Les philosophes antiques à notre secours

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lundi 11 septembre 2017

Deux moralistes à la cour.

" Ils se méprisent entre eux, et ils se flattent; ils veulent être supérieurs les uns aux autres, et ils se cèdent les meilleures places."
C'est une pensée de Marc-Aurèle mais elle me fait penser à du La Bruyère.

samedi 9 septembre 2017

Misanthropie naturelle et amour de la vérité ou comment se mettre à l'abri des importants.

Victor Goldschmidt dans Le système stoïcien et l'idée de temps (Vrin, 1985, p. 177) consacre une note à l'opposition entre la misanthropie ordinaire et la philanthropie stoïcienne, la misanthropie naissant non du " spectacle des méchants et des insensés " mais de " situations toutes banales où l'on se heurte à une promiscuité jugée insupportable ". L'auteur mentionne alors deux situations auxquelles s'est rapporté Épictète : " le bain public " et " la cohue aux fêtes d' Olympie ", puis, généralisant, il évoque " le comportement de nos semblables dont le spectacle quotidien nous est imposé " ; c'est alors qu'il cite la pensée suivante de Marc-Aurèle :

" Vois-les faire, quand ils mangent, qu'ils dorment, qu'ils s'accouplent, qu'ils s'accroupissent à l'écart et ainsi de suite ; puis quand ils se donnent de grands airs et se rengorgent, ou bien quand ils se fâchent et qu'ils vous accablent de leur supériorité. " (X, 19)

Victor Goldschmidt juge alors pertinent de rapprocher les lignes citées d'une pensée de Pascal :

" Ma fantaisie me fait haïr un croasseur et un qui souffle en mangeant ! "

Pascal manifestement dénonce ici le pouvoir de l'imagination qui engendre une haine irrationnelle et donc injustifiée ; la suite de la pensée, que ne donne pas Goldschmidt, est sur ce point sans ambiguïté :

" La fantaisie a grand poids. Que profiterons-nous de là ? Que nous suivrons ce poids à cause qu'il est naturel ? Non. Mais que nous y résisterons." (éd. Brunschvicg, II,86).

Mais est-ce bien aussi le sens du texte de Marc-Aurèle de condamner la réaction spontanée qu'on serait porté à avoir face aux conduites humaines parce qu'elles seraient et animales par certains côtés et méprisantes par d'autres ? Voyons d'abord la pensée en question dans son intégralité à travers la traduction qu'en a donnée Émile Bréhier :

" Comment sont-ils quand ils mangent, quand ils dorment, font l'amour ou vont à la selle, et caetera ? Et puis quand ils prennent un air viril, et imposant, ou bien quand ils se fâchent et blâment autrui avec excès ? Peu avant, de combien de maîtres étaient-ils esclaves et de combien de manières l'étaient-ils ? Et peu après ils en seront au même point." (La Pléiade, p.1226)

En fait Marc-Aurèle, à la différence de Pascal, ne présente pas une pensée qu'il a et de laquelle il devrait se défaire mais une pensée qu'il doit avoir en vue de devenir plus lucide et meilleur à la fois. En effet, il ne s'agit pas de misanthropie spontanée contre laquelle le philosophe devrait se prémunir mais d'une révision à la baisse volontaire de la valeur de ceux par lesquels il est tenté de se laisser impressionner. En réalité les donneurs de leçons ne sont rien de plus que des animaux humains et en outre, eux qui prêchent la vertu, sont bourrés de vices. Il s'agit de ce que Sandrine Alexandre a désigné sous le nom de " redescription dégradante " ou d'une claire vision de propriétés essentielles mais passant inaperçues. La pensée 13 renforce clairement cette interprétation :

" (...) Quant à ceux qui ont l'arrogance de louer ou de blâmer les autres, oublies-tu ce qu'ils sont au lit, ce qu'ils sont à table, ce qu'ils font, ce qu'ils évitent, ce qu'ils recherchent, ce qu'ils volent (...) ? "

À mes yeux donc, dans la pensée en question ici, Marc-Aurèle ne relève pas deux sources ordinaires de misanthropie mais engage à voir l'homme comme un simple animal soumis à ses besoins dans les moments où on est porté à se soumettre à tort aux condamnations qu'il profère contre nous autant que dans ceux où l'on se réjouit des compliments aveugles dont il pense nous honorer.

dimanche 3 septembre 2017

Penser comme tout le monde pour se distinguer face à la mort.

