de Solon l'ordre de lui dire qu'on se faisait des hôtes étrangers quand on était dans sa patrie (dans l'esprit de Solon, l'hôte est avant tout celui qui accueille). Partant de cette réponse, Anacharsis dit que (Solon) était maintenant dans sa patrie et qu'il lui appartenait de se faire des hôtes étrangers. Solon, frappé par cet à-propos le fit entrer et en fit son plus grand ami." (102)

J'en conclus a) que même entre deux sages l'ambiguïté des mots crée des malentendus b) que Solon, guère accueillant, est facilement impressionnable c) mais que gagner son amitié tient tout de même à un rien Bien que frère de Canuidas, roi des Scythes, il a donc choisi pour patrie d'adoption la Grèce. Il va le payer de sa vie:

"Au bout d'un certain temps, comme il était retourné en Scythie et avait la réputation de renverser les coutumes de sa patrie, du fait qu'il faisait grand cas des valeurs helléniques, il fut atteint d'une flèche par son frère à la chasse (la tournure syntaxique fait indubitablement de cet accident de chasse un réglement de compte politico-familial) et mourut, après avoir dit qu'il était revenu de Grèce sain et sauf grâce à son langage (j'aurais préféré lire "malgré"), mais avait été perdu chez lui par jalousie. Certains disent qu'il fut tué alors qu'il pratiquait des rites helléniques." (102)

Dans l'épigramme qu'il lui consacre , Diogène Laërce va jusqu'à en faire un actif prosélyte:

"Quand Anacharsis vint en Scythie, après avoir longuement erré, Il voulut persuader tout le monde de vivre selon les coutumes de l'Hellade. Alors qu'il avait encore à la bouche la parole inachevée, Un roseau ailé l'emporta immédiatement chez les Immortels."

Moralité: si Anacharis n'était qu'à demi barbare, ses congénères l'étaient jusqu'à la moëlle.

lundi 4 juillet 2005

Périandre: une bien maigre sagesse.

Pour la première fois depuis que j'écris ce blog, la conduite d'un philosophe non seulement n'a rien de sage, mais en plus est en contradiction avec ses paroles. Pierre Larousse dans l'article qu'il consacre à Périandre est porté à juger les Grecs fort étranges ("dans tout cela rien ne montre le vrai sage et il faut que les Grecs aient eu sur la sagesse d'autres idées que nous") et trouve un peu fort de café que seules des phrases donnent une si belle réputation:

"Quelques maximes en vers, insérées dans les recueils des poëtes gnomiques et qui passent pour être de lui, auront contribué à faire voir en lui un grand philosophe, tandis qu'au contraire ni sa vie publique ni sa vie privée témoignent du moindre souci de la morale" (Tome 12, 1874)

Et que lit-on ? Pour clarifier, je vais présenter sous la forme d'un double tableau la morale périandrienne. Ce qu'il n'aime pas: a) le gain et l'argent quand ils dépassent le convenable b) la tyrannie appuyée sur la violence, voire la tyrannie tout court c) la précipitation, car elle est cause d'échec d) les plaisirs, jugés corruptibles Ce qu'il aime: a) la tranquillité b) la démocratie (et il a exercé quarante ans et demi la tyrannie d'après Aristote) c) les honneurs parce qu'immortels d) la modération dans la prospérité e) la maîtrise de soi dans l'infortune f) l'amitié g) le respect des promesses h) la conservation des secrets i) corriger pour punir mais aussi pour prévenir. j) l'exercice ("De lui est la maxime:"Tout est dans l'exercice" I,99) Certes sa vie n'était guère raisonnable mais comme elle était intéressante, à la différence de ces conseils sans âge et sans saveur qu'on trouverait aussi bien dans la bouche de n'importe quel autre. Cependant je garderais de lui l'éloge de l'exercice et renverrais entre autres au néant: 1) la pensée dite profonde mais qui ne s'exerce jamais 2) les sentiments intenses mais qui ne se montrent pas 3) la morale qu'on affiche mais qu'on n'applique pas Je jugerais donc la pratique de quoi que ce soit comme le critère de l'existence de cette chose. Mais l'exercice, c'est aussi ce qui permet aux pensées de se former (pour penser, il faut s'exercer à penser), aux sentiments d'exister (pour aimer, il faut ne pas cesser de se conduire de manière aimante), à la morale de devenir une disposition (pour être moral, il faut s'habituer à se conduire selon certaines règles). Tout mettre dans l'exercice, c'est douter de la réalité de toutes ces choses jugées si intérieures qu'on pense et qu'on n'a pas besoin de les montrer et que ce n'est pas par la pratique, supposée bien trop extérieure, qu'on a pu les posséder. C'est aussi compter sur le temps et se méfier des instants. Mais je ne crois pas une seconde que Périandre ait mis ces pensées-là dans sa maxime ! En tout cas, lue ainsi, elle porte accusation contre sa vie vu qu'il n'y exerce aucune vertu et qu'une vertu sans exercice n'est qu'un mot.

