Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 6 juillet 2017

Maupertuis (3) : le remplacement d'un stoïcisme héroïque par un stoïcisme de confort.

Maupertuis réduit l'épicurisme et le stoïcisme à deux moyens distincts visant le même but : rendre la somme des biens supérieure à celle des maux. L'épicurisme pense atteindre cette fin en augmentant la somme des biens, le stoïcisme en diminuant celle des maux. Or, vu que dans la vie ordinaire, les maux dépassent de loin les biens, la raison est naturellement du côté du stoïcisme. Il est sensé de chercher à affaiblir le pire quand il triomphe.
Maupertuis expose cette position dans le chapitre V de l'ouvrage qui est consacré au "système des Stoïciens". Ce chapitre est intéressant à plus d'un titre.
D'abord le fondateur Zénon n'est pas pensé par Maupertuis comme détenteur d'une vérité première qu'il faudrait retrouver mais comme le fondateur d'une secte dont la maturité se réalise et s'expose à travers Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle :

" Ce n'est dans l'origine d'aucune secte qu'on trouve les dogmes les plus raisonnables, ni les mieux digérés."

Vue cette idée du temps comme maturation, c'est sans surprise qu'on apprend que Marc-Aurèle, le dernier chronologiquement, est aux yeux de Maupertuis le premier philosophiquement. Cependant c'est moins à sa position dans le temps qu'à sa nature que Marc-Aurèle doit sa supériorité. Sénèque, courtisan, et Épictète, esclave, ont eu un stoïcisme, que j'appellerais anachroniquement réactif : cette philosophie est pour eux une "ressource" comblant un "besoin". La philosophie de Marc-Aurèle, au sommet du pouvoir, n'est plus une pensée, compensatrice de l'impuissance sociale, mais une connaissance, indice de lucidité :

" Il vit que tous ces biens n'étaient qu'illusions."

Il faut donc opposer un stoïcisme de l'art et du besoin (Sénèque,Épictète) à un stoïcisme de la nature (Marc-Aurèle). L'art est à son maximum dans l'oeuvre de Sénèque mais l'oeuvre est dispersée et ne fait figure que d'"exposition" d'un "système" que Maupertuis curieusement estime présenté le plus complètement dans le Manuel. " Ferré et méthodique ", l'Enchiridion est sans doute le texte qui par sa forme ressemble le plus à l'Essai de Maupertuis (qui parle aussi bien de sa sécheresse que de celle d'Épictète). Le scientifique philosophe qui a condamné les titres " multipliés " de l'oeuvre de Sénèque, juge en tout cas que si Épictète perd en art et gagne en force, ce n'est pas dans les Entretiens, "négligés et diffus", que la pensée stoïcienne se manifeste au mieux.
Mais quel est l'apport de Marc-Aurèle si Épictète a déjà présenté exemplairement la théorie ? C'est l'excellence morale qu'il apporte à la secte, il semble en effet être aux yeux de Maupertuis ce qu' un être humain peut être de mieux moralement quand ses qualités sont strictement naturelles, c'est-à-dire quand la philosophie chrétienne ne l'a pas encore éclairé :

" La Nature forma Marc-Aurèle philosophe et éleva son coeur à une perfection à laquelle les lumières seules ne pouvaient le conduire."

Ce stoïcisme que Marc-Aurèle exemplifie au mieux moralement n' est clairement pour Maupertuis rien de plus que la connaissance rationnelle des règles de la vie heureuse. Faisant une lecture somme toute épicurienne du stoïcisme, Maupertuis voit la vertu non comme la fin mais comme le moyen du bonheur. Ces règles peuvent se diviser en deux selon que la vie heureuse est compatible ou non avec la survie :

" (...) se rendre maître de ses opinions et de ses désirs ; anéantir l'effet de tous les objets extérieurs ; enfin (...) se donner la mort si on ne peut se donner la tranquillité qu'à ce prix."

