Les philosophes antiques à notre secours

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Socratiques et disciples

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vendredi 3 février 2006

Ménédème d’Érétrie ou l'espace pédagogique.

“ Il n’aimait pas se fatiguer, dit-on, et l’état de son école le laissait indifférent ; en tout cas, il n’était pas possible de voir chez lui un ordre quelconque, les bancs n’étaient pas non plus disposés en cercle, mais chacun écoutait de l’endroit où il se trouvait, qu’il ait été en train de marcher ou qu’il ait été assis, et Ménédème se comportait de même. » (II 131)

Ménédème d’Erétrie aurait donc été non seulement anxieux et superstitieux mais aussi paresseux. A dire vrai sa nonchalance fait bien les choses. Sous l’apparence du désordre et de la négligence, c’est le socratisme fait salle de classe. Le maître et ses disciples occupant n’importe quelle position dans n’importe quelle partie de l’école, chacun écoutant quiconque, c’est un mode d’enseignement à l’image de ce philosophe qui ne veut pas écrire pour ne pas se fixer sur une doctrine quelconque. Tout se passe comme si, à l’intérieur de l’institution, Ménédème, par son laisser-aller déréglant, recréait l’espace de la rue athénienne où Socrate, hostile aux sophistes donneurs de leçons, parlait au hasard des rencontres. Je n’oublie pas en effet ce que Diogène Laërce m’a appris dès les premières lignes : que le père de Ménédème avait transmis à son fils ses deux métiers, architecte et décorateur de théâtre (125). Et puis un hôte qui met en scène ses banquets de manière si étudiée ne peut laisser le hasard de son tempérament faire la loi. Comme le maître lointain, Socrate, faisait l’ignorant pour engendrer le savoir dans l’esprit de l’interlocuteur, Ménédème fait le désordonné pour produire l’ordre des pensées. Certes la marche philosophique a été pratiquée par Protagoras avec une bande de disciples dans son sillage (note du 02-04-05). Je pense aussi à Zénon qui, lui, marchait peut-être pour éviter l’attroupement des badauds importuns et ainsi préserver l’esotérisme de sa parole. Mais la marche de Ménédème ne ressemble pas à ces déambulations sophistiques ou stoïciennes. Se mouvant de temps à autre dans un espace clos, il ne montre pas la direction à qui s’attache à le suivre. Il illustre à sa manière très concrète l’idée qu’il ne se situe nulle part et que plutôt de s’installer autour de lui, les disciples doivent se chercher quelque part une place. Provisoire, s’entend.

jeudi 2 février 2006

Ménédème d’Érétrie et Asclépiade de Phlionte (2)

Il est délicat d’identifier la nature des relations qui unissent Ménédème et Asclépiade, même si une hypothèse se dégage assez clairement. Voici dans l’ordre où les donne Diogène Laërce quelques pistes :

1) « C’était surtout un ami attentionné, comme le montre sa bonne entente avec Asclépiade, qui ressemblait tout à fait à la vive affection éprouvée par Pylade » (II, 137)

Pylade / Oreste: deux cousins germains dont le premier, par son dévouement au second, est le modèle même de l’amitié illimitée. Éclairer ainsi l’affection de Ménédème pour Asclépiade, c’est donc attirer l’attention non sur la réciprocité de l’échange mais sur son inégalité. Encore au 19ème siècle, évoquer le couple mythique semble avoir servi à dénoncer l’utilisation éhontée d’autrui, cachée sous le beau nom d’amitié. Pierre Larousse dans le tome 14 de son Grand dictionnaire universel (1874) cite ainsi plusieurs textes faisant un tel usage de la référence, dont un écrit par Théophile Gautier et d’une grande clarté :

« Quelle raison avez-vous de lui en vouloir ? Vous lui vendez vos chevaux fourbus ; quand vous avez besoin d’argent, vous jouez une partie avec lui ; vous lui mettez sur les bras les femmes qui vous ennuient. C’est un vrai Pylade. »

2) « Mais comme c’était Asclépiade le plus âgé, on disait que c’était lui le poète et que Ménédème était l’acteur. »

A mes yeux, la relation de domination est rendue cette fois d’une autre manière mais sans ambages : en effet l’acteur répète ce que le poète a dit. Marie-Odile Goulet-Cazé traduit par une note un certain embarras :

« Je suppose que c’est parce que son âge lui donne plus d’autorité qu’Asclépiade est présenté comme l’auteur, car les acteurs ne sont évidemment pas nécessairement plus jeunes que l’auteur. »

A première vue ne lui vient pas à l’esprit l’idée que le couple Oreste/Pylade est homologue au couple poète/acteur, les deux exprimant la relation déséquilibrée unissant Asclépiade à Ménédème. La traductrice fait donc appel à l’érudition de M. Patillon qui l’éclaire ainsi :

« (il) me suggère de voir plutôt ici un renvoi au cycle épique : poète et rhapsode (c’est de mon point de vue toujours la relation écrivain/lecteur), avec peut-être un jeu de mots, par allusion, à connotation sexuelle, poieten désignant le partenaire actif (cf prattein pour signifier la relation sexuelle) et upokriten le partenaire passif »

Que Ménédème ait été l’aimé d’Asclépiade cadrerait à coup sûr tout à fait bien avec l’identification du couple philosophique au couple mythologique.