vendredi 1 juillet 2005

Périandre, un sage ? (3)

Il reste deux anecdotes pour suggérer que Périandre n'a pas sa place parmi les sages. La première fait de lui un voleur:

"Ajoutons qu'Ephore (4ème siècle av.JC) raconte qu'il jura, s'il l'emportait à Olympie dans la course de chars, de consacrer une statue en or (ce tyran ambitionne d'être un athlète; à ne pas confondre avec un philosophe qui veut être l'analogue d'un sportif dans le domaine de la lutte morale). Après avoir triomphé, comme il manquait d'or (comment peut-on être vraiment sage et ne pas avoir assez d'or ?), voyant à l'occasion d'une fête locale les femmes parées (de bijoux), il mit la main sur toutes ces parures et envoya l'offrande (promise)"

En somme, s'en prendre aux hommes pour complaire aux dieux. Epicure est encore loin qui les tranquillisera en remettant les dieux à leur place. La version racontée par Hérodote est fort différente:

" Il fit aussi en un même jour dépouiller de leurs habits toutes les femmes de Corinthe, à l'occasion de Mélisse, sa femme. Il avait envoyé consulter l'oracle des morts sur les bords de l'Achéron, dans le pays des Thesprotiens, au sujet d'un dépôt qu'avait laissé un étranger. Mélisse, étant apparue, répondit qu'elle ne dirait ni n'indiquerait où était ce dépôt, parce qu'étant nue, elle avait froid ; les habits qu'on avait enterrés avec elle ne lui servant de rien, puisqu'on ne les avait pas brûlés. Et, pour prouver la vérité de ce qu'elle avançait, elle ajouta que Périandre avait déposé dans le sein de la mort le germe de la vie. Cette preuve parut d'autant plus certaine à Périandre, qu'il avait joui de sa femme après sa mort. Ses envoyés ne lui eurent pas plutôt fait part, à leur retour, de la réponse de Mélisse, qu'il fit publier par un héraut que toutes les femmes de Corinthe eussent à s'assembler dans le temple de Junon. Elles s'y rendirent comme à une fête , avec leurs plus riches parures ; mais, les femmes libres comme les suivantes, il les fit toutes dépouiller par ses gardes, qu'il avait apostés dans ce dessein. On porta ensuite par son ordre tous ces habits dans une fosse, où on les brûla, après qu'il eut adressé ses prières à Mélisse. Cela fait, l'ombre de Mélisse indiqua à celui qu'il avait envoyé pour la seconde fois le lieu où elle avait mis le dépôt " (Histoires V, 92, trad. de Larcher)

Périandre le nécrophile dépouille les femmes non pour apaiser la sienne mais afin de mettre la main sur de l'argent. Certes il fait tout ce qu'il faut pour connaître la vérité mais ses efforts n'ont comme fin qu'une possession bien commune. La deuxième anecdote concerne sa mort. Il apparaît en commanditaire de tueurs chargés entre autres de mettre fin à sa propre vie. Le dispositif, qui vise à faire de lui un mort invisible, est complexe et coûteux en vies humaines. S'il est mort de découragement, il n'a en tout cas rien perdu au moment décisif d'une certaine intelligence calculatrice et planificatrice:

"Certains disent que voulant que sa sépulture ne soit pas connue (à la différence du premier sage Thalès qui choisit l'écart pour être au centre -note du 21-05-05, le dernier plus banalement s'écarte pour disparaître) il ordonna à deux jeunes gens à qui il avait indiqué un chemin, de sortir de nuit et de supprimer celui qu'ils rencontreraient, puis de l'ensevelir. Ensuite (il ordonna) à quatre autres d'aller à la poursuite des premiers, puis de les supprimer et de les ensevelir. A nouveau, il en envoya encore un plus grand nombre à la poursuite de ces derniers. Et ainsi il fut lui-même supprimé en rencontrant les premiers."(96)

Abusé par sa mère la nuit (selon Parthénius), il trompe ses meurtriers qui, abusés aussi par la nuit, l'exécutent. Je me demande néanmoins pourquoi il juge prudent de faire assassiner les quatre tueurs de tueurs. Sans doute fait-il l'hypothèse que les deux premiers sicaires, en cherchant à éviter les coups fatals, risquent de "cracher le morceau". Mais il aurait pu encore plus prudemment penser qu'un des quatre pouvait juste avant de mourir lancer quelque chose comme: "On n'a fait que tuer sur ordre de Périandre deux hommes qui nous ont dit avant de mourir qu'ils ont tué, eux aussi sur ordre de Périandre, un homme qu'ils ont enseveli à tel endroit." Au fond, Périandre, qui met ici toute sa sagesse à organiser sa fin, aurait dû, s'il avait vraiment bien fait les choses, programmer l'extermination de l'humanité entière ! Mais enfin, bien que précautionneux à moitié, Périandre réussit son plan:

"Les Corinthiens inscrivirent sur son cénotaphe: Ici la terre ancestrale de Corinthe aux golfes marins contient Périandre, qui tenait la première place par la richesse et la sagesse." (97)

Etranges vers qui remplissent d'un cadavre un cénotaphe censé être vide. C'est le passant qui cette fois sera abusé à la lecture en plein jour de ces lignes mensongères. Reste une énigme: pourquoi le même homme qui souhaite triompher à Olympie veut-il être un mort introuvable ? Diogène Laërce vient de raconter toutes les infamies de Périandre; apparemment il ne bronche pas et aligne les méfaits sans émettre le moindre doute sur la valeur de sa sagesse. Cependant, dans l'épigramme qu'il lui consacre, il se rattrape, bien que discrètement:

"Ne t'afflige pas de ne pas obtenir quelque chose, Au contraire, réjouis-toi de tous les bienfaits que Dieu t'accorde. Car le Sage Périandre s'est éteint par découragement Pour n'avoir pas obtenu une affaire qu'il désirait."

J'imagine que son découragement a disparu au moment même où la dernière affaire qu'il désirait s'est réalisée ! Je note avant tout que si Diogène n'est pas assez sage pour ne pas présenter la mort comme un mal, il est assez lucide pour déconseiller à qui le lit d'imiter Périandre. Or, un sage qui n'est pas digne d'être imité, c'est, en toute rigueur, une contradiction dans les termes.

jeudi 30 juin 2005

Périandre, un sage ? (2)

Je continue de commenter, comme elles se présentent, les lignes que Diogène consacre à Périandre. Après donc avoir évoqué sa mort par découragement, il m’apprend, s’appuyant sur Hérodote, que le septième sage a été l’hôte du tyran dont Thalès a été le sujet, je veux dire Thrasybule de Milet. C’est d’ailleurs par une courte lettre de Thrasybule que se termine la biographie de Périandre :

