Les philosophes antiques à notre secours

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lundi 23 décembre 2019

Y a-t-il des imbéciles supérieurs à d'autres ?

Jules Romains met dans la bouche du député Guirau la remarque suivante :

" Disons que les idées ont une valeur en soi. Homais est très inférieur à Lacordaire. Mais il est un tout petit peu supérieur à l'imbécile de même catégorie qui a les idées de Lacordaire." (Les hommes de bonne volonté, Les superbes, Bouquins Laffont, 1988, p. 776)

D'abord il y a des types d'imbécile mais en plus, tous les imbéciles d'une même catégorie ne se valent pas : une hiérarchie les distingue en fonction de la valeur intrinsèque de leurs idées. Il semble que Guirau envisage ici la valeur de vérité des idées : un imbécile aux idées vraies vaudra donc plus qu'un imbécile aux idées fausses. Mais on peut classer les idées aussi en fonction de leur moralité, utilité, beauté etc. On notera tout de même que la valeur de l'idée ne donne qu'une petite valeur ajoutée à l'imbécile. La classification se compliquera-t-elle quand on hiérarchisera les valeurs ? Si la vérité a plus de valeur que l'utilité, l'imbécile aux idées vraies a-t-il plus de valeur que celui aux idées utiles ? Deviendra-t-elle encore plus subtile si la valeur comporte des degrés ? L'imbécile porteur d'une vérité de degré n a-t-il moins de valeur que celui porteur d'une vérité de degré n+1?

Si nous faisons partie de l'ensemble des non-imbéciles, nous avons désormais du pain sur la planche. Si nous faisons partie de l'ensemble des imbéciles, instruit par le personnage de Jules Romains, à défaut d'avoir gagné la capacité de diagnostiquer intelligemment notre propre imbécilité, nous avons acquis une petite valeur supplémentaire au royaume des imbéciles.

vendredi 13 décembre 2019

Comment être une victime intéressante ?

Wittgenstein écrit à propos de la notion freudienne de " scène primitive " :

" Celle-ci comporte l'attrait de donner à la vie de chacun une sorte de canevas tragique. Elle est tout entière la répétition du même canevas qui a été tissé il y a longtemps. Comme un personnage tragique exécutant les décrets auxquels le Destin l'a soumis à sa naissance, il l y a de nombreuses personnes qui, à un moment de leur vie, éprouvent des troubles sérieux - si sérieux qu'ils peuvent conduire à des idées de suicide. Une telle situation est susceptible d'apparaître à l'intéressé comme quelque chose de néfaste, quelque chose de trop odieux pour faire le thème d'une tragédie. Et il peut ressentir un immense soulagement si on est en mesure de lui montrer que sa vie a plutôt l'allure d'une tragédie - qu'elle est l'accomplissement tragique et la répétition d'un canevas qui a été déterminé par la scène primitive. " (Leçons et conversations, Folio Essais, 1992, p. 104-105)

Dans Les superbes (1933), Jules Romains présente ainsi la manière dont une femme adultère voit ses difficultés à céder à son amant :

" Une autre formule ne lui déplaisait pas. C'était d'admettre qu'elle était " le siège d'un conflit ". Être " le siège d'un conflit " n'a rien de déshonorant. C'est au contraire un signe de distinction, presque un privilège de classe. On ne conçoit guère qu'une femme du peuple soit le siège d'un conflit. (...) Même dans la bourgeoisie moyenne, les conflits doivent s'ébaucher tout juste ; ou tourner court. En tout cas, " être le siège d'un conflit " entre dans la définition de l'héroïne littéraire, et plus généralement de la femme intéressante. Du point de vue moral, si c'est une rançon de la faute, ce n'est pas loin d'en être une excuse. Enfin le propre d'un conflit est qu'il tend à se résoudre. Et les exemples littéraires nous donnent l'assurance secrète qu'il se résout neuf fois sur dix dans le sens du désir. Il est à présumer qu'alors la plus grande partie des troubles qui l'accompagnent disparaissent avec lui. L'on doit sourire, ce jour-là, de s'être crue atteinte d'une infirmité." (Les hommes de bonne volonté, Laffont, 1988, p. 651)

Bien sûr les deux textes ne disent pas la même chose. Entre autres, le texte du romancier introduit l'idée d'une distinction sociale, plaisante pour l'amour-propre. De ce point de vue, la justification par la scène primitive freudienne certes distingue aussi, mais sans le préalable d'une condition sociale aristocratique : en somme, elle démocratise l'accès au noble. Ajoutons que si le personnage de Jules Romains est rassuré par l'idée qu' un conflit est potentiellement réglable, la référence à la scène primitive emporte avec elle une nécessité autrement contraignante. Mais l'idée commune aux deux est que ce qui pourrait être interprété comme un signe de faiblesse , par exemple d'un manque de volonté, est au contraire non une marque de force mais d' élévation. Cette élévation est réalisée par l'identification de la personne à un Type glorieux, qu'il s'agisse du héros tragique ou de l'aristocrate à la hauteur dans sa vie de la figure littéraire. Dans les deux cas, la victime perd de son insignifiance et gagne en valeur.

samedi 16 mars 2019

Réhabilitation wazemmienne du "on" heideggerien.