3) « On raconte qu’un jour où Archipolis ( ?) leur avait assigné trois mille drachmes, aucun des deux ne voulut céder quand il fallut décider qui prendrait sa part en second, si bien que ni l’un ni l’autre ne prit l’argent »

Je dois reconnaître honnêtement que ce refus partagé de passer en premier est incompatible avec tout ce que suggéraient les lignes antérieures. Si Asclépiade s’était conduit comme un Oreste à la Gauthier, il eût empoché les trois mille drachmes...

4) « On dit aussi qu’ils étaient mariés, Asclépiade avec la fille et Ménédème avec la mère. »

N’osant pas dire qu’ Asclépiade se réserve la part du lion, je dois reconnaître que le fait que le plus âgé convole avec la plus jeune et que la plus vieille devienne la femme du plus jeune ne m’est pas plus facile à interpréter que ne le serait l’inverse. Restant neutre sur ce point, je remarque qu’Asclépiade devient le gendre de Ménédème, ce qui me paraît inverser la supériorité jusqu’ici conférée au premier.

5) « Après la mort de sa femme, Asclépiade prit celle de Ménédème ... »

La relation de domination semble se reconstituer ; même si une note savante, citant Knoepfler, m’apprend qu’ « un tel divorce à l’amiable, avec cession de l’épouse à un tiers, n’est pas sans exemple dans l’Athènes du IVème siècle », le contexte de la séparation et l’expression dont use Diogène Laërce m’engagent à penser qu’Asclépiade se sert plutôt incestueusement de sa belle-mère pour remplacer sa fille et cela donc au détriment peut-être de son ami et gendre...

6) « ... et ce dernier, à son tour, quand il fut à la tête de la cité, épousa, dit-on, une femme riche. Cependant, comme ils partageaient une seule et même demeure, Ménédème n’en aurait pas moins confié l’administration à sa première femme. »

C’est donc la femme d’Asclépiade qui tient les rênes domestiques, la nouvelle épouse de Ménédème restant, malgré sa richesse, au second plan. Certes on remarque que Ménédème a la plus haute fonction politique mais il n’en reste pas moins que dans l’espace privé il respecte un ordre régi par la femme de son ami.

7) Je ne suis pas étonné d’apprendre finalement que « c’est Asclépiade qui mourut le premier à Érétrie »

8) « Quelque temps après, comme le mignon d’Asclépiade était venu à une partie fine et que les serviteurs qui étaient là lui interdisaient l’accès, Ménédème demanda de le laisser entrer, disant que c’était Asclépiade qui, même sous terre, lui ouvrait la porte. »

Cette déclaration est ambiguë : est-ce une manière emphatique de souligner l’amour de l’amant pour son aimé ou l’aveu que, même disparu, c’est encore Asclépiade qui inspire les initiatives de Ménédème ?

lundi 30 janvier 2006

Ménédème d’Érétrie et Asclépiade de Phlionte (1)

Ménédème d’Erétrie a pour ami Asclépiade de Phlionte. C’est ce dernier qui l’arrache à Platon et le conduit à Mégare où tous deux tombent sous le joug de Stilpon. Quand ils s’en échappent, leur tour n’étant pas encore venus de se faire écouter, ils deviennent à Elis les auditeurs de Anchipyle et Moschos. Bien qu’inséparables, ces deux amis sont tout de même différents. Diogène Laërce accuse Ménédème d’être un peureux, précisément de craindre l’avis des autres :

« C’est ainsi qu’au début, alors que lui-même et Asclépiade construisaient une maison pour un charpentier (M-O Goulet-Cazé précise qu’on pourrait comprendre aussi « avec un charpentier »), Asclépiade se montrait nu sur le toit, apportant le mortier, tandis que Ménédème se cachait, toutes les fois qu’il voyait quelqu’un arriver » (II, 131)

Ménédème, fils d’un homme « de bonne naissance, mais par ailleurs architecte et pauvre » (II, 125), craint-il d’être identifié à un déclassé ? Ouvrier en bâtiment, bien que fils d’architecte ? Rabaissé de faire une maison alors que son père en faisait faire ? Peut-être, mais il ne lui suffit pas d’avoir une fonction à la hauteur de ses ascendants pour perdre ses appréhensions, sinon pourquoi eût-il été si cafouilleur quand, élu proboulos, il se livrait aux activités rituelles ?

« Lorsqu’il toucha à la politique, son anxiété était telle qu’il lui arriva même de se tromper et de verser de l’encens à côté de l’encensoir. » (ibid.)

Mais en revanche, à cette occasion, rien sur Asclépiade. Cependant bientôt l'ami va donner à Ménédème une leçon de stoïcisme appliqué :

« Il était également, dirais-je, du genre plutôt superstitieux. En tout cas, un jour qu’en compagnie d’Asclépiade il avait, dans une auberge, mangé sans le savoir de la viande de déchet, il eut, quand il l’apprit, des nausées et devint tout pâle, cela jusqu’au moment où Asclépiade lui eût adressé des reproches, disant que ce n’étaient pas du tout les morceaux de viande qui l’avaient indisposé, mais le soupçon qu’il portait sur eux. » (132)

Ce qu’est cette viande de déchet est l’objet d’interprétations différentes entre les érudits mais ils ne doutent pas qu’elle ait une relation avec le sacrifice. Autrement dit, cette viande est loin de se réduire à la chair animale qu’elle est pourtant, elle est enserrée dans un réseau d’interdits et d’obligations qui lui donnent un sens et une valeur. Aussi c’est en tant qu’elle est rituellement prohibée à Ménédème qu’elle le rend malade, et non bien sûr parce qu’elle aurait été pourrie, et ce, malgré le non trompeur qu’elle porte. C’est donc ce que lui fait comprendre très lucidement Asclépiade en distinguant ce qu’est la chose en réalité de la représentation négative que son ami en a.

