Les philosophes antiques à notre secours

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dimanche 17 décembre 2017

L'honnête homme, un pis-aller, entre Dieu et le spécialiste.

On peut définir de plusieurs manières ce que le classicisme appelle un honnête homme. Partons de sa propriété la plus fréquemment citée, celle de savoir un peu sur tout. Mais pourquoi faire l'éloge d'un savoir complètement incomplet ?
Appelons spécialiste qui a un savoir incomplètement complet : on dira de lui par exemple " il est un mathématicien " (pensée 35, édition Brunschwicg) ou même " c'est un bon mathématicien " (pensée 36). Mais de quoi manque un bon mathématicien ? On peut juger ce manque relationnellement ou intrisèquement.
Le spécialiste manque d'abord de quelque chose relativement à autrui, il ne voit autrui que sous l'aspect de sa spécialisation. À quoi autrui réagit en déclarant :

" Mais je n'ai que faire de mathématiques ; il me prendrait pour une proposition." (ibid.) - proposition a chez Pascal un sens mathématique ou théologique, seul le premier convient ici -

Pascal oppose donc celui que j'appelle le spécialiste, notre auteur ignorant ce mot, à l'honnête homme dont la valeur est de voir autrui sous tous ses aspects :

" L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous (...) Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accomoder à tous mes besoins généralement." (ibid.)

Mais ce terme de spécialiste ne renvoie pas qu'au savant, il désigne aussi qui dispose d'un métier déterminé :

" " C'est un bon guerrier " - Il me prendrait pour une place assiégée." (ibid.)

On comprend alors ce qu'explicite Pierre Chaunu : " La morale de l'honnête homme (...) suppose la rente, l'assurance du lendemain, la certitude que confère la seigneurie ou l'office héréditaire." (La civilisation de l'Europe classique, Paris, Arthaud, 1966, p.605)

Soit, mais ne vaut-il pas d'être honnête homme pour soi aussi ? N'est-ce pas un bien intrinsèque ? Certes, mais, aux yeux de Pascal, deux états seraient meilleurs que celui de l'honnête homme :
- tout savoir sur tout, mais n'est-ce pas la propriété d'un être infini ? (" Pourquoi ma connaissance est-elle bornée, ma taille, ma durée à cent ans plutôt qu'à mille ?" pensée 208)
- reste alors une propriété possiblement humaine, compatible avec la finitude : avoir un savoir complètement incomplet, à l'exception d'un domaine sur lequel on saurait tout, Pascal n'excluant donc pas qu'on puisse être spécialiste d'un point et savoir un peu sur tout le reste :

"Puisqu'on ne peut être universel et savoir tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose ; cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux, mais s'il faut choisir, il faut choisir celle-là (...) " (pensée 37)

À noter que Michel Le Guern donne une autre version de ce fragment : " Puisqu'on ne peut être universel et savoir pour la gloire tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir un peu de tout ", ce qui ajoute au savoir complet sur tout une motivation désintéressée bien étrangère à la concupiscence humaine (on pourrait en effet un savoir complet sur tout en vue de fins intéressées, pratiques, tel celui d'un possible homme aux mille et un métiers).

Si les honnêtes hommes sont appelés aussi "gens universels" par Pascal (pensée 34), c'est d'une universalité faible qu'il s'agit, à l'image des possibilités limitées de l'homme.

Mais peut-on être encore honnête homme aujourd'hui ? La seule possiblité à notre disposition n'est-elle pas de travailler à acquérir un savoir incomplètement incomplet ? En somme, savoir peu sur peu.

samedi 16 décembre 2017

Conseil pédagogique : la lassitude des délassements.

" Il ne faut point détourner l'esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos, le délasser quand il faut, et non autrement ; car qui délasse hors de propos, il lasse ; et qui lasse hors de propos délasse, car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu'on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut." (Pensée 24, éd. Brunschvicg)

Nombreux ceux qui aujourd'hui se lassent d'être délassés hors de propos. Par peur de trop les lasser, on les lasse bel et bien.

samedi 9 décembre 2017

La montre qui nous fait tant défaut !

