Les philosophes antiques à notre secours

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dimanche 27 mai 2007

Parménide: la métaphore est-elle toujours de trop dans le texte philosophique ? (2)

Simplicius, jugeant sévèrement le style métaphorique de Parménide, annonçait-il Croce jugeant sévèrement aussi l’allégorie ?

« Croce accuse l’allégorie d’être un fastidieux pléonasme, un jeu de vaines répétitions qui en premier lieu nous montre (disons) Dante guidé par Virgile et Béatrice, et nous explique ensuite ou nous donne à entendre que Dante symbolise l’âme, Virgile la philosophie ou la raison ou la lumière naturelle, et Béatrice la théologie ou la grâce. Selon Croce, selon l’argument de Croce (l’exemple n’est pas de lui), Dante aurait alors pensé : « la raison et la foi opèrent le salut des âmes » ou « la philosophie et la théologie nous conduisent au ciel », pour ensuite mettre Virgile là où il avait pensé « raison » ou « philosophie » et Béatrice là où il avait pensé « théologie » ou « foi », ce qui serait une sorte de mascarade. L’allégorie, selon cette interprétation dédaigneuse, se réduirait à une énigme, plus étendue, plus lente et beaucoup plus incommode que les autres. Elle serait un genre barbare ou puéril, une distraction de l’esthétique. » (Autres inquisitions Borges 1952 La Pléiade vol.1 p.712)

Est-il plus judicieux de défendre la métaphore dans le texte philosophique comme Chesterton a défendu l’allégorie ?

« Il argumente que la réalité est d’une interminable richesse et que le langage des hommes ne saurait épuiser cette vertigineuse abondance (…) Chesterton en déduit ensuite qu’il peut exister plusieurs langages – qui, d’une certaine manière, correspondent à la réalité insaisissable – au nombre desquels, celui des fables et des allégories.
En d’autres termes : Béatrice n’est pas un emblème de la foi, un laborieux et arbitraire synonyme du mot « foi » ; la vérité est qu’il existe une chose au monde – un sentiment particulier, un processus intime, une série d’états analogues – que l’on peut désigner par deux symboles : l’un, assez pauvre, le son « foi » ; l’autre, Béatrice, la glorieuse Béatrice qui descendit du ciel et foula le sol de l’enfer pour sauver Dante. » (ibidem)

lundi 21 mai 2007

Parménide : la métaphore est-elle toujours de trop dans le texte philosophique ? (1)

Dans De la nature , Parménide qualifie ainsi l’être :

« (…)Puisque existe aussi une limite extrême, Il est de toutes parts borné et achevé, Et gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, Du centre vers les bords en parfait équilibre. » (Les Présocratiques La Pléiade p.262-263)

Dans son Commentaire sur la Physique d’Aristote, Simplicius interprète ainsi l’usage de la métaphore :

« Si nous le voyons affirmer que l’être un est gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, n’en soyons pas étonnés. C’est là une imitation involontaire du style mythique, due à la forme poétique. En quoi cette assertion diffère-t-elle du mot d’Orphée : « œuf d’un blanc éclatant » ? » (146, 29 ibidem)

J’y lis le refus de prendre la métaphore au sérieux.
Forme vide, ne serait-elle que l’indice parasitaire des conventions poétiques ? La langue poétique est-elle essentiellement impropre à la pensée philosophique ? Faut-il traiter les métaphores comme des résidus rationnellement inassimilables ?

A rejoindre Orphée, poésie faite homme, Parménide déchoit-il ?

dimanche 20 mai 2007

Parménide, poète.

1) Dans un tardif prologue à l’Histoire de l’éternité (1936), Borges écrit en 1965 :

« Je dirai peu de choses de la singulière Histoire de l’éternité qui donne son nom à ces pages. Je parle au début de la philosophie platonicienne ; dans un ouvrage qui aspirait à la rigueur chronologique, il eût été plus raisonnable de partir des hexamètres de Parménide : (« Cela n’a jamais été, ni ne sera jamais car cela est »). » (Oeuvres complètes I La Pléiade p.365)

2) Dans le deuxième essai du même ouvrage, Les Kenningar :

« Une des plus froides aberrations consignées dans les histoires de la littérature sont les formules énigmatiques, ou kenningar de la poésie islandaise. Elles eurent leur apogée vers l’an 1000 (…)

Le destructeur de la descendance des géants
Brisa le puissant bison de la prairie de la mouette.
Ainsi les dieux, pendant que le gardien de la cloche se lamentait,
Anéantirent le faucon du rivage.
Le roi des Grecs ne fut pas d’un grand secours
Au cheval qui court par les récifs.

Le destructeur de la progéniture des géants est Thor le Roux ; le gardien de la cloche est un ministre de la nouvelle foi, à cause de son attribut. Le roi des Grecs est Jésus-Christ, pour la raison très indirecte que tel est un nom de l’empereur de Constantinople et que Jésus-Christ n’est pas moins. » (p.386)

3) Dans Contre les mathématiciens, Sextus Empiricus au 2ème siècle cite les premières lignes du poème de Parménide De la nature :

« Les cavales qui m’emportent, m’ont entraîné
Aussi loin que mon cœur en formait le désir,
Quand, en me conduisant, elles m’ont dirigé
Sur la voie renommée de la Divinité,
Qui, de par les cités, porte l’homme qui sait.
J’en ai suivi le cours ; sur elles m’ont porté
Attelés à mon char, les sagaces coursiers.
Des jeunes filles nous indiquaient le chemin.
L’essieu brûlant des roues grinçait dans les moyeux,
Jetant des cris de flûte. (Car, de chaque côté,
Les deux cercles des roues rapidement tournaient),
Cependant que déjà les filles du Soleil,
Qui avaient délaissé les palais de la Nuit,
Couraient vers la lumière en me faisant cortège,
Ecartant de la main les voiles qui masquaient
L’éclat de leur visage. »

Puis le philosophe sceptique explique :

« Dans ces vers, Parménide affirme que Les cavales qui l’emportent sont les impulsions irrationnelles de l’âme, ainsi que les appétits, et que la voie renommée de la Divinité qu’il parcourt, est celle de la spéculation conforme à la raison philosophique qui, en tant que raison, s’efforce, à la façon d’une divine conductrice, de le guider dans la connaissance de toutes choses. Les jeunes filles qui l’ont conduit sont les sens ; la formule Car, de chaque côté les deux cercles des roues rapidement tournaient désigne les oreilles qui servent à percevoir le son ; il a appelé les yeux les filles du Soleil qui avaient délaissé les palais de la Nuit et a dit qu’elles couraient vers la lumière parce que, sans lumière, il est impossible de faire usage des yeux. »

3) Malgré leur platitude les lignes de Borges effacent les vers traduits; celles de Sextus ne détournent pas de la poésie de Parménide.