J’ai longtemps cru à cette possibilité de distinguer ce qu’on appelle les jugements de valeur des jugements de fait, ce qui me faisait rêver de pouvoir nettoyer ma représentation du monde de tous les parasites normatifs et contradictoires qui l’encombraient pour le laisser être tel, objectif et purifié de toute contamination axiologique. J'aurais alors tout donner pour détenir l'Unique Description Vraie du Monde... Certes on peut illustrer cette célèbre opposition par des exemples nets et contrastés (« la table est ronde » / « la table est belle »). Mais cette distinction se trouble quand on pense à « cette fille est grande » (car, selon le contexte et entre autres, l’énoncé peut être un compliment, une critique ou la reconnaissance neutre d’un fait) ou à « cet objet coûte 100 E » (la valeur monétaire est un fait) ou à « il lui parle brutalement » (ce jugement est autant descriptif qu’évaluatif). Approfondissons le dernier cas: le philosophe Bernard Williams a qualifié de « thick » ces adjectifs qui sont porteurs d’une appréciation tout en évoquant certains phénomènes (ainsi « élégant » est un adjectif « épais » - comme « mince » d’ailleurs !- est très différent de « beau » par exemple qui ne limite pas l’imagination au moment de deviner ce qui peut bien être qualifié ainsi.)

Aussi Asclépiade ne pouvait pas aider vraiment son ami en lui disant : « Rends-toi compte que ce n’est pas cette viande de déchet qui te rend malade mais la peur d’avoir commis un acte sacrilège ». « Viande de déchet » est un prédicat trop « épais » pour être digéré facilement par Ménédème. Peut-être même qu’il ne lui a pas suffi de dire « viande » mais qu’il a dû chercher un synonyme neutre comme « morceau de boeuf » pour vraiment faire voir la chose autrement.

Je n’avais pas prévu que je me laisserais aller à cette digression ; aussi remets-je à plus tard la réflexion sur les mariages des deux amis.

dimanche 29 janvier 2006

Ménédème, l’inventeur à Érétrie du banquet spartiate.

Vous vous souvenez peut-être d’Alexinos d’Elis, ce disciple d’Euclide abandonné par ses élèves quand ils réalisent à quel point Olympie, le lieu où le maître a le projet d' installer son école, est insalubre. Eh bien, Ménédème d’Erétrie ne veut pas qu’on lui fasse le même coup :

« Il était aussi très hospitalier et, comme le climat d’Érétrie était malsain, il organisait de nombreux banquets, entre autres des réunions de poètes et de musiciens » (II, 133)

Mais n’imaginez pas que vins et victuailles vont jouer le rôle d’appeaux :

« Voici de quelle façon il organisait ses banquets. Il mangeait préalablement, en compagnie de deux ou trois personnes jusqu’à une heure tardive de la journée (ceux qui mangent avec le maître sont-ils les disciples les plus proches ?); ensuite on appelait les gens qui étaient arrivés et qui, eux aussi, avaient déjà dîné. Par conséquent, si quelqu’un était venu trop tôt, il faisait les cent pas et demandait à ceux qui sortaient (les serviteurs qui enlevaient les plats) ce qu’il y avait sur la table et où l’on en était. Si l’on en était au légume ou au poisson salé, on s’en allait ; si l’on était à la viande, on rentrait. Il y avait l’été sur les lits une natte de jonc et l’hiver une peau de mouton. La coupe qui circulait ne dépassait pas un cotyle (environ un quart de litre).Le dessert était fait de graines de lupin ou de fèves, parfois aussi de fruits de saison : poire, grenade, ers (une sorte de lentille) ou par Zeus, figues sèches. » (138)

Cette invocation de Zeus m’étonne un peu, j’ai même l’impression que c’est la première fois que je la lis sous la plume de Diogène. Robert Genaille devait encore plus surprendre son lecteur par son choix de traduction (« Que Hercule me damne ! »). Diogène manifeste-t-il ainsi l’ironie que lui inspire la frugalité du menu ? En tout cas, son compte-rendu resterait énigmatique s’il ne le complétait pas par quelques vers de Lycophron, lequel aurait écrit un drame satyrique où Ménédème était le personnage principal, sans que je sache s’il s’en moquait ou le louait. Les vers en question ne permettent d’ailleurs pas de trancher tant ils sont ambigus :

« A la suite d’un médiocre repas la modeste coupe circule avec mesure parmi les assistants ; mais pour dessert ceux qui aiment écouter reçoivent le discours de sagesse » (138)

Au fond, les plats font ici figure de « vedettes américaines », « the last but not the least », la raison d’être du banquet, le gâteau, c’est le discours. Ménédème était-il le seul à parler ? Ouvrait-il ainsi une série de prises de paroles, comme dans le Banquet de Platon ? Ce dont je ne doute pas, c’est que la parole de Ménédème devait être précieuse pour les auditeurs car, rare socratique à imiter le maître, « il ne composa aucun ouvrage de manière à éviter aussi de se fixer sur une doctrine quelconque » (136). Et moi de me demander comment on fait pour progresser dans la pensée quand on n’écrit pas ce qu’on pense, tant j’ai l’idée qu’un certain usage de l’écriture accélère la réflexion et lui évite les ratiocinations. De cette organisation du banquet qui met si ostentatoirement en évidence que le temps de la pensée et celui de l’alimentation ne doivent pas être confondus, puis-je conclure que le cercle constitué par Ménédème et ses premiers compagnons de table (des amis, dit Genaille, qu’il distingue nettement des invités) ne philosophaient pas en mangeant ? Kant dans les pages ingénieuses et drôles qu’il consacre aux repas dans l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798) conseille au philosophe de ne pas manger seul, tant il pense qu’un repas pris en commun avec des gens d’esprit est susceptible de ravitailler en idées le philosophé fatigué par la réflexion solitaire :