« Je n’ai rien répondu à ton héraut, mais, l’ayant conduit dans un champ de blé, je fauchais, en les frappant d’un coup de bâton, les épis qui dépassaient, alors qu’il m’accompagnait. Et il te fera part, si tu le lui demandes, de ce qu’il a entendu ou de ce qu’il a vu auprès de moi. Et toi agis de la sorte, si du moins tu veux renforcer ta dictature : supprime les citoyens qui se distinguent, qu’ils te paraissent des ennemis ou non. Car pour un dictateur, tout homme soulève la suspicion, fût-il du nombre de ses compagnons » (I, 100)

Ce que l’envoyé de Périandre demandait à Thrasybule, c’était bien sûr la recette du bon gouvernement. Et si Diogène est muet sur les suites de la rencontre, Hérodote met les points sur les i : Périandre a bien compris la métaphore, devenant plus cruel encore que son père. Décidément le « cas Périandre » ne s’arrange pas. Diogène poursuit alors en citant l’ouvrage d’Aristippe Sur la sensualité des Anciens. Laërce cite quelques fois ce texte dont l’auteur est en réalité assez incertain et n’est de toute façon pas Aristippe le Cyrénaïque, à nos yeux concurrent d’Epicure pour le monopole de la définition vraie de l’hédonisme, si j’ose dire. Cet Aristippe-là ou Pseudo-Aristippe semble avoir rapporté en général de banals ragots d’alcôve. En revanche, ce qu’il dit de Périandre, quoique sans doute dépourvu de toute justification historique, est assez inattendu. D’une certaine manière, Périandre a joué à Oedipe mais en toute connaissance de cause, si on peut dire :

« Sa mère Cratéia qui était éprise de lui couchait avec lui en secret et il y trouvait du plaisir. Mais lorsque l’affaire fut découverte, il se montra insupportable envers tous du fait que la découverte le faisait souffrir » (96)

Robert Genaille restitue de la même manière l’anecdote et ne me donne donc cette fois l’occasion d’aucune critique:

« Sa mère Cratéa en était devenue amoureuse et il allait avec elle en cachette pour son plus grand plaisir. La chose s’étant ébruitée, il en devint insupportable pour tout le monde, parce qu’il était mécontent d’avoir été découvert. »

On est bien sûr à mille lieues de l’inceste dont les cyniques faisaient l’éloge et qui avait comme finalité de mettre en évidence la dimension conventionnelle des usages et précisément dans ce cas de ceux qui règlent les rapports familiaux. Non, Périandre a honte, il ne fait pas ce que devrait faire tout homme raisonnable mais clairement ce qu’un homme guidé par la raison ne devrait jamais faire. C’est l’inceste cachottier, l’ordinaire, l’indéfendu. On en resterait là si Richard Goulet dans un note ô combien précieuse ne donnait une autre version du même accouplement interdit. Il la tire des Narrationes amatoriae de Parthénius de Nicée (deuxième moitié du Ier siècle av.JC), je lui laisse la parole :

« Périandre était au début un homme raisonnable et doux et non le tyran meurtrier que connaît la tradition. Sa mère était amoureuse de lui. Tant qu’il ne fut qu’un enfant, son désir était satisfait par les baisers qu’elle pouvait lui donner. Par la suite, pour séduire le jeune homme, elle lui fit croire qu’une belle femme souhaitait se donner à lui à condition qu’il n’y eût aucune lumière et qu’elle ne fût pas contrainte à parler. C’est ainsi que la mère de Périandre devint la maîtresse inconnue de son fils. Un jour, ne supportant plus de ne pas connaître la femme dont il était maintenant amoureux (j’en conclus que l’échange de paroles n’est pas une condition nécessaire de la naissance de l’amour...), Périandre fit cacher une lampe qu’il courut chercher lorsque sa mystérieuse compagne vint le rejoindre. En découvrant la vérité, il voulut tuer sa mère, mais fut retenu par l’apparition d’un démon. Sa mère se tua et lui-même sombra dans une démence qui l’amena à exterminer nombre de ses concitoyens. » (note 4, p.133)