Maupertuis me paraît donner au suicide une place exagérément centrale par rapport aux textes auxquels il se réfère. Mais c'est cette fonction libératrice de la mort découverte par la raison de tout homme qui permet d'unir au-delà de la philosophie tous les hommes dans une forme de sagesse à la fois primitive et universelle. Débordant l'Europe et ses élites philosophes, indépendamment des fonctions sociales, prestigieuses ou non, la raison humaine, quand elle n'est pas éclairée par le christianisme, conduit tout homme à la solution du suicide si les circonstances extérieures réduisent à la vie à n'être plus qu'une somme croissante de maux. C'est en hédoniste calculateur que Maupertuis fait l'éloge du suicide stoïcien :

" (...) il est évident qu'il n'y a ni gloire ni raison à demeurer en proie à des maux, auxquels on peut se soustraire par une douleur d'un moment."

Mais le stoïcisme a de nettes insuffisances aux yeux de Maupertuis quand on prend en compte ce que nous appelons sa physique, précisément ses conceptions du divin et de l'âme. Nous verrons en quoi ce texte philosophiquement hétérogène est aussi un texte d'inspiration chrétienne.

lundi 3 juillet 2017

Maupertuis (2) : une conception hédoniste du bonheur.

L' Essai de philosophie morale (1749) de Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, que l'auteur qualifie lui-même dans ses Éclaircissements de "sec et triste", peut être vu comme une oeuvre à la fois épicurienne, stoïcienne, et chrétienne. Le problème central traité est de savoir comment vivre heureux et la thèse est que c'est la morale chrétienne, meilleure que la morale stoïcienne, elle-même meilleure que la morale épicurienne, qui rend la vie heureuse sur terre possible. Cependant, au fondement même de tout le livre, Maupertuis construit dans les trois premiers chapitres de l'ouvrage une conception du bonheur d'inspiration épicurienne.
Le chapitre premier intitulé " Ce que c'est que le bonheur et le malheur " commence par les définitions du plaisir et de la peine :

" Toute perception dans laquelle l'âme voudrait se fixer, dont elle ne souhaite pas l'absence, pendant laquelle elle ne voudrait ni passer à une autre perception, ni dormir ; toute perception telle est un plaisir (...) Toute perception que l'âme voudrait éviter, dont elle souhaite l'absence, pendant laquelle elle voudrait passer à une autre ou dormir, toute perception telle est une peine. "

Plaisir et peine se caractérisent par leur durée (moment heureux ou malheureux désigne le temps que dure un plaisir ou une peine) et par leur intensité. Pour évaluer un moment heureux (ou malheureux), il faut multiplier l'intensité par la durée ( dans L'invention de l'autonomie (1998), Jerome B. Schneewind écrit que Maupertuis est " le premier auteur (...) qui affirme explicitement que les sommes de plaisir et de peine peuvent se combiner en termes de durée et d'intensité." ( Gallimard, 2001, p.683, note 8) ). Mais l' estimation en question est toujours confuse car si on peut mesurer exactement la durée, on ne dispose pas de mesure exacte pour l'intensité.
Le bien est une somme de moments heureux, le mal une somme de moments malheureux. Le bonheur est la somme des biens qui reste après qu'on a retranché tous les maux, le malheur est la somme des maux qui reste après qu'on a retranché tous les biens. Si la somme des moments heureux a été égale à la somme des moments malheureux, on n'a été ni heureux ni malheureux.
Pour être heureux, il est donc indispensable mais très difficile d' être prudent, c'est-à-dire de connaître les biens et le maux afin de les comparer correctement :

" L'un, pour passer quelques nuits agréables, se met mal à son aise pour toute sa vie."

Voilà pour le côté sec de l'ouvrage. Voici le côté triste : le chapitre II s'intitule "Que dans la vie ordinaire la somme des maux surpasse celle des biens.".
En effet nous n'aimons pas en général les perceptions présentes car nous passons notre vie à désirer :

" Si Dieu accomplissait nos désirs ; qu'il supprimât pour nous le temps que nous voudrions supprimer : le vieillard serait surpris de voir le peu qu'il aurait vécu. Peut-être toute la durée de la plus longue vie serait réduite à quelques heures."