« Manger seul (solipsismus convictorii, le solipsisme du convive, l’expression est drôle pour le lecteur philosophe tant il est habitué à utiliser ce mot savant dans un autre contexte) est malsain pour le savant qui philosophe ; ce n’est point restauration mais (surtout lorsque le repas prend les dimensions d’une bombance solitaire), exhaustion (cette association de l’épuisement à la satisfaction solitaire fait penser à tout autre chose, chose que le même Kant d’ailleurs condamnait tout à fait...) ; un travail épuisant et non un jeu vivifiant des pensées. L’homme à table qui, méditant se nourrit, pendant le repas solitaire, de sa propre substance, perd peu à peu l’entrain qu’il retrouvera à l’opposé si un commensal lui fournit par la diversion de ses propos impromptus un apport vivifiant de matière qu’il ne lui a pas été donné de découvrir par lui-même » (I, III, 88, éd. de la Pléiade p. 1095-1096).

Je ne sais pas combien de convives rejoignaient Ménédème pour ces agapes épicuriennes, mais Kant, lui, pensait que, pour faire un bon repas en bonne compagnie, le nombre ne doit pas « être inférieur à celui des Grâces, ni supérieur à celui des Muses » (p.1094)

La phrase finie, Kant, en bas de page, a ajouté une note, témoin de l’intérêt de ce grand esprit pour les petites choses :

« Dix à table, l’hôte qui sert ses invités ne se comptant pas. »

Mais cette addition est finalement embarrassante, car si l’hôte crée les conditions du repas optimal sans y participer, comment pourra-t-il se recréer à la source fraîche de la conversation ?

samedi 28 janvier 2006

Ménédème d' Erétrie, boxeur groggy ?

"Ménédème en imposait beaucoup, semble-t-il" (II, 126)

Mais pourquoi ? A première vue, c'est éclairé par la "parodie de Cratès" que Diogène Laërce cite à la suite et qui désigne Ménédème sous le nom de "taureau d'Erétrie". Ce serait donc physiquement que Ménédème impressionne, ce qui est d'ailleurs confirmé quelques pages plus loin:

" Alors qu'il était déjà d'un certain âge, il avait l'aspect robuste et bronzé d'un athlète, continuant à se graisser d'huile et à se frictionner." (II, 132)

Pour un lecteur sous influence cynique, ce souci de simuler l'athlète ne présage rien de bon car mieux vaut être un athlète moral. Hercule ne jouait pas à Hercule. En tout cas, si son but était de se faire remarquer par la beauté et la puissance de son corps, il a réussi:

"Quant à la taille, il était bien proportionné, comme le montre la petite statue qui se trouve dans l'ancien stade à Érétrie. Elle est en effet, comme il convient, presque nue, laissant voir la plus grande partie du corps." (ibid.)

Mais, pour être juste, il ne convient pas de réduire Ménédème à des mensurations hors du commun: s'il en imposait, c' était aussi pour une autre raison. En effet, à la différence de Socrate, dont la laideur corporelle cachait la beauté de l'âme (d'ailleurs, Rabelais dans Gargantua soulignait son animalité répugnante en lui attribuant aussi un regard de taureau), la force corporelle de Ménédème est à l'image de ses capacités dialectiques:

"C'était dans l'agencement des arguments un rude adversaire. Son esprit s'exerçait dans toutes les directions et il était ingénieux dans l'invention des arguments. Il était très fort en éristique, comme le dit Antisthène dans ses Successions." (II, 134)

Ainsi, à défaut de lutter avec son corps, il se bat avec les mots, mais de manière tout à fait inattendue, quand il participe à une joute verbale, tout se passe comme s'il était sur un ring. Je lis en effet ces lignes incroyables:

"Mais dans les débats philosophiques il était à ce point combatif, dit Antigone (Antigone de Caryste, la source principale ici de Diogène Laërce), qu'il se retirait avec les yeux au beurre noir." (II, 136)

Robert Genaille parle lui d' "yeux gonflés", ce que j'ai, grâce à l'insuffisance de sa traduction, moins de mal à comprendre. Car avoir les yeux fixés sur les arguments , cela peut les fatiguer. En effet ce n'est pas avec regard détendu et reposé que l'on prête attention aux insuffisances des armures logiques. Mais les yeux au beurre noir, c'est bien autre chose que l'épuisement qui se manifeste à fleur de peau. Et de penser soudainement à ces hystériques qui ont le malheur de prendre au pied de la lettre les expressions toutes faites dont leur langue est porteuse. Alors qu'un être normal en a seulement "plein le dos" de la vie, l'hystérique, qui ne parle pas au figuré, est cloué au lit par d'incessantes douleurs lombaires. Et, si l'on en croit Freud, mille médecins n'y feront rien, tant que le malade n'aura pas sa cure cathartique... Alors je me dis que peut-être "avoir les yeux au beurre noir" voulait dire en grec ancien "en prendre plein la g..."...