Dans le livre IX des Pensées, Marc-Aurèle se donne un argument qu'il croit vrai en vue d'accepter sereinement sa mort :

" Sois content d'elle, puisqu'elle est une des choses que veut la nature. Tels sont l'adolescence, la vieillesse, la croissance, la maturité, la poussée de la barbe et des cheveux blancs, la fécondation, la grossesse, l'accouchement et tous les événements naturels qui marquent les heures de ta vie, telle est aussi la dissolution de son être." (3, La Pléiade, p.1213)

Mais cet argument tenu pour vrai n'a pas l'effet apaisant qu'il attend de lui, d'où le recours à un argument qui n'a rien de stoïcien, qui n'est donc pas un bon argument du point de vue du savoir mais qui est psychologiquement efficace :

" Si tu veux une maxime triviale qui touche le coeur, pour te rendre plus accommodant envers la mort, fixe ton attention sur les objets dont tu dois te séparer, sur les moeurs avec lesquelles ton âme ne sera plus troublée."

Pierre Vespérini, se référant à ce passage, écrit :

" (...) si Marc-Aurèle recourt aux discours stoïciens, c'est parce qu'il y a reconnu des outils d'une efficacité décisive pour " rester droit ". Il les a reconnus capables, plus que d'autres, de " toucher son coeur " (hapsikardion)." (Droiture et mélancolie, sur les écrits de Marc-Aurèle, 2016, p. 27)

Or, c'est tout le contraire : c'est parce que les discours stoïciens orthodoxes ne sont pas efficaces que Marc-Aurèle va adopter un point de vue non-stoïcien dans le but de se réconcilier avec la mort. Il va se centrer sur les moeurs de ses contemporains et va les voir comme des maux que la mort permet de fuir, alors qu'en toute rigueur stoïcienne ce sont des indifférents :

" Sans doute il ne faut pas s'en choquer, il faut y veiller et les supporter avec douceur. "

Marc-Aurèle rappelle ainsi la conduite prescrite par la philosophie stoïcienne, changer les hommes dans le bon sens ou les supporter, mais il découvre que la mort ne devient supportable qu'à condition de voir les autres hommes non-stoïciens comme insupportables :

" Mais il faut bien songer que les hommes que tu quitteras n'ont pas les mêmes principes que toi. Or, la seule chose s'il y en a une, qui pourrait s'y opposer et te retenir dans la vie, c'est qu'il te fût permis de vivre avec des gens qui gardent ces principes."

Marc-Aurèle envisage ici l'attrait d'une société d'amis, tous unifiés par les mêmes croyances. Pierre Vespérini, qui pense que Marc-Aurèle n'est pas un philosophe stoïcien, écrit à ce propos :

" Ainsi, lorsqu'il dit qu'il ne regrette pas la vie parce qu'il n'y a pas rencontré des hommes qui partagent ses dogmata, il ne désigne pas des hommes qui seraient, comme il le serait lui-même, des "adeptes" du stoïcisme. Je crois plutôt qu'il désigne des hommes ayant pris les mêmes résolutions que lui. C'est parce qu'il ne trouve pas de tels compagnons qu'il est fatigué de la vie et pressé de la quitter." (ibidem, p 117-118)

Mais peu importe que cette société de pairs soit unie par la philosophie stoïcienne ou par des "résolutions" identiques à des fins essentiellement pratiques ! Incontestablement c'est un argument épicurien et non stoïcien de soutenir que l'amitié est un des biens de la vie en mesure de la rendre attachante. Là encore Marc-Aurèle prêche une opinion pour arriver à ses fins pratiques. Il semble donc qu'il fait bien la différence entre ce qu'il tient pour vrai du point de vue de l'école mais qui n'a pas de portée pratique et ce qui est hétérodoxe du point de vue stoïcien, cru par les hommes ordinaires mais bénéfique moralement parlant. L'empereur termine ainsi :

" Mais tu vois maintenant combien tu es las de cette discordance dans la vie commune, assez pour dire : " Puisses-tu venir vite, ô mort, de peur que moi aussi je n'aille m'oublier moi-même ! ""