Cette variante sauve l’honneur de Périandre, mais n’importe quel philosophe hellénistique (épicurien, stoïcien, sceptique) le jugerait tout de même sévérement : ces premiers sages ont finalement des côtés bien ordinaires. On peut aussi identifier ce texte à une des premières tentatives, j’imagine, d’expliquer une politique par des histoires psychologiques et familiales. Viendra bien plus tard Freud, s’occupant du président américain Woodrow Wilson. En effet, la psychanalyse n’est pas loin : cette Cratéia est le parangon de la mère abusive et ce Périandre, qui se caligulise, celui de l’enfant abusé. Il n’en reste pas moins inhabituel d’identifier à un sage un adulte traumatisé...

mercredi 29 juin 2005

Périandre, un sage ? (1)

C’est le dernier des sept Sages mais on se demandera si la tradition a bien fait de l’inclure dans la liste. Platon dans le Protagoras (343 a) lui substitue Myson de Khêné. Lucien (120-180), faisant le récit de sa visite aux Iles des Bienheureux, écrit sagement :

« Je veux vous dire maintenant tous les grands hommes que j'y ai vus : d'abord, tous les demi-dieux et les héros qui ont porté les armes devant Troie, à l'exception d'Ajax de Locres : on prétend que c'est le seul qui soit châtié dans le séjour des impies ; puis, parmi les barbares, les deux Cyrus, le Scythe Anacharsis, le Thrace Zamolxis , l'Italien Numa, le Lacédémonien Lycurgue, les Athéniens Phocion, Tellus , et les Sept Sages, hormis Périandre » (Histoire vraie II, 17, trad. de Eugène Talbot)

Il est certain que la lecture du premier paragraphe consacré par Diogène Laërce à Périandre est à couper le souffle. Ce ne sont pas les premières lignes qui étonnent, même si Diogène s’étend plus que d’habitude sur la famille du sage. J’en conclus que ce Périandre n’est pas un humble : non seulement il est issu de la mythique famille des Héraclides (les descendants d’Héraclès) mais en plus il est tyran de Corinthe, fils de tyran, époux d’une fille de tyran (Mélissa, fille de Proclès, tyran d’Epidaure), gendre d’une fille et d’une soeur de tyrans ! Je suis déjà un peu étonné de lire qu’il a eu de sa femme deux garçons dont « le plus jeune était intelligent, l’aîné un imbécile ». Connaissant ce qui suit, je vois dans ce beau tableau comme l’introduction discrète d’une tare mais enfin l’imbécillité d’un fils ne diminue en rien la sagesse d’un père, d’autant moins que Lycophron le frère est à la hauteur du géniteur. En revanche ce qui suit est accablant:

« Au bout d’un certain temps, dans un mouvement de colère, il tua son épouse, alors enceinte, en la frappant avec un tabouret ou en lui donnant un coup de pied, parce qu’il avait accordé foi aux accusations portées par des concubines que par la suite il fit brûler vives. » (I, 94)

Non, je ne lis pas les Vies des douze Césars de Suétone mais les Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce et pourtant cette première action attribuée à cet ultime sage a tout du fait divers sordide. C’est un crime passionnel que commet Périandre au comble de l’aveuglement. Piégé par la calomnie, ce Périandre-Othello est un violent qui redouble de violence au moment de retrouver la vue. Imperturbable, Diogène continue la narration de l’horrible :

« Il fit également exiler à Corcyre (Corfou) son fils du nom de Lycophron parce qu’il pleurait sa mère (j’en conclus qu’une des manifestations de l’imbécillité est l’absence de chagrin). Mais, déjà parvenu à un âge avancé, il le fit appeler pour qu’il reprît la tyrannie (Hérodote m’apprend qu’il ne peut tout de même pas confier le pouvoir à l’aîné qui est stupide) : les Corcyréens, devançant ses projets, firent périr son fils (en échange, Périandre serait venu régner à Corcyre, merci Hérodote). A la suite de quoi, dans un accès de colère, il envoya leurs fils chez Alyattès pour qu’ils soient castrés » (95).