De toute façon, hystérique ou pas, Ménédème, par ses marques oculaires, se distingue nettement de tous les membres des sectes philosophiques qui me sont familières. L'épicurien, pour commencer: ce n'est pas du tout un polémiqueur, vu qu'il ne parle qu'avec ses amis et qu'il entend sortir de leur bouche les mêmes paroles qu'eux aimeraient recevoir de la sienne. Les épicuriens ainsi ont remplacé le monde immense et dangereux par le cercle étroit et rassurant de leurs alter ego. Certes le stoïcien, lui, n'hésite pas à discuter avec l'insensé pour le remettre dans le droit chemin tant il est convaincu que tous les hommes partagent la même raison. Mais, au-delà d'une certaine résistance, il se replie dans sa citadelle intérieure (à vrai dire, il n'en est jamais vraiment sorti, il en est juste allé au seuil), de peur de sortir du cadre immuable de son apathie disciplinée. Quant au sceptique, il prendrait bien garde à ne pas manifester trop de ferveur dans la défense de ses thèses, tant il craindrait qu' un adversaire malin n'identifiât son échauffement à un amour fort peu sceptique de la Vérité. Il reste le cynique, à l'agressivité si dérangeante. Mais autant il est en mesure de faire sursauter par ses remontrances cruellement ironiques, autant il ne veut entrer dans ce jeu des longues confrontations dialectiques. Il a mieux à faire: vivre vertueusement.

Pauvre Ménédème, je n'ai pas réussi à transformer vos yeux au beurre noir en illustration fort maîtrisée de quelque doctrine. C'est sans doute Diogène qu'il faut accuser de mon échec tant il a l'air par moments de ne pas vous aimer. Dans le petit poème qui clôt les pages qu'il vous consacre, le dernier mot qu'il écrit pour vous caractériser, ô, vous le taureau athlétique, n'est-ce pas paradoxalement "pusillanimité" ?

mardi 24 janvier 2006

Ménédème, captivé par ou captif de Platon ?

Laërce dit de Ménédème d’ Erétrie que, s’il est devenu philosophe, c’est qu’il a été captivé par Platon. Stilpon , lui, se faisait une spécialité de captiver les disciples des autres (note du 30-03-05) . Quant à Hipparchia, la philosophe cynique, elle a été si captivée par Cratès qu’elle en est devenue la femme (note du 08-03-05). Odile Goulet-Cazé précise que ce mot grec (thérathéis), utilisé donc au moins à trois reprises par Laërce pour désigner la relation entre le novice et le philosophe confirmé est un « terme très fort ».

Je pense alors aux élèves qu’il nous arrive aussi, à nous, les modestes professeurs de philosophie, de captiver. D’ailleurs certains conserveront jusqu’à la fin de leur vie le souvenir de leur prof de philo. Certes l’amour-propre y trouve son compte et tant que captiver veut dire intéresser fortement, tout va bien. Mais là où ça se gâte, c’est quand l’élève captivé devient captif.

En effet ça ne va pas de soi que les profs de philo libèrent leurs élèves. Bien sûr c’est un stéréotype d’affirmer que la philosophie permet de dépasser les opinions communes. Ces dernières, désignées avec un brin de pédantisme sous le nom de doxa, illustreraient de manière exemplaire l’absence de pensée de Monsieur Toutlemonde. Malheur donc aux élèves qui n’auraient pas la chance d’arriver en Terminale, tant il semble que la parole du prof de philo a une fonction purificatrice décisive : aiguiser la raison et la nettoyer des préjugés qui la corrompent. On plaint alors les pays qui n’ont pas fait de la philosophie une matière obligatoire de l’enseignement secondaire...

Mais il y aurait d’abord beaucoup à dire sur cette dépréciation de la pensée quotidienne qui n’est peut-être rien d’autre qu’un des nombreux préjugés d’une certaine philosophie. A ce propos, quelques lignes de Wittgenstein pourraient aider à se défaire de l’ensorcellement platonicien :

« Le fait que Socrate soit considéré comme un grand philosophe est une chose qui m’a intrigué. Car lorsque Socrate pose une question sur la signification d’un mot et que des gens lui donnent des exemples de la façon dont le mot est utilisé, il se montre insatisfait et demande une définition unique. Or, si quelqu’un me montre comment un mot est utilisé et quels sont ses différents sens, c’est exactement le genre de réponse que j’attends » (Maurice Drury Conversations avec Wittgenstein p.110)

Wittgenstein était ainsi porté à penser que le défaut philosophique majeur était la volonté de dégager des essences et qu’à cette fin les philosophes étaient enclins à généraliser à partir d’un sens possible seulement d’un mot, appelant par exemple Amour un des phénomènes auquel correspond l’usage du mot « amour ». Il encourageait à se défaire de cette illusion essentialiste en s’habituant à prendre une vision panoramique, synoptique des usages des mots.

De cela, on ne doit pas conclure que ce qu’on a l’habitude de dire est toujours vrai mais qu’on a la mauvaise habitude de penser que c’est toujours faux.

Aussi quand captiver c’est enfermer dans une conception radicalement dépréciative du langage ordinaire, on peut légitimement mettre en doute les bienfaits d’une telle libération.

