Les exemples que Montaigne donne de conduite inadéquate dans ces dernières
lignes du chapitre IV du livre I des Essais renvoient à des
personnages historiques, dans l’ordre : Xerxès, Cyrus, Caligula, « un
Roy de nos voisins », César Auguste. Ça serait cependant une erreur d’en
conclure que Montaigne isole ainsi une propriété qui serait spécifique aux
grands. En effet, dès 1572, cette énumération de conduites, dont certaines
apparaissent , on le verra, moins humaines que délirantes, est ouverte par
l’exemple du joueur déçu :
« Qui n’a veu macher et engloutir les cartes, se gorger d’une bale de
dets, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? »
Le lecteur contemporain est étonné autant par cette ingestion que par l’idée
montanienne qu’elle est ordinaire et donc observable par quiconque. Quant à
l’exemple qui ferme la liste (rajouté par l'auteur au manuscrit de 1588), en
renvoyant à tout un peuple, les Thraces, il souligne clairement que la conduite
inadéquate non seulement ne caractérise pas certains individus exceptionnels,
mais, plus, n’est pas propre à l’individu, puisque des comportements collectifs
peuvent être totalement inadéquats, comme Montaigne l’avait déjà fait
comprendre à travers la mention de la forme de deuil de l’armée
romaine :
« À l’exemple des Thraces qui, quand il tonne ou esclaire, se mettent à
tirer contre le ciel d’une vengeance titanienne, pour renger Dieu à raison, à
coups de flesche. »
Pareils en cela à qui humanise ses animaux de compagnie, les Thraces ont,
eux aussi, une croyance fausse. Elles portent sur le divin et Montaigne
requiert encore Plutarque pour transmettre, par l’intermédiaire d’un
« ancien poète » une thèse somme toute épicurienne :
« Point ne faut courroucer aux affaires.
Il ne leur chaut de toutes nos cholères. »
Cette conduite des Thraces a beau être partagée, le nombre de ceux qui
l’exemplifient n’en diminue pas aux yeux de Montaigne la gravité ; mieux,
c’est la pire des conduites inadéquates car, après l’avoir mentionnée, il
conclut son essai par des lignes clairement dénonciatrices où désormais il ne
s’agit plus de comprendre mais de réprouver :
« Mais nous ne dirons jamais assez d’injures au desreglement de nostre
esprit. » (à noter que Bernard Sève dans son Montaigne. Des règles
pour l’esprit -2007 – s’appuie à deux reprises sur ce passage pour
justifier sa thèse que Montaigne a condamné l’esprit au nom de la raison)
Entre le joueur qui détruit en l’ingérant les instruments de sa perte et le
peuple sacrilège des Thraces, Montaigne présente cinq exemples à première vue
assez hétérogènes.
Dans un premier groupe, on peut inclure Xerxès et Cyrus. Leur particularité
vient de ce qu’ils traitent les éléments naturels comme s’il s’agissait de
personnes (mais une telle caractérisation a une pertinence faible dans un monde
où la distinction entre le naturel et l’humain – l’intentionnel du moins - n’a
pas l’évidence que nous lui conférons aujourd’hui):
« Xerxes foita la mer de l’Helespont, l’enforgea et lui fit dire mille
villanies, et escrivit un cartel de deffi au mont Athos : et Cyrus amusa
toute une armée plusieurs jours pour se venger de la rivière de Gyndus pour la
peur qu’il avait eu en la passant »
Les sources de Montaigne ici se trouvent chez Hérodote et chez Sénèque
(reprenant dans le De ira Hérodote). Il est intéressant de s’y
rapporter car dans les deux cas il y est question, à des niveaux différents
certes, de technique.
En premier, le texte d’Hérodote (traduction Larcher 1842) :
« Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté
d'Abydos, et les continuèrent jusqu'à cette côte, les Phéniciens en attachant
des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Égyptiens en se servant pour le
même effet de cordages d'écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu'à la côte
opposée, il y a un trajet de sept stades. Ces ponts achevés, il s'éleva une
affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux. À cette
nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de
fouet à l'Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. J'ai ouï dire qu'il
avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer
les eaux d'un fer ardent. Mais il est certain qu'il commanda qu'en les frappant
à coups de fouet, on leur tint ce discours barbare et insensé : « Eau
amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que lu l'as offensé sans qu'il
t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C'est avec
raison que personne ne t'offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur
et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l'on coupa par son ordre la
tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts. »
(Histoires III 34-35)
À l’origine donc de la colère du roi, un échec technique et une conduite
sacrilège doublée d’une autre dont la rationalité instrumentale, bien que
brutale, n’est pas, elle, douteuse. On notera aussi que la condamnation
formulée par Montaigne ne fait que répéter celle d’Hérodote.