Reprenant manifestement Pascal, Maupertuis écrit alors :

" Tous les divertissements des hommes prouvent le malheur de leur condition ; ce n'est que pour éviter des perceptions fâcheuses que celui-ci joue aux échecs, que cet autre court à la chasse ; tous cherchent dans des occupations sérieuses ou frivoles l'oubli d'eux-mêmes. Ces distractions ne suffisent pas ; ils ont recours à d'autres ressources, les uns par les liqueurs spiritueuses excitent dans leur âme un tumulte, pendant lequel elle perd l'idée qui la tourmentait ; les autres, par la fumée des feuilles d'une plante, cherchent un étourdissement à leur ennui ; les autres charment leur peine par un suc qui les met dans une espèce d'extase. Dans l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique, tous les hommes d'ailleurs si divers dans leur usage, ont cherché des remèdes au mal de vivre." (p.19-20)

Par la dernière phrase du passage cité, on comprend déjà ce qui est le point commun du nègre et du philosophe : ils souffrent du même mal de vivre. Face à ce malheur généralisé, Maupertuis se demande alors si par la raison l'homme ne peut pas améliorer sa condition :

" Une vie plus heureuse ne serait-elle point le prix de ses réflexions et de ses efforts ? " (p.21)

Sans surprise, le chapitre III s'intitule " Réflexions sur la nature des plaisirs et des peines ". Maupertuis prend alors en compte les pensées des philosophes mais il met bien en évidence qu'il ne veut pas faire ce qu'on appellerait aujourd'hui de l'histoire de la philosophie :

" Je n'entrerai point dans le détail des opinions de ces grands hommes sur le bonheur, ni des différences qui ont dû se trouver dans les sentiments de ceux qui en général étaient de la même secte. Cette discussion ne serait qu'une espèce d'histoire longue, difficile, peut-être peu possible, et sûrement inutile." (p.22)

Schématisant et opposant donc les défenseurs du corps aux défenseurs de l'esprit, Maupertuis nie d'abord la valeur des deux positions inverses mais symétriques, consistant l'une à penser que le corps est le seul instrument du bonheur, l'autre que c'est l'esprit qui est exclusivement l'instrument idoine. Mais plus profondément Maupertuis refuse l'idée qu'il y ait au sens strict des plaisirs du corps, en effet tous les plaisirs sont de l'âme, même si certains entrent par "la porte" du corps :

" Les impressions des objets sur nos corps, sont des sources de plaisirs et de peines ; les opérations de l'âme en sont d'autres, et tous ces plaisirs et toutes ces peines, quoiqu'entrées par différentes portes, ont cela de commun, qu'elles ne sont que des perceptions de l'âme, dans lesquelles l'âme se plaît ou se déplaît, qui font des moments heureux ou malheureux (...) Quelle que fût l'impression que fît un objet extérieur sur nos sens, jamais ce ne serait qu' un mouvement physique, jamais un plaisir ni une peine, si cette impression ne se faisait sentir à l'âme." (p.24)

Mais que sont exactement les plaisirs de l'âme ? Maupertuis les réduit à deux types : ceux que l'on éprouve par la pratique de la justice (qu'il associe au devoir) et ceux qui naissent de la vue de la vérité (qu'il associe à l'évidence). Dans les Éclaircissements, Maupertuis prend un exemple éclairant pour faire comprendre que certaines perceptions (ici douloureuses) qu'on croit spontanément puisées dans l'âme sont en fait entrées par la porte du corps :

" La mort m'a enlevé mon ami : j'ai perdu un homme qui me procurait mille commodités ; qui flattait mes goûts et mes passions ; un objet qui plaisait à mes yeux ; une voix agréable à mon oreille : jusques-là ma peine n'appartient qu'au corps.
Je regrette un homme éclairé qui m'aidait à découvrir la vérité ; un homme vertueux qui m'entretenait dans la pratique de la justice : ma peine appartient à l'âme.
Et si plusieurs de ces motifs se trouvent combinés ensemble, ma peine est un sentiment mixte qui se rapporte à l'âme et au corps ; et à chacun des deux plus ou moins, selon la dose des motifs."