Reste à identifier par quoi est remplacée cette prétendue néfaste opinion commune. Cependant il est difficile de déterminer l’identité intellectuelle des profs de philo tant cela fait partie de leur conviction commune que la transmission à l’élève de n’importe quelle philosophie vaut mieux que le maintien des opinions qu’il a en entrant en Terminale. Alors si le professeur est parvenu à déterminer qui de tous les philosophes est le plus vrai, il se peut qu’il tienne à l’enseigner comme étant sinon la vérité, du moins un moyen respectable de s’en approcher. L’élève sera d’autant plus susceptible d’adhérer à la doctrine enseignée qu’il n’aura en général qu’un professeur de philosophie, la Philosophie se confondant alors avec les cours de philosophie de son professeur.

Il me semble donc nuisible à l’élève de faire du philosophe qu’on admire le leit-motiv obsessionnel d’une année, même si on ne peut enseigner que grâce à l’héritage de ses lectures et donc de ses goûts. Mais on voit le danger inverse : l’opinion commune est balayée par une avalanche de références hétéroclites, sans souci de l’unité. Le professeur est épicurien pour traiter le bonheur, kantien pour la morale, heideggerien pour la technique etc.

C’est pourquoi entre l’éclectisme incohérent et le systématisme trompeur, la voie d’un enseignement à la fois captivant et libérateur (et je ne crois pas que l’expression soit nécessairement contradictoire) est donc bien étroite.

dimanche 22 janvier 2006

Simon, de l’Idée de chaussure aux Idées tout court.

Diogène Laërce n'est guère plus disert sur Simon qu'il ne l'a été sur Criton et en plus, ce nouveau Socratique, à ma connaissance, n'apparaît nulle part dans les dialogues de Platon. C’était un cordonnier :

« Quand Socrate venait dans son échoppe et discutait sur un sujet quelconque, (il) prenait en notes tout ce dont il se souvenait. » (I, 122)

Quand Socrate parle, le cordonnier s’arrête donc de travailler. Peu importe le sujet, ce que dit Socrate mérite d’être gardé. Platon a beau lui avoir fait condamner l’écriture dans le Phèdre, Socrate, comme plus tard Epictète avec Arrien , ne prononce pas des paroles qui s’envolent pour laisser la place à d’autres, plus exactes mais toujours susceptibles d’être dépassées par des formulations plus précieuses encore. Non, Simon les arrête au vol et épingle ce qui n’aurait dû, par son passage, qu’éveiller à la pensée. J’imagine que ce sont de ces notes-là qu’il tire ses 33 « dialogues de cordonnerie » (II,122). Mais s’y était-il donné un rôle ou les avait-il écrits comme Platon qui, nulle part dans les si nombreux textes qu’il a écrits, n’a rejoint les personnages qu’il assemblait autour de Socrate ? Je cherche dans la liste un titre qui pourrait évoquer l’artisan, je ne trouve guère que Sur le travail. J’imagine que ce dialogue pouvait contenir une défense de l’artisan par opposition au peintre, sur le modèle de celle qu’on lit au début du livre X de la République. Si dans cet ouvrage il est question du lit, en revanche ici et en hommage à Simon le cordonnier, je parlerai plutôt de la chaussure. Pour dire qu’il y a non pas des milliards de chaussures mais seulement trois.

La première, qu’on appellera la Chaussure, a été créée par Dieu, que Socrate désigne sous le nom d’ « ouvrier naturel » (597 d). C’est le Concept de chaussure que Platon ne se représente pas comme né de l’imagination des hommes mais comme appartenant de toute éternité au monde des Essences.

La deuxième, c’est la chaussure fabriquée d’après la Chaussure. Avec Aristote, je dirais que pour faire la chaussure minuscule, il faut quatre choses : du cuir, un artisan, un but ( protéger le pied par exemple ) et ce qui nous intéresse ici une Forme, la Chaussure majuscule. Donc Simon, en un sens, fait des chaussures mais, pour parler comme Platon, aucun homme n’a fait la Chaussure. Ce n’est pas avec des morceaux de cuir qu’on crée une Forme mais avec de la pensée divine. Simon n’ est lui qu’un « ouvrier professionnel » (ibid.)

La troisième, c’est la chaussure peinte, par Van Gogh par exemple. Mais le plus grand peintre vaut de toute façon moins que Simon le cordonnier : l’artiste ne sait pas faire la chaussure ou quelque autre objet, il est juste capable d’imiter l’oeuvre de l’artisan. C’est Van Gogh qui doit vénérer le cordonnier et pas l’inverse, comme c’est l’usage aujourd’hui.

Au fond, on comprend pourquoi Simon s’arrêtait de travailler, buvait et notait les paroles de Socrate, puis, à son tour, s’est mis à écrire sur le Beau, la Loi, l’ Etre même etc. Conscient de n'avoir une relation privilégiée qu'avec une seule Essence, il a voulu se rapprocher de toutes les autres.

samedi 21 janvier 2006

Criton dans les derniers moments de Socrate.