" Ceux qui jugent d'un ouvrage sans règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui (n'ont pas de) montre à l'égard des autres. L'un dit : " Il y a deux heures " ; l'autre dit : " Il n'y a que trois quarts d'heure ". Je regarde ma montre, et je dis à l'un : " Vous vous ennuyez " ; et à l'autre : " Le temps ne vous dure guère " ; car il y a une heure et demie, et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre." ( Pensée nº 5, édition Brunschvicg )

Nostalgie du classicisme...

vendredi 26 décembre 2014

Le Je en cariatide cool ou la glorification de la soupe.

Il fut un temps où la petitesse de l'homme servait de mesure au gigantisme du monument.

Désormais c'est l'ego qui est monumental. Si par hasard le vôtre ne l'était pas, on vous enjoindrait de vous aimer plus ! Pour votre bien-être !
Aussi est-ce par exemple l'usage de se prendre en photo à côté d'un monument dans une posture herculéenne ; mais Héraclès n'est plus alors l'Effort en personne, c'est plutôt l'alliance "au second degré" de Superman et du fun :

Visitant les grands musées, on voit donc couramment mille touristes qui, à défaut de pouvoir entrer dans le tableau célèbre, sur le cliché du moins lui volent la vedette ou du moins partagent un instant sa célébrité planétaire.
Il faut s'y faire sans doute : les oeuvres n'élèvent plus guère ; telles des objets de marque, elles distinguent qui les porte. Loin de permettre de devenir meilleur à qui se donnerait la peine de les contempler et de les comprendre, elles ne sont la plupart du temps que prétextes à gags.
Ce sont peut-être et entre autres les astucieuses images de la publicité qui, décodantes et détournantes, vivent une deuxième vie dans l'imagination du plus grand nombre.
Certains, blâmant mon ton rabat-joie, m'objecteront que les oeuvres n'ont d'autre valeur que celle qu'on leur donne, que tout est relatif et que chacun doit (notez l'ordre !) faire ce qu'il veut sans avoir à souffrir des leçons des moralistes de l'esthétique...

Certes, mais si on ne se laisse pas envahir par la honte, en guise d'antidote, on peut lire ces lignes de Noces où Camus découvre Florence :

" Ce qu'il faut dire ici, c'est cette entrée de l'homme dans les fêtes de la terre et de la beauté. Car à cette minute, comme le néophyte ses derniers voiles, il abandonne devant son dieu la petite monnaie de sa personnalité. Oui, il y a un bonheur plus haut où le bonheur paraît futile (...) Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. La grande vérité que patiemment il m'enseignait, c'est que l'esprit n'est rien, ni le coeur même. Et que la pierre chauffée par le soleil, ou le cyprès que le ciel découvert agrandit, limitent le seul univers où "avoir raison" prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m'annihile. Il me porte jusqu'au bout. Il me nie sans colère."

Cette expérience de connaissance du monde et de détachement de soi, Julien Green l'a faite aussi à Florence mais face aux fresques de Fra Angelico à San Marco :

" On fait le tour de ces pièces étroites où le corps a tout juste la place de se mouvoir, mais la paroi s'ouvre et l'infini entre. " Ouvrez le mur sur l'infini. Oubliez les abominations du réfectoire, soupes, panades, les heures de doute, l'appel du monde, l' horreur de la vie en commun... Oubliez vos dévotions mécaniques et regardez !" ( Journal du voyageur )

On me dira que de Camus à Green je passe insidíeusement du panthéisme au théisme. Certes, mais peu importe ici ; ce billet est écrit dans le fil de Pascal et tourne autour du problème suivant : à quelle juste distance de soi faut-il se placer pour voir au mieux les oeuvres d'autrui ?

mardi 16 avril 2013

L'imagination et le visage : ne pas pouvoir s'en décrocher / ne pas pouvoir s'y accrocher.

Dans la pensée 41 (éd. Le Guern), Pascal fait de la perception du visage d'autrui la cause d'une fâcheuse distraction :

" Ne diriez-vous pas que ce magistrat dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses dans leur nature sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de sa raison par l'ardeur de sa charité ; le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître, si la nature lui a donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l'ait mal rasé, si le hasard l'a encore barbouillé de surcroît, quelques grandes vérités qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur."

