La première mention que Diogène Laërce fait de la viande est en relation
avec le régime alimentaire des sportifs :
« Il est le premier, dit-on, à avoir entraîné les athlètes en leur
donnant de la viande, à commencer par Eurymène, comme le dit Favorinus dans le
troisième livre de ses Mémorables, tandis qu’auparavant ils
pratiquaient des exercices physiques en prenant des figues sèches et des
fromages frais, ainsi que des aliments de blé, comme le rapporte le même
Favorinus dans le huitième livre de son Histoire
variée. » (12)
Mais Laërce fait immédiatement naître le doute chez son lecteur en
introduisant l’image d’un Pythagore en réalité végétarien :
« Mais d’autres disent que c’était un maître de gymnase du nom de
Pythagore qui faisait s’alimenter de cette façon, et non lui. » (13)
Suit une première justification de ce végétarisme, appelons-la
métaphysique :
« Car lui interdisait même de tuer, sans parler de se nourrir des
animaux dont l’âme possède en commun avec nous la justice. »
Ce qui est en accord avec la théorie de la migration de l’âme, qui peut
autant se réincarner dans un corps humain que dans un animal ou un végétal (en
toute rigueur, si le régime alimentaire était fondé sur une telle métaphysique,
il serait interdit de manger quoi que ce soit, sauf ce que produiraient les
animaux et les végétaux…)
Peu importe au fond cette question de cohérence car Laërce discrédite cette
première justification par la présentation de la "vraie raison" que
j’appellerai humaniste et médicale :
« Mais ceci n’était que le prétexte : en vérité, il interdisait de
se nourrir des animaux, pour entraîner et habituer les hommes à une vie simple,
de telle sorte qu’en mangeant des aliments qui ne nécessitaient pas de cuisson,
et en buvant de l’eau pure, leurs nourritures fussent aisées à trouver. De là
résultent en effet la santé et la vivacité de l’âme. »
A ce niveau, c’est désormais du pur épicurisme ; le régime végétarien
évite simplement les détours coûteux, entre autres ceux de la chasse ou de
l’élevage ; faisons l’hypothèse que le cru a ici juste une valeur
d’économie de moyens et qu’il est dépourvu de son sens cynique de refus de
l’artifice. Reste que Delatte en 1922 dans son édition critique de La
vie de Pythagore de Diogène Laërce éclaire ce passage par une
« contamination des théories pythagoriciennes par l’idéal cynique », comme
me l’apprend une note de Jean-François Ballaudé : je formule donc avec une
extrême prudence ma conjecture épicurienne !
Diogène Laërce dérive alors d’un tel souci de la vie simple une pratique
rituelle :
« Et bien sûr le seul autel qu’il honorait était, à Délos, celui
d’Apollon Père, qui se trouve derrière l’autel aux Cornes, parce qu’on y
déposait seulement des offrandes de blé, d’orge, et des galettes, sans faire
usage du feu, et aucune victime sacrificielle, comme le dit Aristote dans sa
Constitution de Délos. »
Donc encore un lien avec Apollon, qu’il ne faudrait tout de même pas
interpréter comme une troisième raison du végétarisme (qu’on pourrait appeler
cette fois religieuse) mais comme l’expression rituelle d’une préoccupation
pour la vie bonne.
Certes Diogène Laërce ne partage pas mes tourments clarificateurs puisque
les lignes suivantes sont celles-ci :
« Le premier, dit-on, il a déclaré que l’âme parcourant le cercle de la
nécessité tantôt se lie à un animal, tantôt à un autre. » (14)
D’où un retour en force de la justification métaphysique. Puis plusieurs
pages sans aucune référence à la question de la nourriture carnée et tout d’un
coup :
« Plus que tout il interdisait de manger du rouget et du poisson à
queue noire, et prescrivait de s’abstenir du cœur et des fèves (auxquelles
il vaudra la peine de consacrer un billet entier) ; et Aristote parle
aussi de la matrice et du mulet (de mer), à certains moments. »
(19)
Attention ! Diogène Laërce vient juste de présenter les
« symboles » pythagoriciens (traduisez par signes de reconnaissance
dotés d’un sens symbolique) ; or, parmi ceux-ci, j’ai repéré « ne pas
manger le cœur », ce qui autorise l’évocation d’une quatrième justification que
je désignerai du nom d’éthico-ésotérique : l’interdit alimentaire
concernant telle viande exprime que le disciple qui le respecte fait partie de
ceux qui ont la connaissance des impératifs de conduite régissant la vie des
pythagoriciens.