Diogène m'ayant un peu laissé sur ma faim concernant l'identité de Criton, je vais voir ce que m' apprend Platon sur son compte. Dans l' Apologie , je découvre qu'il a le même âge que Socrate et qu'il est du même dème que lui (le dème est à Athènes une circonscription territoriale). Mais c'est dans le Phédon que quelques lignes valent la peine d'être relevées. Phédon, qui a assisté en direct à la mort de Socrate, raconte à Échécrate, pressé d'en connaître le détail, que la vingtaine de disciples et d'amis dont il fait partie (mais à laquelle n'appartient pas Platon, malade ce jour-là) découvre en prison non seulement celui qu'elle vient voir mais aussi son épouse Xanthippe portant leur plus jeune enfant (Socrate a été en effet un père de famille nombreuse: il a eu trois enfants ) et assise contre son mari:

"Mais, aussitôt qu'elle nous vit, Xanthippe se mit à prononcer des imprécations et à tenir ces sortes de propos qui sont habituels aux femmes: "Ah ! Socrate, c'est maintenant la dernière fois que tes familiers te parleront et que tu leur parleras !" (59 a)

Encline à souligner le côté extraordinaire du moment qu'ils vivent, l' épouse représente ici l' anti-Socrate, attaché à faire jusqu'au bout comme si de rien n'était. On comprend la réaction du philosophe. Elle est en trop dans la pièce car elle gâche la mise en scène:

" Alors Socrate, regardant du côté de Criton: "Qu'on l'emmène à la maison, Criton !" dit-il. Et, pendant que l'emmenaient quelques-uns des serviteurs de Criton, elle poussait de grands cris en se frappant la tête." (59 a-b)

Fidèle, Criton obtempère mais j'imagine qu'il aurait pu casser l'ordre du jour et, inspiré par l'image du dernier-né, faire jouer la corde sensible comme dans le dialogue platonicien auquel il a donné son nom:

" Ce sont tes fils que tu te presseras de laisser derrière toi (Criton imagine alors les conséquences du refus de Socrate de s'évader de sa prison), quand il t'était possible de les élever jusqu'au bout, de faire jusqu'au bout leur éducation; et, pour ce qui te concerne, tu ne t'inquiètes pas de savoir quel sort ils pourront bien avoir ! Ce sort, vraisemblablement, ce sera d'être exposés à ce genre de malheurs auquel, d'habitude, la situation d'orphelin expose les orphelins: ou bien, en effet il ne faut pas faire d'enfants, ou bien il faut prendre la peine de les élever et de faire leur éducation ! Or, tu m'as l'air, toi, de prendre le parti qui présente le moins de difficulté, alors que celui qu'il faut prendre, c'est le parti que prendrait un homme de bien et un vaillant ! Et tu proclames qu'une conduite méritoire est le souci de toute ta vie " (Criton 45 d)

Mais dans le Phédon, Criton, accompagné de son fils Critobule, n' opposera aucune contradiction et se contentera d'écouter. Il sera encore là à la fin quand on fait venir pour une ultime visite les enfants de Socrate et les femmes de sa famille (je souris en lisant la note écrite à cet endroit par Léon Robin: " Des parentes seulement, semble-t-il. Il serait étonnant, si Xanthippe était là, qu'elle s'abstînt des manifestations bruyantes de 60 a." Il m'avait déjà amusé quand il avait jugé bon de placer cette autre note à propos de l' absence de Platon, retenu par une maladie: " Il n'y a pas de bonnes raisons de supposer à l'absence de Platon un autre motif.")

C'est maintenant le coucher du soleil, l'entretien tarit:

"Après cela, on ne se dit plus grand-chose" (116 b)

Le Serviteur des Onze (ils avaient comme fonction d'administrer la prison et de faire exécuter les criminels) s'adresse à Socrate, fait son éloge puis, se mettant à pleurer, quitte la pièce. Socrate dit à ses disciples tout le bien qu'il pense du gardien-chef comme l'appelle Robin et demande à Criton de faire apporter le poison broyé. Criton cherche à retarder l'issue en disant qu'il croit qu'il ne fait pas encore nuit et lui propose assez incroyablement de prendre le temps de jouir une dernière fois des plaisirs de la vie:

" Il y a d'autres (condamnés) qui ont bu le poison longtemps après qu'on le leur a enjoint, et non sans avoir bien mangé et bien bu, quelques-uns même après avoir eu commerce avec les personnes dont ils avaient d'aventure envie. Allons ! Ne te presse pas, puis qu'il te reste encore du temps " (116 e)

Socrate avec une grande douceur ne manifeste aucune réprobation mais met clairement les points sur les i:

" Ils ont bien raison, les gens dont tu parles, de faire ce que tu dis, car ils pensent qu'ils gagneront à le faire ! (Nul n'est méchant volontairement: chacun veut d'abord le bonheur mais la plupart ne sont pas éclairés sur le moyen de l'atteindre) Quant à moi, c'est aussi avec raison que je ne le ferai pas, car je ne crois pas que j'y gagne, en buvant un peu plus tard le poison, sinon de me prêter à rire de moi-même, en m'engluant ainsi dans la vie et en l'économisant alors qu'il n'en reste presque plus ! " (116e-117a)

Criton commande alors à un serviteur non d'emmener la femme mais d'apporter le poison. Socrate ayant bu impassiblement la coupe, Criton s'effondre en larmes et doit quitter la pièce. Peu à peu le corps de Socrate devient insensible, la froideur partie des pieds a atteint le bas-ventre, elle va bientôt gagner le coeur, alors Socrate adresse à Criton et à tous les autres ses dernières paroles:

" - Criton, à Asclépios, nous sommes redevables d'un coq ! Vous autres, acquittez ma dette ! n'y manquez pas ! - Mais oui ! dit Criton, ce sera fait ! Vois cependant si tu n'as rien de plus à dire." (118 a)

En vain, aucune parole, supplémentaire et moins prosaïque, ne sortira de sa bouche et Criton lui fermera les yeux.

vendredi 20 janvier 2006

Criton, un petit tour et puis s’en va.