Comparant ce récit à celui qu’en a donné Hérodote dans le 3ème livre de ses Histoires, je réalise à quel point mon cher Diogène est un mauvais conteur. Il omet des précisons décisives, fait des raccourcis abrupts : c’est finalement quelquefois un élève médiocre qui n’a pas su bien prendre ses notes de lecture. En tout cas, de ce récit maladroitement elliptique, je tire l’image d’un Périandre vengeur, exact contraire de Pittacos qui avait pardonné au brutal meurtrier de son fils (note du 11-06-05) Puis, subitement, après avoir raconté ses forfaits, Diogène rapporte une première version de la mort de Périandre :

« Lui-même mourut de découragement, ayant déjà atteint l’âge de quatre-vints ans »

C’est la parfaite mort du non-sage ; j’entends rire les épicuriens : avoir vécu si longtemps et faire l’expérience tuante de l’inassouvissement ! « Tout homme sort de la vie comme s’il venait juste de naître » (Epicure Sentences vaticanes 60, trad. de Marcel Conche) mais mourir affairé en étant un vieillard, c’est encore moins pardonnable !

mardi 28 juin 2005

Cléoboulos : qu’est-ce qu’un mari sage ?

« Il disait de ne pas manifester de tendresse pour sa femme ni se quereller avec elle en présence d’étrangers ; car dans un cas c’est faire montre de légèreté, dans l’autre de folie. » (I, 92)

La phrase ne manque pas d’ambiguïté : s’agit-il de ne jamais manifester de tendresse pour sa femme ou de ne pas le faire au vu des étrangers ? La tendresse est-elle essentiellement de la légèreté ou seulement accidentellement ? Si j’étais un lecteur stoïcien, j’opterais pour la première solution ; avoir une femme reviendrait seulement à accomplir les devoirs conjugaux, la tendresse m’apparaissant alors comme un pathos suspect et un attachement de trop. Pensant ainsi, je serais, je crois, fidèle à Epictète :

« Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi : « J’embrasse un homme ». S’il meurt, tu ne seras pas troublé. » ( Manuel 1, 3 trad. de Pierre Hadot)

Certes être stoïcien et embrasser sa femme n’est pas contradictoire, mais le baiser ici n’est rien de plus qu’une marque conventionnelle d’union : c’est parce que c’est parce que je suis marié avec elle que je l’embrasse. En plus ma femme n’est rien de plus (mais rien de moins) qu’un être humain. Donc sa singularité disparaît deux fois, d’abord dans le genre (femme mariée), ensuite dans l’espèce (être humain). On me permettra donc de ne pas appeler manifestation de tendresse une telle embrassade. Le passage d’Epictète, que je viens de commenter, glace généralement les élèves qu’on initie au stoïcisme. Je les comprends d’autant plus que les lignes citées sont précédées d’une référence à l’amour d’une... marmite :

« Si tu aimes une marmite, dis-toi : « J’aime une marmite » Car, si elle se casse, tu n’en seras pas troublé. »

Résumons : être stoïcien, c’est parvenir à identifier un individu à son concept, cette opération étant destinée à enlever à l’individu la rareté imaginaire qu’on lui attribue. Mais revenons au conseil de Cléoboulos : si j’étais formé à l’école épicurienne, comment lirais-je le texte ambigu ? Entre l’amitié qui unit le philosophe épicurien à quiconque, homme ou femme, est sage comme lui et le besoin sexuel susceptible d’être satisfait avec n’importe qui pourvu que ce ne soit pas dans le cadre de l’amour, je ne vois guère de place non plus pour la tendresse. Quant au lecteur sceptique, nul doute qu’il aboutirait à la même conclusion car la femme, objet de l’éventuelle tendresse, n’est pas plus digne que non digne de ce type d’attachement. Mais, libre grammaticalement, je peux tout de même attribuer à Cléoboulos une autre pensée ; il me semble en effet que ce sage a le souci des apparences :