Dans le premier volume des Hommes de bonne volonté, paru en 1932 et intitulé Le 6 Octobre, Jules Romains présente un jeune apprenti ignorant tout des stoïciens mais que le narrateur se plaît à situer par rapport à eux, sous le prétexte que son personnage a eu une idée stoïcienne. Jules Romains a-t-il lu alors L'être et le temps, publié par Heidegger en 1927 ? En tout cas, le jeune Wazemmes, hostile au jugement personnel, fait confiance à celui du " on " mais il sait distinguer deux " on ". L'un, porteur hypocrite des normes, n'est qu'un masque trompeur, c'est l'autre, détecteur lucide des valeurs authentiques (sic) qu'il recherche. Par le " on ", Wazemmes veut savoir si ce qu'il vit vaut ou non d'être vécu (l'adolescent de 16 ans vient de perdre à demi sa virginité aux mains de ce qu'on appellerait aujourd'hui une cougar):

" Les choses qui vous arrivent, sauf exception, ne sont rien par elles-mêmes. Elles sont indifférentes ; ni bonnes, ni mauvaises. Tout dépend de l'idée que nous nous en faisons." (Bouquins, 1988, p.169)

C'est un stoïcisme bien approximatif, on en conviendra : Épictète, lui, ne ferait pas d'exception et aurait plutôt dit que l'idée que nous nous en faisons dépend de nous. Mais reprenons :

" C'est ainsi que Wazemmes, du moment où il quitte la rue Ronsard pour s'engager dans la rue Séveste, retrouve spontanément le principe fondamental de la philosophie stoïcienne. Mais son accord avec elle ne se prolonge pas. Wazemmes, du principe, ne tire pas du tout les mêmes conséquences que ses devanciers. Lui ne juge pas nécessaire de se faire une idée personnelle sur la valeur et le classement des choses."

Disons que les stoÏciens ne l'ont pas non plus jugé nécessaire, ne cherchant pas la pensée personnelle, seulement la pensée vraie.

" Non par faiblesse d'esprit, mais parce que, à la différence des stoïciens et de beaucoup d'autres, il croit qu'au moins en ce qui concerne l'art de vivre une espèce d'exercice collectif de la raison offre plus de garanties que son exercice individuel. Aux yeux de Wazemmes, celui qui s'y connaît le mieux en tout, qui est passé partout, qui sait " les règles " pour chaque cas, et l'opinion qu'il faut avoir en bien ou en mal de ce qui nous arrive ; celui qui a l'expérience, la sagesse, le discernement, ce n'est pas tel ou tel, c'est " on ". Quand Wazemmes consulte quelqu'un sur ces matières, ce n'est pas qu'il le croie plus capable que lui d'en juger personnellement, mais c'est parce que cet autre lui semble mieux au courant de ce qu' "on " peut en penser ou en dire. Et quand Wazemmes donne pour son compte un effort de réflexion ou même de subtilité, c'est le plus souvent pour essayer de deviner quelle est, quelle sera, ou quelle serait, sur tel ou tel point, la pensée du " on ". Mais pas de malentendu : il s'agit de la pensée vraie, sincère de ce " on ". Et non point de ce que " on " raconte pour les naïfs. Wazemmes n'est nullement dupe de cette comédie. " On " professe très ouvertement des opinions - celles qui se retrouvent en particulier dans les livres de classe, les admonestations des parents, les discours officiels - auxquelles " on " ne croit pas une seconde. Par exemple, " on " déclare à qui veut l'entendre qu'il est mal de compter s'enrichir sans travailler, ou qu' un jeune homme doit garder sa vertu le plus longtemps possible. Heureusement, d'ailleurs, qu'on se contredit, et trahit ainsi ce qu'il y a de mensonge dans beaucoup de ses affirmations. Lisez le même journal d'un bout à l'autre : vous verrez l'article de tête s'indigner contre la réputation de légèreté faite aux femmes françaises ; mais un conte de troisième page vous décrira une scène d'adultère parisien avec tous les airs d'approuver et d'envier ces gens qui ne s'ennuient pas. Eh bien, la nouvelle, c'est ce qu' " on " pense. L'article, c'est ce qu´"on " fait semblant de penser. Que les garçons nés malins y prennent garde.
Pour l'instant, la question qui préoccupe Wazemmes est celle-ci : l'aventure qui vient de lui arriver, si " on " y avait assisté, ou en recevait un récit fidèle, qu'en penserait-il ? Estimerait-il que Wazemmes doit être content, ou à demi content, ou un peu vexé ?"

Clairement ce " on " n'est pas n'importe qui. Loin d'être porteur de préjugés, ce " on " est la raison de tous appliquée aux succès de chacun. Certes on pourrait le prendre pour un dieu hédoniste, pratique et immanent, incarné en personne, mais dont la pensée trouverait mieux à se dire tout de même dans la bouche de certains que dans celle d'autres. Plus modestement en fait c'est la sagesse réaliste des nations avec une valeur révisée à la hausse et une seule préoccupation, le plaisir et la réussite. Cependant elle ne s'exprime pas en proverbes impersonnels car elle a le talent de juger de la vérité de chaque situation, au cas par cas.
Wazemmes, cherchant à sortir de sa caverne personnelle, pour être éclairé par le soleil du " on " est une illustration possible de ce que le philosophe anti-réaliste moral, J.P. Sartre, appellera quelques années plus tard l'homme de mauvaise foi.