On note ici deux effets de l'imagination : d'abord elle fait croire, sur la base du statut et de l'apparence, à la totale rationalité du magistrat ; ensuite elle détourne ce dernier de l'écoute attentive du prédicateur. On pourrait imaginer une suite : voyant l'inattention du magistrat, le prédicateur croirait dans la médiocrité de sa parole et en perdrait l'aptitude à la délivrer selon les formes.

Pour être franc, j'ai pensé bien plus vaguement à ce texte quand j'ai lu un passage d' Être sans destin(1975) de Imre Kertész où l'imagination a l'effet inverse, d'empêcher de voir, tel qu'il est, le visage des autres. Le narrateur, Juif hongrois, arrive au camp de Buchenwald, où il a été déporté : alors que la gendarmerie hongroise a encadré les déportés pour les enfermer dans les wagons, ce sont les soldats allemands qui désormais surveillent et accompagnent la marche des prisonniers :

" Je ne pouvais qu'admirer la rapidité, la précision régulière avec lesquelles tout se déroulait. Quelques cris brefs :: "Alle raus !" - "Los !" - "Fünferreihen !" - "Bewegt euch !" - quelques détonations, quelques claquements, un ou deux mouvements de bottes, quelques coups de crosse, de rares gémissements - et déjà notre colonne se formait, s'ébranlait, comme tirée par une corde, et au bout du quai un soldat s'y joignait de chaque côté en effectuant toujours le même demi-tour, toutes les cinq rangées de cinq, remarquai-je - c'est-à-dire qu'il y en avait deux pour vingt-cinq hommes en habit rayé -, à environ un mètre de distance et, sans détourner un seul instant le regard, ils marquaient la direction et le rythme simplement avec leurs pas, maintenaient en vie cette colonnne qui bougeait et ondulait sans cesse, qui ressemblait un peu à la chenille qu'enfant je faisais entrer dans une boîte d'allumettes à l'aide de morceaux de papier et d'aiguillons ; tout cela m'étourdissait quelque peu et me fascinait totalement, d'une certaine manière. Je souris même, car je m'étais rappelé brusquement l'escorte indolente, pour ainsi dire pudique, du fameux jour où nous étions allés à la gendarmerie. Mais même tous les excès des gendarmes, reconnus-je, n'étaient qu'une sorte de fanfaronnade criarde comparée à cette compétence professionnelle silencieuse dont tous les éléments s'articulaient parfaitement. Et j'avais beau voir, par exemple, leur visage, leurs yeux ou la couleur de leurs cheveux, l'un ou l'autre trait particulier voire défaut, un bouton sur leur peau, j'étais totalement incapable de m'accrocher à quelque chose, j'étais à deux doigts de douter, effectivement, si ceux qui marchaient à côté de nous étaient en dépit de tous nos semblables, si, en définitive, ils étaient de la même substance que nous, au fond. Mais il me vint à l'esprit que ma façon de voir pouvait être erronée, puisque c'est moi qui n'étais pas de la même substance, naturellement." (éd.Babel, p.166-167)

Les visages ici ont beau être humains, trop humains, l'impeccabilité du rite militaire détourne le narrateur non de la perception de la médiocrité des visages mais de celle des porteurs de visages. Qui sait ? si la propagande antisémite avait eu toute son efficace, ces spécialistes auraient été imaginés comme des surhommes, mais, son effet n'étant que moyen, c'est le narrateur qui juge être un sous-homme.

Pascal a aussi établi une relation entre les soldats et l'imagination mais elle diffère de celle présentée dans le texte de Kertész :

" (...) Nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paraître tels. Mais ils se sont accompagnés de gardes, de balourds. Ces trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant et ces légions qui les environnent font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit, seulement ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environné dans son superbe sérail de quarante mille janissaires."

Les soldats pascaliens exhibent la force, qui, faisant peur, motive l'imagination à attribuer une surnature aux rois. En revanche la soldatesque nazie n'a pas ici la force, mais, pardonnez, la forme. C'est la structure en mouvement qui donne l'illusion de la supériorité ; le narrateur comprend cette dernière dans le sens le moins excessif mais le plus humiliant pour lui-même.

mardi 18 décembre 2012

Au sein même de Port-Royal, l'imagination, "maîtresse d'erreur et de fausseté".