Cette fin explicite la raison de ce recours à des pensées non-conformes à l'école mais payantes psychologiquement : Marc-Aurèle, en échec sur le plan pratique, appelle la mort comme moyen de ne pas sombrer encore plus dans la folie ordinaire. Pour ne pas avoir peur de la mort, il faut non pas se penser comme citadelle, forteresse invincibles mais bien plutôt comme bastion sur le point d'être pris. La mort est alors accueillie comme refuge faisant l'économie de la défaite en acte.
Certes classiquement la mort volontaire est acceptée par le stoïcisme dans les situations extrêmes où la sage juge raisonnable d'echapper aux vivants pour garder sa hauteur. Mais il ne s'agit pas de cela ici car dans le suicide, le philosophie justifie son acte par une théorie qu'il tient pour vraie.
Or, dans le cas qui nous intéresse, c'est une pensée ordinaire (idiotîkon) qui permet au philosophe d'avoir la pratique extraordinaire que sa théorie extraordinaire échoue à lui fournir.

dimanche 13 août 2017

Se greffer sur le Tout : autothérapie stoïcienne.

Que le stoïcisme ne puisse pas être converti en remède psychologique à usage libre en fonction des goûts de chacun est très manifeste dans les lignes suivantes de Marc-Aurèle où l'identité de chacun est pensée sur le modèle de l'organe par rapport au corps vivant dont il est une partie. Cette compréhension de soi est donc inséparable de la conception d'un univers pensé comme tout organisé et raisonnable. Or, le développement des sciences non seulement ne parvient pas à établir une connaissance unitaire des phénomènes physiques mais, bien plus, s'est construit contre l'idée d'une finalité intrinsèque de l'univers, idée sans laquelle le stoïcisme perd le fondement même de sa morale.

" As-tu jamais vu une main ou un pied coupés, ou une tête tranchée, gisante et séparée du corps ? Il se rend tel, autant qu'il est en lui, celui qui ne veut pas ce qui arrive, qui se retranche ou qui agit en être insociable. Tu t'arraches en quelque sorte à l'unité de la nature ; tu t'es retranché d'elle. Le joli de la chose, c'est que tu peux à nouveau t'unir à elle : il n'est pas d'autre partie à laquelle Dieu est permis pareille réunion, une fois qu'elle est séparée et retranchée. Vois bien la bonté dont il a honoré l'homme ; il a fait qu'il dépend de lui de ne pas, dès l'abord, s'arracher au tout, et, s'il s'en sépare, de revenir à lui, d'y adhérer à nouveau et de reprendre sa place de partie." (La Pléiade, p.1206)

L'homme est donc un organe exceptionnel, vu qu'il est doté d'une raison en mesure de diagnostiquer ce qui lui manque et de se réparer. Mais cette réparation ne se fait pas "contre vents et marées" puisqu'elle consiste à s'insérer dans l'ordre de la nature.
En plus une telle insertion va avec l'idée que les devoirs à l'intérieur de la société vont de soi (le stoïcien croit savoir ce qu'il est raisonnable de faire en tant que frère, père, mari, ami, citoyen etc.). Aussi cette philosophie est-elle strictement incompatible avec une conception pluraliste des devoirs moraux (pas moyen par exemple de concilier Marc-Aurèle avec Isaiah Berlin !)

mercredi 9 août 2017

" Le corps est la meilleure image de l'âme humaine " (Wittgenstein)

Le corps de l'esclave :

" L'air de haine sur un visage est tout à fait contre nature ; lorsqu'il se répète, toute dignité en disparaît et s'éteint si complètement qu'il est impossible de la ranimer. " (VII, 24,1, La Pléiade, p. 1193)

" Dignité " ici ne désigne pas, dans un sens qui serait kantien, la valeur intrinsèque de l'être raisonnable : le mot traduit πρόσχημα qui désigne "ce qu'on porte étalé sur soi", le maintien apparent.