Dans le dialogue de Platon qui porte son nom, Criton ne manque pas d’arguments pour persuader Socrate de fuir de la prison en achetant le silence du gardien. On n’entendrait presque que lui dans les premières pages, même s’il se réduit finalement vite, c'est le coup classique avec Socrate, au rôle de muet approbateur de la leçon de morale que lui fait son maître. Il est aussi très présent chez Diogène Laërce mais, d'une autre manière, comme un fidèle dévoué et soucieux avant tout de l'intendance :

« C’est lui surtout qui portait à Socrate une très grande affection (ce début est ambigu : dois-je comprendre que, parmi tous les disciples, il se détache par son extrême attachement ou que Socrate ne lui rendait pas l’affection que Criton lui portait ?) et il s’occupait tellement de lui que jamais Socrate ne manquait de quoi que ce soit dont il pouvait avoir besoin » (II, 121)

Je retrouve cette image d’un Socrate soigné aux petits oignons par ses proches, qu’Aristippe avait déjà évoquée (« il avait pour assurer son approvisionnement les premiers des Athéniens », avait-il rétorqué à qui lui reprochait de faire payer ses élèves). Socrate d’autant plus détaché des biens que ses amis étaient attachés à lui ! Et Criton dans ce cadre apparaît comme le premier des fournisseurs ! Mais il a su produire aussi des enfants qui, je n'en doute pas, auront relayé le père dans l'assistance au Philosophe en danger. C'est congénital le socratisme chez les Criton !

« Et les enfants de Criton : Critobule, Hermogène, Epigène et Ctésippe, furent les auditeurs de Socrate. » (ibid.)

Mais le papa n’assure pas seulement l’intendance, il joue aussi à Platon et écrit comme lui des dialogues, 17, tous perdus comme c'est l'usage, et assez minces pour tenir dans un seul volume. Les érudits rectifient : ils n’auraient en fait rien écrit. Peu importe. Je n'ai jamais pris Diogène Laërce pour un archiviste ! Malheureusement les titres, bien qu'imaginaires, ne font ni méditer ni rêver. C’est du classique, du solide, du traditionnel, pour tout dire : Sur le beau, Sur la sagesse, Sur le divin etc. Rien à rajouter. Exit Criton, au premier plan chez Platon, figurant éphémère chez Diogène Laërce.

Phérécyde ou comment mettre des parasites au service d'une conquête militaire.

Courir le risque de la mort pour son pays, c’est ordinaire. Phérécyde, lui, innove : il offre sa mort. Ce n’est pas en effet avec les forces de son corps vivant qu’il va aider Ephèse à remporter la victoire sur Magnésie, mais avec l’immobilité inerte de son cadavre. Jugez plutôt :

« (...) il demanda à un passant d’où il était. Comme l’autre répondit « d’Ephèse », il lui dit : « Traîne-moi donc par les jambes (ce mode de locomotion funéraire me paraît bien rude) et dépose-moi sur le territoire des Magnésiens, puis annonce à tes concitoyens de m’ensevelir sur place après la victoire. (Dis-leur que c’est là) ce qu’a prescrit Phérécyde. L’autre transmit ce message. Quant aux Ephésiens, le lendemain, ayant lancé une attaque, ils l’emportent sur les Magnésiens, ensevelissent sur place Phérécyde qui était mort et lui rendent des hommages somptueux» (I 117-118)

Je ne sais pas pourquoi Phérécyde, originaire de l’île de Syros, est attaché à Ephése et pourquoi les Ephésiens se battent pour récupérer son corps : ce corps glorieux avant la victoire et non après, comme pour le banal martyr. Les Ephésiens ont donc atteint leur but (vaincre les Magnésiens) en étant contraints par l’ultime décision de Phérécyde à en viser un autre (accomplir un rite mortuaire). Le sage se fait instrument de la victoire. Mais là encore il semble agir sur ordre, si l’on en croit l’épigramme que Diogène Laërce écrit en son honneur :

« Il ordonna qu’on le mît chez les Magnésiens pour donner victoire aux valeureux citoyens d’Ephèse. Car il y avait un oracle, que lui seul connaissait, Qui prescrivait ce geste. » (121)

Si Diogène a raison, Phérécyde, le mort conquérant, n’est pas un astucieux stratège mais juste un bon Grec qui se conforme, par prudence, à un oracle. Mais de quoi était-il mort ? D’une invasion de poux, dit-on, ou d’une phtiriasis, pour le dire en termes plus choisis :

« L’illustre Phérécyde qu’enfanta un jour Syros a perdu, rapporte-t-on, son ancien aspect quand il fut (dévoré) par les poux » écrit encore Diogène.

Il dût être sévèrement ravagé pour avoir inventé la communication par le doigt, si on peut dire. Pythagore, dont il est traditionnel de dire qu’il était le disciple de Phérécyde, étant venu prendre de ses nouvelles, « il fit passer son doigt par le trou de la porte (dans une lettre à Thalès, il précise qu’il s’agit du trou de la serrure) et dit : « Ma peau le montre clairement » (118) J’imagine un cynique atteint d’une telle pathologie pédiculaire ; il aurait paradé, fier d’être laid, sur les places publiques, faisant gaillardement du petit animal une preuve de la fragilité du corps, jouissant de la méprise de ceux qui se seraient détournés de lui parce qu’ils l’auraient confondu avec sa peau. Mais enfin, défiguré et pudique, Phérécyde a su tout de même d’une certaine manière faire belle figure sur le champ de bataille.

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