On a déjà lu ces lignes de Pascal insistant sur l'emprise permanente de l'imagination, y compris sur les plus aguerris :

" Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses dans leur nature sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de sa raison par l'ardeur de sa charité. Le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l'ait mal rasé, si le hasard l'a encore barbouillé de surcroît, quelques grandes vérités qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur." (Pensées fragment 82, éd. Brunschwicg)

On connaît peut-être moins ce passage de Sainte-Beuve : Saint-Cyran, le maître à penser de Port-Royal, vient d'être libéré de la prison à laquelle Richelieu l'avait condamné à cause de ses idées religieuses. C'est un événement, les nonnes l'attendent avec ferveur mais un petit objet domestique va donner à leur imagination un élan dommageable :

" Toute la Communauté s'était réunie au parloir de Saint-Jean, vers cinq ou six heures du soir, pour recevoir le Père tant désiré ; mais lorsqu'il entra, M. de Rebours (sic), qui avait la vue fort basse, prit une lunette pour lorgner, ce qui fit rire une religieuse, et celle-ci en fit rire une autre, et toutes, ayant le coeur plein de joie, éclatèrent. M. de Saint-Cyran dut ajourner les paroles plus graves : " J'avois bien quelque chose à vous dire, mais il y faut une autre préparation que cela ; ce sera pour une autre fois." Et l'on se retira un peu confus de cet éclat d'allégresse innocente." (Port-Royal, livre II, p.521, La Pléiade)

dimanche 11 mars 2012

Sur le respect : Pascal, Kant et Canguilhem.

Pascal a fait la distinction entre le respect commandé par les usages et celui motivé par le mérite, comme le montre le fragment 95 (édition Le Guern) :

« Que la noblesse est un grand avantage, qui dès dix-huit ans met un homme en passe (=met un homme dans une position favorable), connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. C’est trente ans gagnés sans peine. »

Le respect, qui incommode devant les grands (fragment 30) et qui précisément les distingue (fragment 75), a pour Pascal une double origine : la première, lointaine et historique, est l’établissement d’un rapport de forces favorable au type d’homme désormais respecté ; la seconde, proche et psychologique, est dans l’imagination qui fait voir comme important en soi tel ou tel individu.
La première origine que Pascal associe métaphoriquement à des « cordes de nécessité », est présentée, entre autres, dans ce passage :

« Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres en général sont des cordes de nécessité ; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant.
Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît : les uns le remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession des naissances, etc »

Dans la suite de ce même fragment 677, Pascal clarifie la deuxième origine, identifiée, elle, à des « cordes d’imagination » :

« Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là la pure force l’a fait. Ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.
Or ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier sont des cordes d’imagination »

Certes, si la force est la cause première de la domination sociale, celle-ci, une fois mise en place, continue d’en faire un certain usage. Il ne s’agit plus alors de casser les résistances des rivaux mais de se perpétuer par la production de la soumission, d’où les « accompagnements » dont parle le texte suivant et sans lesquels l’imagination ne jouerait pas son rôle dans la genèse du respect :

“ La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d’officiers et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur font que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ses accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur parce qu’on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d’avec leurs suites qu’on y voit d’ordinaire jointes » (fragment 23).

Ce respect d’imagination n’est pourtant pas sans rapport avec l’autre qu’on pourrait désigner du nom de respect de raison. Pascal va jusqu’à dire que c’est le second qui est la raison du premier :

« Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies, mais l’ordre de Dieu qui pour la punition des hommes les a asservis à ces folies » (fragment 12)

Pascal fait donc en fait deux genèses du respect des grands: la première a des causes qui peuvent passer inaperçues à ceux qui le manifestent (causes historiques et causes psychologiques) ; la seconde, vraie au moins des chrétiens, a des raisons : même s’ils ne sont pas victimes de leur imagination, ils ont une bonne raison d’agir comme tout le monde face aux grands.