Le corps du maître (de soi) :

" Le corps lui aussi doit être ferme et ne doit pas se laisser aller ni dans son mouvement ni dans son attitude. Comme la pensée donne à la physionomie et lui conserve un aspect intelligent et distingué, il faut l'exiger aussi du corps tout entier." (p.1197)

Point commun aux deux corps : ils sont passifs.
L'idée contemporaine qu'on puisse, mieux qu'on doive écouter son corps est inintelligible dans le cadre du stoïcisme : le corps n'a rien à dire, pur effet, son état est toujours déterminé. Soit c'est un état produit par des causes physiques (sain ou malsain, il est indifférent alors du point de vue de la vie réussie), soit c'est un état produit par des raisons, ces mêmes raisons pouvant être conformes à la raison ou non (les deux types d'état ont comme point commun d'être produits par la nature, le destin, le logos, la providence).
Reste que la connaissance du vrai produit un autre corps que l'ignorance ou l'erreur : on ne peut pas dire que le corps de celui qui sait soit tenu en respect, vu que le corps n'a pas d'autonomie , il est plutôt par la raison tenu au respect, entre autres, des règles des multiples devoirs. L'autre corps obéit aussi, il ne peut pas faire autrement, mais c'est à la folie de l'esprit qu'il répond.

lundi 7 août 2017

Affranchir la pensée (le corps doit être dominé par un maître, non par un esclave).

" Il est honteux , alors que la physionomie obéit aux ordres de la pensée dans la composition et l'arrangement de ses traits, que la pensée elle-même ne puisse se former et s'ordonner à son gré." (Pensées, VII, 36, La Pléiade, p. 1195)

Tentant de voir cette norme morale comme une extrapolation à partir d'une norme sociale.

mercredi 2 août 2017

Les deux morts de l'individu ou voir tout nom propre comme un nom commun.

Soit Socrate.
Marc-Aurèle s'efforce de penser son individualité exceptionnelle comme éphémère :

" Pense continuellement à tant d'hommes, de toute profession et de toute race qui sont morts ; descends jusqu'à Philiston, à Phibos, à Origanion. Passe maintenant aux autres tribus. Il nous faut nous transporter là-bas où sont tant d'orateurs habiles, tant de graves philosophes, Héraclite, Pythagore, Socrate (...) De tous ceux-là pensent qu'ils sont gisants depuis longtemps." (Pensées, VI, 47, La Pléiade, p.1187)

On note que bien qu'individu à première vue unique, Socrate est tout de même déjà membre d'un ensemble (une tribu). Mais Marc-Aurèle va plus loin dans la réduction de l'individualité quand il écrit :

" À travers la substance de l'univers, comme à travers un torrent, tous les corps s'en vont, liés intimement à l'univers et concourant à son oeuvre, comme les parties de notre corps sont liées les unes aux autres. Combien la durée a-t-elle absorbé de Chrysippe, combien de Socrate, combien d' Épictète ! ( ou selon la traduction de Pierre Hadot : " Combien d'hommes, comme Chrysippe, comme Socrate, comme Épictète, l'éternité a-t-elle engloutis !" ) . Fais la même réflexion à propos de tout homme, quel qu'il soit, et de toute chose." (VII, 19, ibid., p. 1193)

L'individu Socrate, mort ordinaire, est mort une seconde fois en donnant son nom à un type (un type d'homme exceptionnel). L'individuel, même rare, n'est donc pas l'incomparable.

jeudi 29 juin 2017

Marc-Aurèle croyait-il en ses pensées ?

Dans le premier volume de La mise en scène de la vie quotidienne (1959), Erving Goffman distingue l'acteur sincère de l'acteur cynique :

" Quand l'acteur ne croit pas en son propre jeu, on parlera alors de cynisme par opposition à la "sincérité " qu'on réservera aux acteurs qui croient en l'impression produite par leur propre représentation." (Les Éditions de Minuit, 1973, p. 25)

Les cyniques sont alors divisés en deux groupes : ceux qui trompent leur public " dans le dessein de satisfaire leur " intérêt personnel " ou d'en tirer un bénéfice privé " et ceux qui trompent leur public " pour le bien présumé de ce public ou pour le bien de la collectivité, etc." (ibid. p.26). En vue de donner des exemples de ce cynisme que j'appellerai altruiste, Goffman ajoute :

" Il est facile d'en donner des exemples, sans avoir même à évoquer le cas de comédiens très célèbres tels que Marc-Aurèle ou Hsun Tzu. "

Mais quels sont les exemples ordinaires pris à la suite destinés à faire comprendre ce qu'est le cynisme altruiste ?