Bien que toujours plaisirs de l'âme, les plaisirs appelés traditionnellement plaisirs du corps ne valent pas d'un point de vue strictement hédoniste ceux de l'âme. En effet alors que la durée affaiblit les plaisirs dits du corps, elle augmente ceux de l'âme ; alors que seules certaines parties du corps font éprouver du plaisir (tandis que toutes font éprouver de la douleur), c'est l'âme tout entière qui ressent les plaisirs nés du juste et du vrai. Alors que la jouissance des plaisirs dits du corps affaiblit l'âme, celle des plaisirs du juste et du vrai la fortifie.
Si tous les hommes étaient capables de centrer leur vie sur la justice et la vérité, la vie humaine ne serait pas malheureuse, mais il n'y a qu'une petite minorité de sages qui est en mesure de le faire. Il est donc bien vrai que dans la vie ordinaire la somme des maux dépasse largement celle des biens.
Maupertuis s'attache donc dans le chapitre IV à réfléchir sur les "moyens pour rendre notre condition meilleure", c'est-à-dire pour rendre la vie des hommes ordinaires meilleure. Nous verrons alors que si sa représentation du bonheur est manifestement d'inspiration épicurienne, Maupertuis déprécie l'éthique épicurienne au profit du stoïcisme quand il s'agit de savoir laquelle des deux sectes donne les meilleurs conseils pour améliorer notre condition.

samedi 1 juillet 2017

Maupertuis (1) : stoïcisme de la raison philosophique et stoïcisme de la raison coutumière.

Dans son ''Essai de philosophie morale'' (1749), Pierre-Louis Moreau de Maupertuis place le christianisme au-dessus du stoïcisme et ce dernier au-dessus de l'épicurisme. Il voit dans le christianisme la meilleure manière d'être heureux, même s'il reconnaît l'irrationnalité de ses dogmes (" tout ce qu'il faut faire dans cette vie pour y trouver le plus grand bonheur, est sans doute cela qui même qui doit nous conduire au bonheur éternel.", c'est la dernière phrase de l'Essai). Il faut avoir cela en tête pour apprécier à sa mesure la révision à la baisse des sages antiques que le passage suivant présente ; Maupertuis commence par y juger de l'applicabilité des règles stoïciennes :

" En lisant les écrits de ces philosophes, on serait tenté de croire que ce qu'ils proposent est impossible. Cet empire sur les jugements de notre âme ; cette insensibilité aux peines du corps ; cet équilibre entre la vie et la mort, ne paraissent que de belles chimères. Cependant si nous examinons la manière dont ils ont vécu, nous croirons qu'ils y étaient parvenus, ou qu'ils n'en étaient point éloignés. Et si nous réfléchissons sur la nature de l'homme, nous le croirons capable de tout, pourvu qu'on lui propose d'assez grands motifs ; capable de braver la douleur ; capable de braver la mort, et nous en trouvons de toutes parts des exemples.
Si vous allez dans le nord de l'Amérique, vous y trouverez des peuples sauvages, qui vous feront voir que les Scévolas, les Curcius et les Socrates n'étaient que des femmes auprès d'eux. Dans les tourments les plus cruels, vous les verrez inébranlables ; chanter et mourir. D'autres que nous ne regardons presque pas comme des hommes, et que nous traitons comme les chevaux et les boeufs, dès que l'ennui de la vie les prend, la savent terminer. Un vaisseau qui revient de Guinée est rempli de Catons, qui aiment mieux mourir que de survivre à leur liberté. Un grand peuple, bien éloigné de la barbarie, quoique fort contraire à nos usages, ne fait pas plus de cas de la vie : le moindre affront, le plus petit chagrin est pour un Japonais une raison pour mourir. Sur les bords du Gange, la jeune Indienne se jette au milieu des flammes, pour éviter le reproche d'avoir survécu à un mari qu'elle n'aimait pas. Voilà des nations parvenues à tout ce que les Stoïciens prescrivaient de plus terrible ; voilà ce que peuvent l'opinion et la coutume ; ne doutons pas que le raisonnement n'ait autant de force ; ne distinguons pas même du raisonnement , la coutume et l'opinion, ce sont des raisonnements, sans doute, seulement moins approfondis. Le nègre et le philosophe n'ont qu'un même objet de rendre leur condition meilleure. L'un chargé de fers, pour se délivrer des maux qu'il souffre, ne voit que de terminer sa vie. L'autre dans des palais dorés sent qu'il est réellement sous la puissance d'une maîtresse capricieuse et cruelle, qui lui prépare mille maux : le premier remède qu'il essaie, c'est l'insensibilité ; le dernier, c'est la mort."

Mais pourquoi l'opinion des nations et la raison des philosophes en viennent-elles à converger vers le stoïcisme ?