Kant, par rapport à Pascal, ne reconnaîtra plus qu’un seul respect, le respect moral (en allemand, die Achtung). On connaît le passage du chapitre trois du livre I de la première partie de la Critique de la raison pratique :

« Un homme peut aussi être un objet d’amour, de crainte, ou d’admiration, et même d’étonnement, sans être pour cela un objet de respect. Son humeur enjouée, son courage et sa force, la puissance qu’il doit au rang qu’il occupe parmi les autres peuvent m’inspirer ces sentiments, sans que j’éprouve encore pour autant de respect intérieur pour sa personne. Je m’incline devant un grand, disait Fontenelle, mais mon esprit ne s’incline pas. Et moi j’ajouterai : devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je vois la droiture de caractère portée à un degré que je ne trouve pas en moi-même, mon esprit s’incline, que je le veuille ou non, si haute que je maintienne la tête pour lui faire remarquer la supériorité de mon rang » (Œuvres philosophiques, Tome 3, La Pléiade, p. 701)

On réalise donc que, si Kant limite l’extension du concept de respect en le spécialisant, si on peut dire, moralement, néanmoins il soutient qu’il est bon socialement de s’incommoder devant les grands et d’incommoder les petits, si on se trouve être un grand.

C’est par rapport à ce contexte que je souhaite faire connaître un texte de jeunesse de Georges Canguilhem. Ce dernier, disciple d’ Alain, était à l’époque pacifiste et antimilitariste. Voici un passage de l’article publié le 20 Février 1928 dans Libres propos, journal d’ Alain :

« Le système militaire classe de sa propre autorité les hommes en inférieurs et supérieurs, et hisse les pavillons (l’article commençait par la phrase suivante : « quand le pavillon couvre la marchandise, on s’attend à de la contrebande »). L’inférieur ne doit pas seulement obéissance et soumission aveugle mais respect. Or, si la valeur d’un homme est un rapport et n’est conclue qu’après épreuve, il suit qu’un sentiment comme le respect ne va pas sans un rapport aussi, et n’est justifiable qu’à proportion de la valeur qui le mérite. Un respect mécanique et sur commande se nie. Par contre si l’on laisse chacun juge du respect qu’il doit, il y aura des juges sévères. Ainsi, le salut militaire obligatoire, marque extérieure du respect, est le fruit d’une expérience séculaire. On conçoit sans peine les saluts et les vivats de mercenaires qui choisissaient leur chef et leur maître, qui pouvaient le déposer, au besoin le tuer, et le remplacer par celui qui leur semblait le plus hardi et le plus équitable. Il y avait au moins un semblant de spontanéité. Maintenant au contraire les mains se préparent dès qu’un képi anonyme paraît à un tournant de rue. Cette politesse forcée est laide. » (Œuvres complètes, volume 1, p.192, Vrin, 2011)

Ce qui justifie la dénonciation par Canguilhem du « respect mécanique » - que Kant et Pascal reconnaissaient comme, bel et bien, aveugle au mérite – est la croyance, dans ces lignes du moins, d’une genèse possiblement morale de la hiérarchie sociale. En effet, à la différence du chef « hardi » et « équitable » des mercenaires, l’adjudant ( que Canguilhem a pris dans d’autres articles de la même année comme cible - et de manière plutôt drôle - ) exige le salut, même s’il est lui-même lâche et injuste. Ce qui se dessine donc dans ce texte est l’appel à un ordre social où les degrés de pouvoir social sont justifiés par des degrés de valeur morale. On peut se demander si, par-delà Kant et Pascal, Canguilhem n’est pas revenu ici à l’ordre platonicien tel qu’il est articulé dans La République. C’est-à-dire à un ordre où il n’y a plus de désaccord entre l’inclination de l’esprit et celle du corps.
On peut toujours rêver.

lundi 5 mars 2012

Variation à partir de Pascal : un texte de Jacques Ganuchaud (1905-1982)