Voici maintenant le texte de Sénèque (trad, Charpentier 1860) :
“Cambyse déploya sa colère contre une nation inconnue, innocente, et qui
toutefois pouvait sentir ses coups; mais Cyrus s'emporta contre un fleuve.
Comme il allait assiéger Babylone, et qu'il courait à la guerre, où l'occasion
est toujours décisive, il tenta de passer le Gynde, alors fortement débordé,
entreprise à peine sûre quand le fleuve a souffert les chaleurs de l'été, et
que ses eaux sont le plus basses. Un des chevaux blancs, qui d'ordinaire
traînaient le char du prince , fut emporté par le courant, ce qui indigna
vivement Cyrus. Il jura de réduire ce fleuve, assez hardi pour entraîner les
coursiers du grand roi, au point que des femmes mêmes pussent le traverser et
s'y promener à pied. Il transporta là tout son appareil de guerre, et persista
dans son oeuvre, jusqu'à ce que, partagé en cent quatre-vingts canaux, divisés
eux-mêmes en trois cent soixante ruisseaux, 1e fleuve, à force de saignées,
laissât son lit entièrement à sec. De là une perte de temps, irréparable dans
les grandes entreprises, l'ardeur du soldat consumée en un travail stérile;
enfin l'occasion de surprendre Babylone manquée, pour faire, contre un fleuve,
une guerre qu'on avait déclarée à l'ennemi. » (De la
colère III 21)
Si c’est encore un échec qui justifie la colère, en revanche ce que
Montaigne présente comme une vengeance passablement irrationnelle et peu
compréhensible est dans le texte d’origine décrit comme une œuvre technique
démesurée, bien sûr, mais rationnellement menée et surtout couronnée de succès.
Certes Sénèque reconnaît que si l’assèchement est intelligemment réalisé, il
n’était pas raisonnable en temps de guerre de mener à bien une telle
entreprise. Reste que la conduite de Cyrus a une intelligibilité qu’elle n’est
pas loin de perdre complètement dans la version elliptique donnée par
Montaigne. À la différence de Xerxès qui met en évidence dans sa manière de
traiter le fleuve des croyances fausses, Cyrus ne se trompe pas identiquement.
Il maîtrise bel et bien l’élément sur lequel il décharge sa passion et la
différence entre sa conduite et celle de Xerxès est peut-être celle qui sépare
une conduite technique d’une conduite magique.
Caligula, lui, introduit dans le texte la destruction alors qu’il était
jusqu’à présent question de construction (réussie ou non) : « Et
Caligula ruina une tres belle maison, pour le plaisir que sa mere y avait
eu. »
Il est d’usage de noter ici une faute d’impression. Montaigne aurait voulu
écrire "desplaisir". La raison donnée est excellente car Sénèque a en effet
écrit :
« Caligula détruisit à Herculanum une très belle villa, parce que sa
mère y avait été détenue autrefois » (éd. Veyne)
Or Jean de Pernon dans sa traduction en français moderne des
Essais fait à ce propos une remarque judicieuse :
« L’exemplaire de 1588 ayant appartenu à Montaigne porte clairement
« plaisir » et cinq mots seulement plus loin, il a barré
« receu » pour écrire au-dessus « eu ». Se fondait-il sur une
autre source ? »
Mais est-ce insensé d’interpréter ce passage comme une antiphrase
ironique ? Quoi qu’il en soit, on peut se demander si Caligula est aussi
aveuglé que Xerxès. Détruire un lieu pour le mal qu’on y a fait est-ce se
tromper d’objet ? Sénèque ne semble pas en avoir jugé ainsi car l’action
convertit de fait - à dessein ? - la maison en mémorial :
« Il lui fit par ce moyen une destinée fameuse ; car lorsqu’elle
était debout, on passait devant en barque sans la remarquer, maintenant on
demande la cause de sa destruction. »
Dans la première édition (1572), c’est donc César Auguste qui illustre au
plus haut point ce que Montaigne voit dans ces dernières lignes moins comme une
réalité typiquement humaine que comme un objet de scandale et
d’indignation :
« Augustus Cesar, ayant esté battu de la tampeste sur mer, se print à
deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des jeux Circenses fit oster son image
du reng où elle estoit parmy les autres dieux, pour se venger de lui. En quoy
il est encore moins excusable que les precedents, et moins qu’il ne fut depuis,
lors qu’ayant perdu une bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit
de colere et de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en
s’écriant : Varus, rens moy mes soldats. Car ceux là surpassent toute
folie, d’autant que l’impieté y est joincte, qui s’en adressent à Dieu mesmes,
ou à la fortune, comme si elle avoit des oreilles subjectes à nostre
batterie. »
N’y a-t-il pas deux degrés de la folie, l’un relativement inexcusable,
l’autre absolument inexcusable, la différence entre les deux étant la présence
de croyances sacrilèges ? A noter que Montaigne ici identifie la conduite
d’un païen insultant un dieu imaginaire à celle d’un chrétien impie. Or, on
pourrait penser que la conduite de César Auguste n’est pas sacrilège pour la
raison que celui auquel sa conduite est destinée n’existe pas. Mais à travers
le paganisme erroné Montaigne identifie déjà « le dérèglement de
l’esprit » et la condamne donc moins à cause du mal qu’il crée qu’à cause
de la faiblesse qu’il révèle.