" (...) Médecins amenés à prescrire des placebos ; pompistes résignés à contrôler plusieurs fois de suite la pression des pneus pour des conductrices inquiètes ; marchands de chaussures qui vendent à leurs clients des souliers dont la pointure est la bonne mais qu'ils présentent comme étant celle (trop grande ou trop petite) que souhaite la cliente ; autant d'exemples d'acteurs cyniques à qui leurs publics ne permettent pas d'être sincères."

Trois types de professionnels rendant donc un excellent service au client tout en le trompant pour son bien. Voyons donc Marc-Aurèle sous ce jour : cela conduit en premier lieu à inférer que les Pensées ne sont pas des textes écrits par l' empereur en vue de se modifier mais en vue de modifier le lecteur. Pourquoi pas ? Mais Marc-Aurèle est-il médecin ou pompiste ou chausseur ?
Les Pensées comme placebo ? C'est cruel pour le stoïcisme, mais concevable : Marc-Aurèle aurait su que la seule efficacité de ses conseils vient de la croyance dans leur efficacité. Sauf qu'on aurait affaire à un médecin qui n'aurait prescrit de toute sa carrière que des placebos... Il aurait fait semblant de transmettre des vérités sur la bonne vie en sachant que la bonne vie est produite par la croyance en l'existence de règles de bonne vie. Cette révision à la baisse de Marc-Aurèle dépasse de loin celle à laquelle a procédé Pierre Vesperini et pourrait conduire à mettre dans le même panier les moralistes de tout bord...

Dois-je alors plutôt voir Marc-Aurèle en pompiste ? Il est vrai que l'auteur se répète beaucoup. Ne serait-ce que pour s'adapter à l'anxiété supposée de ses lecteurs ? Le retour des mêmes thèmes aurait -il pour fin non d'assurer son auteur de la vérité de ses croyances mais de rassurer des lecteurs craignant d'avoir mal compris ?
Quant au Marc-Aurèle, chausseur, comment le comprendre ? Marc-Aurèle ne parle pas directement de son texte dans les Pensées. Où dirait-il sur son oeuvre quelque chose de faux dans le but de communiquer les vérités à son public ?

La suite du texte de Goffman va-t-elle m'éclairer ? Le sociologue y évoque deux exemples de cynisme altruiste, distincts des précédents, puisqu'il s'agit désormais non plus de conduites d' "experts" mais de conduites, disons, de "dominés" :

" De même, dans les hôpitaux psychiatriques, des malades compatissants feignent parfois, me semble-t-il, de présenter des symptômes bizarres afin de ne pas décevoir les élèves-infirmières par un comportement normal. De même encore, des subordonnés qui réservent à des supérieurs en visite la réception la plus somptueuse qu'ils puissent offrir, peuvent dans ce cas ne pas obéir seulement au désir égoïste de gagner leur faveur mais s'efforcer par délicatesse de mettre le supérieur à l'aise en reconstituant le genre de vie auquel il est censé être habitué."

Il s'agit donc de dominés trompant le dominant en vue de lui faire plaisir et pas seulement avec une arrière-pensée égoïste. Cela dit, comment identifier l'empereur romain à un dominé ? Non, c'est insoutenable.

Je suis donc réduit à deux possibilités : ou bien Marc-Aurèle exposerait des pensées qu'il ne tient pas pour vraies mais qu'il présente comme vraies à ses lecteurs en vue de leur rendre service, c'est le donneur de placebos ; ou bien il exposerait des pensées qu'il tient pour vraies mais sous une forme à laquelle il ne donne de la valeur que parce qu'il sait que le public y tient : ainsi pourrait-il faire semblant de s'adresser à lui-même, sachant que la croyance du lecteur dans l'intimité des pensées contribue, en leur donnant un prix, à l'acceptation de la vérité de ces mêmes pensées (ça pourrait être le Marc-Aurèle mentant sur la pointure des chaussures).