« Il donnait comme conseil de ne pas châtier un serviteur quand on est sous l’emprise du vin, car on semblerait avoir le vin mauvais » (I, 92)

Il est remarquable que ce n’est pas l’injustice de la conduite qui est ici jugée dangereuse mais la diffusion d’une image de soi dégradante. Peut-être est-ce alors tout simplement pour ne pas donner prise aux étrangers qu’il faut s’abstenir de conduites tendres en public. Je retrouverais alors dans un autre contexte la fragilité de l’homme jamais assuré d’être à l’abri des autres. Reste une thèse dépourvue elle d’ambiguïté : il n’est pas interdit au sage de se quereller avec sa femme en dehors de la présence d’étrangers. Il y aurait donc de sages scènes de ménage, ce qui serait une manière de différencier là encore la sagesse cléobulienne des philosophies hellénistiques. Je ne vois en effet aucune manière de concilier scène de ménage et a) stoïcisme : à la différence du baiser matrimonial, la scène ne fait pas partie des rites conjugaux (sic), elle n’est qu’un signe de dérèglement partagé. b)épicurisme : ce ne sont que des désirs vains qui rendent possible les scènes en question (argent, carrière, jalousie etc) c)scepticisme : le conjoint n’est pas plus énervant que non-énervant. Le sage cléobulien est finalement plus ordinaire que ces sages tardifs, même si je me demande pour quelles raisons il se dispute avec sa femme. Cléoboulos en donne une tout de même :

« Il donnait comme conseil de se marier avec une personne de son rang ; car si tu choisis quelqu’un de supérieur, dit-il, tu auras comme maître ses parents. »

Dois-je en conclure que c’est sage d’être le maître de sa femme ?

vendredi 24 juin 2005

Cléoboulos: l'amitié comme processus et non comme état.

Lisant Epicure, j’ai eu l’impression que si le philosophe a des amis, ils sont gagnés pour toujours et sont amis comme la pierre est pierre, constituant à plusieurs ce rempart invulnérable qui me protège des autres. Quant aux ennemis, ils sont ennemis jusqu’à la moëlle mais pourtant complètement inoffensifs pour celui qui s’est enfermé dans la citadelle de l’amitié. Je réalise cependant la rigidité quasi manichéenne de l’opposition en lisant que Cléoboulos « disait qu’il faut rendre service à son ami, pour qu’il soit (encore) plus un ami ; à son ennemi pour s’en faire un ami. Car il faut se garder du reproche de ses amis et du complot de ses ennemis. » (I, 92) Ici l’ami perd de sa subtance et glisse vers l’ennemi virtuel, comme l’ennemi réel, qui n’a rien de définitif. L’amitié apparaît plus comme un idéal vers lequel on tend par accumulation des obligeances que comme une donnée. L’ami est celui que je risque de perdre si... Quant à l’inimitié, ce n’est pas un fait, mais le point de départ des actions qui visent à la réduire. Les hommes sont convertibles en leur contraire, ce qui me paraît peu en accord avec la pensée épicurienne. En plus, l’ami attend le service, comme un dû à payer sous peine de faute, tandis que l’ennemi cherche, lui, à nuire. Par inertie, on court donc à la catastrophe, c-à-d à l’inimitié universelle ; avec des efforts, on progresse vers l’ entente sans exception. Il faut donc toujours donner, ou bien pour augmenter la proximité, ou bien pour réduire la distance. Je repense à Chilôn qui a violé la loi pour rendre service à un ami (note du 07-06-05) et à Bias qui lui aussi pensait l’amitié et l’inimitié comme aisément transformables en leur contraire :

« Il disait qu’il était plus agréable de juger entre deux ennemis qu’entre deux amis ; car nécessairement d’un des amis on se fera un ennemi, tandis que d’un des ennemis on se fera un ami. » (I, 87)

Ces premiers sages ne sont pas au-dessus des hommes, ils sont au milieu d’eux, fragilement.

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