Mais de quelle faiblesse s’agit-il donc exactement ? Montaigne semble
identifier deux manifestations distinctes de cette insuffisance humaine :
la première mérite seule en toute rigueur le nom d’impiété et revient à accuser
Dieu, par rapport auquel par définition, pourrait-on dire, aucune accusation
n’est justifiée ; la deuxième revient à attribuer des intentions à ce qui
en est dépourvu, la fortune. On notera d’ailleurs que ces lignes ont
paradoxalement elles-mêmes quelque chose d’impie ; en effet si l’on entend
« ou » au sens exclusif, alors Dieu partage son pouvoir avec quelque
chose d’autre, la fortune, et ainsi son omnipotence est niée ; le
sacrilège est encore bien pire si on interprète « ou » comme inclusif
car alors c’est la réalité même de Dieu et son ordre providentiel qui sont mis
en doute. Jean de Pernon par une note encore précieuse nous apprend que
« la censure pontificale avait demandé à Montaigne de retirer précisément
le mot « fortune » des Essais », ce qu’il n’a, comme on le voit, pas
fait. Il est clair en tout cas que par ces lignes, Montaigne nie toute relation
entre la guerre (la batterie, que Jean de Pernon traduit inexplicablement par
plaintes) et Dieu, semblant donc condamner autant les malédictions adressées au
divin que les actions de grâce.
Enfin, dans un ajout manuscrit à l’édition de 1588, Montaigne met en relief
que la démesure des puissants n’est pas propre à l’époque antique mais a une
dimension largement transhistorique :
« Le peuple disoit en ma jeunesse qu’un Roy de noz voysins, ayant receu
de Dieu une bastonade, jura de s’en venger : ordonnant que de dix ans on
ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu’il estoit en son auctorite, qu’on
ne creust en luy. Par où on vouloit peindre non tant la sottise que la gloire
naturelle à la nation de quoy estoit le compte. Ce sont vices toujours
conjoincts, mais telles actions tiennent, à la vérité, un peu plus encore
d’outrecuidance que de bestise. »
Cette dernière anecdote est la seule à faire explicitement référence à une
conduite inadéquate dans le cadre du christianisme. La fortune a laissé
clairement la place à un Dieu providentiel et la démesure de la conduite
humaine est aggravée par la longue portée des décisions prises. Mais on peut
lire plus dans ces lignes que la condamnation d’un comportement
personnel : ce qu’on peut désigner tout à fait anachroniquement comme une
forme de nationalisme y est relié essentiellement au manque d’intelligence.
Plus largement même, toute glorification de l’homme y est associée à une faute
intellectuelle. C’est aussi le pouvoir des puissants sur le peuple, sa dureté
tout autant que son irréalité, qui sont ici mis en relief. À relever aussi
qu’une relation essentielle y est du même coup établie entre l’impiété d’un
côté et la faiblesse de jugement de l’autre.
J’espère avoir montré la richesse, mais aussi la complexité ambiguë de cet
essai (entre autres on y aura noté que Montaigne oscille entre compréhension et
indignation), qui comme tous les premiers chapitres des
Essais, sont, il me semble, tenus souvent pour secondaires par
les commentateurs.