Je découvre Jacques Ganuchaud par une note du premier tome des Oeuvres complètes de Georges Canguilhem (Vrin, 2011). Il était "élève d' Alain, normalien de la promotion 1925, proche de Simone Weil, collaborateur régulier des Libres Propos et du journal pacifiste, fondé en 1927 par Madeleine Vernet, La volonté de paix" (p.169). Agrégé de philosophie, il a fait toute sa carrière au lycée de Béthune.
En 1927, il envoie une protestation qui sera publiée (avec d'autres, en particulier celle de Canguilhem) dans le journal d' Alain. L'occasion de cette lettre est une loi votée le 7 Mars 1927 et précisant qu'en cas de guerre, la mobilisation comportera "dans l'ordre intellectuel, une orientation des ressources du pays dans le sens des intérêts de la Défense Nationale".
Voici ce texte, pascalien quant à l'argumentation et discrètement alanien par l' expression :

" Il y a trois manières de convaincre. La première est celle du colonel, qui, ayant la force, se contente de l' obéissance. La seconde est celle du prêtre et du médecin, qui dépourvus d'escorte, règnent par l'imagination. La troisième est celle du professeur, qui ne cherche ni à contraindre ni même à faire peur, mais qui appelle tous les autres hommes à suivre avec lui les idées claires. Le prêtre, comme le médecin, pauvres de démonstrations, ont besoin d'être vénérés par leurs fidèles. Quant à la supériorité du colonel, elle ne saurait être mise en question. Mais le professeur, qui ne demande qu'à être compris, veut que ses élèves soient ses égaux. Aussi est-il bon que le prêtre et le médecin aient un costume spécial qui prépare l'assentiment par l'admiration, tandis que le professeur soit s'efforcer de ressembler à tout le monde, afin que chacun mis en confiance, lui déclare sa force. Parfois les médecins et les prêtres, non contents de leurs bonnets et de leurs robes, revêtent le costume des chefs militaires. Mais alors ils font rire les soldats, que leurs occupations rendent étrangers à la peur, et ils se sauvent en punissant, comme ferait le colonel. Cependant le ministre socialiste, soucieux de conserver des mains blanches, leur impose le galon, le commandement et la colère, comme si la science était un autre genre d'autorité. Et les professeurs se laissent faire, et refusent le service du corps à la société qui les nourrit "

Certes Pascal n'aurait sans doute pas associé les prêtres aux médecins. Il est étrange d'ailleurs qu'en 1927 les médecins soient encore vus comme ceux de Molière. Le texte de Pascal qui sert de modèle est le fragment 41 des Pensées(éd. Le Guern, Folio, p.78-79).
Aujourd'hui, aux professeurs qui ont comme fonction de transmettre les connaissances vraies, ce ne sont plus des habits militaires qu'on leur demande d'enfiler. Mais ce sont quelquefois des costumes de clown.
Oh, dans les écoles on n' est pas à l'armée (et heureusement !), on est de plus en plus souvent au spectacle (malheureusement !).

mercredi 29 juin 2011

Peut-on identifier les qualia à des processus physiques ? L'étonnement de Pascal et la perspicacité de Léon Brunschvicg.

" Quand on dit que le chaud n'est que le mouvement de quelques globules (Littré : Terme de physiologie. Nom donné à des corpuscules plus ou moins arrondis, qui existent dans beaucoup de liquides et dans quelques tissus animaux ), et la lumière le conatus recedendi (Brunschvicg : le conatus recendendi est la force centrifuge dont sont animés "tous les corps qui se meuvent en rond pour s'éloigner des corps autour desquels ils se meuvent" Descartes, Les principes de la philosophie, III, 54) que nous sentons, cela nous étonne (étonner a un sens fort dans la langue de Pascal, Littré donnant pour étonner : causer un ébranlement moral) . Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits (les esprits animaux sont "des parties du sang très subtiles et qui se meuvent très vite, car ce que je nomme ici des esprits ne sont que des corps" Descartes, Traité des passions, I, 10) Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d'une manière tout autre que l'attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touche d'autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés." (Pensée 580 édition Le Guern, 368 édition Brunschvicg)

Dans une note - qui date aujourd'hui d'à peu près un siècle -, Brunschvicg commente ainsi la pensée :

" La science moderne semble avoir confirmé cette vue cartésienne suivant laquelle les différents sens seraient des modifications et des raffinements du toucher primitif ; en revanche, le passage des conditions physiologiques de la sensation au sentiment que nous en prenons et qui la constitue en tant que fait de conscience, semble être demeurée tout à fait mystérieux malgré l'affirmation de Pascal. Du point de vue scientifique au moins, le progrès aurait consisté à considérer comme une énigme ce que Descartes croyait pouvoir poser comme une solution " ( Pensées et opuscules, p.407-408, Hachette, 1922).