Cela dit, Erving Goffman reconnaît qu'un comédien cynique peut se prendre à son jeu et se transformer en comédien sincère :

" Durant les quatre ou cinq dernières années, un couple marié, d'origine paysanne, avait dirigé l'hôtel touristique de l'île (de Shetland), dont il était propriétaire. Dès le début, ces personnes s'étaient imposé de faire abstraction de leurs propres conceptions de l'existence, pour offrir à la clientèle bourgeoise de l'hôtel toute la gamme des services et des commodités qu'elle pouvait attendre. Mais petit à petit, les directeurs en vinrent à considérer leur mise en scène avec moins de cynisme et se montrèrent de plus en plus conquis par la personnalité que leurs clients leur prêtaient." (p.27)

Qui sait ? Dans cette hypothèse, Marc-Aurèle en est peut-être venu à se prendre pour un philosophe stoïcien ? Mais, s'il avait été sincère, il aurait pu aussi devenir cynique, voire naviguer entre cynisme et sincérité :

" Les professions qui inspirent au public un respect religieux amènent souvent leurs agents à évoluer en ce sens ; non pas parce que ceux-ci prennent progressivement conscience de tromper leur public - en effet, leurs affirmations peuvent fort bien être irréprochables au regard des normes sociales habituelles - mais parce que cette sorte de cynisme leur permet de soustraire leur moi profond au public. On peut même s'attendre dans ce cas à une évolution typique de la croyance, depuis une certaine forme d'adhésion de l'acteur au rôle qu'il est tenu de jouer jusqu'à un va-et-vient entre la sincérité et le cynisme qui permet de passer par toutes les phases et tous les degrés de la conviction." (p.28)

Erving Goffman finit par évoquer un point d'équilibre entre cynisme et sincérité (mais n'est-ce pas plutôt le mensonge à soi-même qui est ainsi décrit ?) :

" (...) on ne peut ignorer l'existence d'une sorte de point intermédiaire où l'on peut se tenir au prix d'une relative lucidité sur soi. L'acteur peut tenter d'amener son public à juger et lui-même et la situation qu'il instaure d'une façon déterminée, et tenir l'obtention de ce jugement comme une fin en soi, sans pour autant croire vraiment qu'il mérite l'appréciation escomptée et qu'il donne une indiscutable impression de réalité." (p.29)

C'est peut-être le rapport que le professeur de philosophie entretient avec ses croyances sur la valeur de la philosophie...

vendredi 16 juin 2017

Trois manières de voir les défauts des corps des autres (Marc-Aurèle et Pascal)

Marc-Aurèle a écrit dans les Pensées :

" Te mets-tu en colère contre un homme qui sent le bouc ou dont l'haleine est fétide ? À quoi bon ? Il a la bouche qu'il a ou de telles aisselles émane nécessairement cette odeur. " (V,28)

À ce propos, Victor Goldschmidt cite dans une note de l'édition de la Pléiade ces lignes des Pensées de Pascal :

" Ma fantaisie me fait haïr un croasseur et un qui souffle en mangeant." (II, 86, Br.)

Il renvoie aussi à un autre texte de Marc-Aurèle :

" Comment sont-ils quand ils mangent, quand ils dorment, font l'amour ou vont à la selle, et caetera ? Et puis quand ils prennent un air viril et imposant, ou bien quand ils se fâchent et blâment autrui avec excès ? Peu avant, de combien de maîtres étaient-ils esclaves et de combien de manières l'étaient-ils ? Et peu après ils en seront au même point." (X,19)

Or, malgré que ces trois textes décrivent le corps d'autrui de manière dépréciative, ils ne convergent pas du tout au niveau de leur sens. Commençons avec les deux premiers, pour les mieux comprendre, voici d'abord en entier comment ils se terminent :

Marc-Aurèle :

" - Mais l'homme, dira-t-on, possède la raison, et il peut, en y réfléchissant, comprendre quels sont ses défauts. - À ton aise ! Pourtant, toi aussi, tu as la raison ; mets donc en mouvement ses facultés raisonnables au moyen des tiennes : guide-le, fais le penser. S'il comprend, tu le guériras, et il n'y a pas besoin de colère. " Ni tragédien ni courtisane." "

Pascal :

" La fantaisie a grand poids. Que profiterons-nous de là ? Que nous suivrons ce poids à cause qu'il est naturel ? Non. Mais que nous y résisterons..."