Suit la présentation du régime alimentaire propre à Pythagore
lui-même :
« Certains disent que lui-même se satisfaisait de miel seul
(nourriture effectivement compatible avec la reconnaissance de la plante
comme lieu d’incarnation de l’âme), ou d’un rayon de miel, ou de pain
(mais voilà du blé moulu…), et que dans la journée il ne buvait pas de
vin (« il substitue au terme d’ébriété celui de dommage »
(9)) ; pour le plat, il prenait la plupart du temps des légumes cuits
et crus, et rarement des poissons (ce qui corrobore la dimension
contextuelle de certains interdits). »
Convaincu du végétarisme militant de Pythagore, le lecteur ne peut donc
qu’être troublé par la description que Laërce fait alors des pratiques
sacrificielles de Pythagore :
« Les offrandes sacrificielles qu’il faisait étaient toujours de
non-vivants ; mais selon certains (médisants ou plus éclairés ?),
il sacrifiait seulement les coqs, les chevreaux, et les animaux de lait que
l’on appelle « porcelets » mais surtout pas les agneaux. Aristoxène
dit qu’il permettait de manger de tous les êtres animés, mais demandait
seulement que l’on s’abstienne du bœuf laboureur et du mouton. » (20)
On en perd son latin mais une chose est sûre : pour qu’elle ait donné
lieu à un tel conflit des interprétations la question de la valeur de la viande
n’est pas un point de détail …
Tournant les pages, je tombe alors sur un renforcement de la justification
médico-humaniste :
« Ne pas détruire ni endommager la plante cultivée, non plus que
l’animal qui ne cause aucun dommage aux hommes. Il disait (…) qu’il faut éviter
l’excès d’aliments carnés. » (23)
Quand Diogène ne prétend plus rapporter la diététique mais l’ontologie
pythagoricienne, le lecteur y cherche bien évidemment une possibilité de
clarification de la question alimentaire. Que trouvons-nous précisément dans
cette description à visée exhaustive de tous les êtres ? Une définition du
vivant : « sont vivants tous les êtres qui participent au
chaud » (28), une identification de la plante à un vivant :
« voilà pourquoi les plantes sont aussi des êtres vivants », une
différenciation au sein du vivant : « tous les êtres vivants n’ont
pas une âme (elle-même identifiée à une réalité immortelle) », une
spécification de l’âme humaine par rapport à l’âme animale : « l’âme
de l’homme est divisée en trois parties : la conscience (nous),
l’esprit (phrénes) et le principe vital (thumos). Cela étant,
la conscience et le principe vital se trouvent aussi dans les autres vivants
(si on tient compte de la division du vivant en deux genres, il faudrait
rajouter : dans les autres vivants qui ont une âme), mais l’esprit se
trouve seulement dans l’homme. » (30)
Cela me paraît fort raisonnable d’attribuer à l’animal la conscience (quelle
que soit en fait l’indétermination pour nous du sens de ce concept dans la
philosophie pythagoricienne), plus sensé en tout cas que la réduction
cartésienne de l’animal à une machine.
La suite du texte semble donner dans l’ensemble du monde animal une valeur
plus grande aux espèces grégaires (parce qu’il y a là analogie avec la société
humaine ?) et aux animaux domestiques (qu’on se rappelle supra la référence au
bœuf laboureur) :
« L’air en sa totalité est rempli d’âmes, et ces âmes sont appelées
« démons » et « héros ». Ce sont eux qui envoient aux hommes les
songes et les signes et les maladies, et pas seulement aux hommes, mais aussi
aux bêtes qui vivent en troupeau et aux autres animaux domestiques. »
(32)
Une telle ontologie encouragerait à penser une diététique fine, réglée sur
les différences d’êtres plus que sur l’opposition trop simple vivant humain
/vivant non humain. Mais la suite du texte laissera le lecteur sur sa faim, si
on peut parler ainsi. Laërce mentionnera de nouveau des interdits alimentaires
spécifiques à visées éthiques autant que médicales, semble-t-il :
« La pureté s’obtient grâce à des purifications, à des ablutions et à
des aspersions, en se gardant de tout contact avec les cadavres, avec les
femmes qui accouchent et de tout ce qui souille, en s’abstenant de chairs
d’animaux comestibles morts de maladie, de rougets, de mulets de mer, d’œufs,
d’animaux ovipares (…) » (33)
Pour terminer, Laërce s’étendra longuement sur la question du coq et
précisément de sa couleur:
« Il prescrit de ne pas manger de coq blanc, parce qu’il est consacré
au Mois et que c’est un suppliant. Or le fait d’être un suppliant se trouve,
disait-il, du côté des choses bonnes ; et le coq est consacré au Mois, car
il indique les heures. » (34)
Visiblement ce n’est pas en tant qu’animal que le coq est respecté mais en
tant qu’être consacré. Le Dictionnaire des symboles (Chevalier
et Gheerbrant Seghers 1973) m’apprend que « le coq se trouvait auprès de
Léto, enceinte de Zeus, lorsqu’elle accoucha d’Apollon et d’Artémis » et
qu’il est « consacré à la fois à Zeus, à Léto, à Apollon et à Artémis,
c’est-à-dire aux dieux solaires et aux déesses lunaires. » (T.II p.85).
Dois-je donc évoquer à cette occasion une justification
civico-religieuse ?
Quelque confuse qu'ait été la présentation laërtienne de la question de
l’alimentation carnée, Diogène y trouvera l’inspiration de deux épigrammes fort
moqueuses :
« Tu n’es pas le seul à ne pas lever la main sur des êtres animés, nous
aussi nous nous abstenons de le faire.
Qui en effet a jamais goûté à des êtres animés, Pythagore ?
En vérité, quand nous avons fait cuire un mets, que nous l’avons fait griller
ou que nous l’avons fait macérer dans le sel,
alors ce que nous mangeons n’a plus d’âme. »
« Ainsi donc, Pythagore était sage, au point qu’il
ne voulait pas goûter à la viande, et disait que c’était un acte injuste.
Mais il laissait les autres en manger. J’admire ce sage. Il ne faut pas, dit le
maître,
commettre l’injustice, mais les autres il les laisse le faire. »
Ou l’exécution d’un grand par un petit…