Comme Brunschvicg est perspicace ! En effet, David Chalmers dans L'esprit conscient (1996) voit encore dans ce rapport entre le côté physique du fait et son côté vécu, ressenti, le mystère central de ce qu'on appelle aujourd'hui la philosophie de l'esprit :

" La partie la plus difficile des rapports du corps et de l'esprit consiste en la question suivante : comment un système physique peut-il donner lieu à une expérience consciente ?" (p. 49, Ithaque, 2010)

Certes une lecture rapide de la pensée de Pascal pourrait faire croire que le mystère auquel Chalmers se réfère est précisément celui que mentionne Pascal. Mais il n'en est rien : ce qui étonne l'auteur des Pensées, c'est que toutes les perceptions soient contre toute apparence causées par des contacts.

samedi 29 janvier 2011

Blaise Pascal et la communication de Sarkozy ou il n'y a pas (encore ?) de sciences politiques ou corps humain et corps politique.

Lettre ouverte aux conseillers en communication de Nicolas Sarkozy :-)

Depuis longtemps je pense que vous auriez gagné à lire Blaise Pascal. Il a en effet mis nettement en relief qu'un homme politique n'est respecté que si ceux qui le perçoivent ont l' imagination intelligemment trompée et donc efficacement trompeuse. Un des textes que je vous conseille sur ce sujet est celui-ci :

" Si les magistrats avaient la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés : la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils attirent le respect. Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle, ils s'établissent par la force, les autres par grimace.
C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d' habits extraordinaires pour paraître tels ; mais ils se sont accompagnés de gardes, de hallebardes. Ces trognes armées qui n'ont de mains et de forces que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires "

Ces lignes méditées, auriez-vous jugé bon d'encourager la diffusion des images d'un homme en sueur ou d'un homme amoureux ?
Certes c'est un problème délicat de trouver l'image juste ("une image juste, pas juste une image"). Deux excès : la proximité familière et l' éloignement hautain.
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot l'ont bien compris, eux, dans leur excellent ouvrage, Le président des riches, enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Zones, 2010) ; malheureusement pour vous, ils n'ont pas mis leurs talents au service de la communication du Président !

" Le fait de mêler la vie familiale à ses responsabilités a littéralement cassé la fonction de l'homme d' État. "Le roi est mort, vive le roi !" : cette formule traditionnelle, analysée par l'historien Kantorowicz, veut signifier que la fonction est au-delà du corps. Hautement symbolique, elle a une dimension immortelle dans un corps mortel qui doit se faire oublier pour ne pas affaiblir sa fonction. Or, sous couvert de rupture, Nicolas Sarkozy n'a cessé de mettre en scène son corps, y compris transpirant après le traditionnel jogging médiatique, et de placer femmes et enfants sous l'oeil des caméras." (p.113)

Bien sûr vous auriez pu vous servir de l'image de la sueur pour construire une aura au Président, mais il fallait pour cela être à la hauteur de Mankiewicz dans son Jules César, tel que l'analyse, en le démasquant certes, Roland Barthes dans une de ses Mythologies :

" Tous les visages suent sans discontinuer : hommes du peuple, soldats, conspirateurs, tous baignent leurs traits austères et crispés dans un suintement abondant ( de vaseline ). Et les gros plans sont si fréquents, que de toute évidence, la sueur est ici un attribut intentionnel. Comme la frange romaine ou la natte nocturne, la sueur est, elle aussi, un signe. De quoi ? de la moralité. Tout le monde sue parce que tout le monde débat quelque chose en lui-même ; nous sommes censés être ici dans le lieu même de la tragédie, et c'est la sueur qui a charge d'en rendre compte (...) Suer, c'est penser." ( p.579)

Je sais que ces vieux trucs ne feraient plus recette ; cependant ne devriez-vous pas avoir l'art d' en inventer de nouveaux, imperceptibles mais aux effets réels . N'avez-vous plus assez d' imagination pour tromper la nôtre ?