Certes les deux textes engagent le colérique et le haineux à cesser de l'être. Mais les raisons du changement ne sont pas les mêmes dans les deux cas : les défauts contre lesquels le colérique se met en colère sont à la fois réels et nécessaires. C'est même de la connaissance de cette réalité nécessaire que Marc-Aurèle attend qu'elle dépassionne le coléreux (Spinoza parmi d'autres reprendra cette idée). Ces défauts réels sont supprimables par la raison, qu'il s'agisse directement de la raison de l'homme qui se néglige ou indirectement de celle du colérique. Marc-Aurèle ne met donc pas plus en doute la négativité du défaut (la propreté du corps étant l'indice d'une reconnaissance de la valeur de l'homme) que la possibilité de sa suppression par la médiation d'un remède raisonnable. Les défauts, sans justifier pour autant l'émotion, n'existent pas que du point de vue du regard de qui se met en colère.
En revanche, on voit nettement que dans le texte pascalien, c'est l'imagination qui constitue en défauts insupportables deux propriétés réelles anodines. Il y a aussi remède à fournir mais il s'adresse à celui qui imagine. Cependant est-ce vraiment exact de qualifier d'anodines cette manière de parler comme cette manière de manger ? Certes qui est éduqué ne se conduirait pas ainsi mais, à la différence des défauts de l'homme négligé, ils n'indiquent pas un grave relâchement moral.
Pour résumer, le coléreux de Marc-Aurèle réagit mal à un défaut corrigible alors que le haineux de Pascal doit se corriger pour ne pas pouvoir faire abstraction d' un détail de médiocre importance.
Ainsi serais-je porté à créditer Marc-Aurèle d'une conception réaliste du défaut alors que Pascal met l'accent sur le défaut comme construction subjective (même si le haineux n'invente pas le défaut à partir de rien).

Quant au sens du second texte de Marc-Aurèle, il est tout à fait distinct. L'empereur encourage lui-même et donc son lecteur à imaginer autrui dans des conduites qui le rabaissent, soit parce qu'elles manifestent son animalité, soit parce qu'elles montrent son absence de sagesse. Mais pourquoi donc ? Je crois qu'il s'agit ici de ce que Sandrine Alexandre a appelé la "redescription dégradante". Il ne s'agit pas de prendre ses distances par rapport à une émotion déplacée, mais de prévenir une émotion dérangeante en la tuant dans l'oeuf : on peut penser qu'il s'agit d'une stratégie destinée par exemple à ne pas se laisser impressionner par des importants.

Il y a donc ici trois rapports différents avec le corps d'autrui : les deux premiers révèlent une fragilité émotive, alors que le troisième naît d'un usage maîtrisé et raisonnable de l'imagination. La fragilité émotive que dénonce Marc-Aurèle accompagne la représentation d'un défaut réel du corps d'autrui et en même temps de sa personne ; celle que pointe Pascal traduit l'obstacle que représente l'imagination du point de vue d'un jugement fondé.
Le rapport colérique avec le corps d'autrui doit donc être remplacé par un rapport pédagogique avec la raison liée à ce corps.
Au rapport haineux et imaginaire du personnage pascalien doit se subsituer un nouveau rapport du haineux avec sa propre imagination.
Enfin et bien sûr le rapport imaginé avec les corps possibles d'autrui n'a lui aucune raison de disparaître, tant il sert la bonne philosophie.

jeudi 15 juin 2017

Pour introduire à une conception réaliste du beau.

" Tout ce qui est beau, de quelque manière que ce soit, est beau de soi-même et se termine à soi-même ; l'éloge qu'on en fait n'est pas une partie de lui-même; il ne devient ni pire ni meilleur pour être loué. Et je dis cela à propos des beautés les plus communes, de celle des choses matérielles, par exemple, ou des produits de l'art." (Marc-Aurèle, Pensées, IV, 20)

J'aime bien aussi cette pensée qui distingue, comme on ne fait plus guère, tort réel de tort imaginé :

" Nie l'opinion, et " on m'a fait tort " se trouve nié. Nie : " l'on m'a fait tort ", et c'est le tort qui se trouve nié." (IV, 7)

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