Je ne veux pas abandonner trop vite la référence au cochon, car il n’est pas
simplement une bête sale qu’on lave dans l’indifférence, il est aussi une des
incarnations animales du sage :
« Alors que les hommes d’équipage faisaient grise mine à cause d’une
tempête, lui-même, gardant toute sa sérénité, leur remonta le moral en leur
montrant sur le bateau un petit cochon qui mangeait, et en leur disant que le
sage devait se maintenir dans un état semblable d’imperturbabilité. » (IX,
68 trad. Marie-Odile Goulet-Cazé))
Je me demande comment Pyrrhon pouvait rester pyrrhonien en remontant le
moral aux marins affolés car il me semble que pour le faire, il ne faut pas
dire que la situation n’est ni ceci ni cela mais il faut à coup sûr affirmer
qu’elle n’a par exemple rien de désespérant, ce qui n’est pas tout à fait
suspendre son jugement ! Et pourtant, si le sage sceptique a l’ataraxie du
cochon, c’est bel et bien parce qu’il n’a pas à avoir peur de la tempête qui
n’est ni un bien ni un mal mais est strictement inqualifiable, en vérité. Mais
Pyrrhon a d’autres manières de se référer aux bêtes.
« Il comparait les hommes aux guêpes, aux mouches, aux oiseaux. »
(IX, 67)
On peut interpréter variablement ce passage. En identifiant ces animaux à de
petits, voire à de minuscules vivants, on met en relief que l’homme est un être
sans importance, fragile et éphémère. Il me semble que la suite du texte
favorise cette lecture :
« Il citait aussi ces vers (de l’Iliade) : Va,
mon ami, meurs toi aussi : pourquoi gémir ainsi ? Patrocle aussi est
mort, qui valait bien mieux que toi, Et tous les passages qui tendent à montrer
l’insécurité, les vains soucis, en même temps que le côté puéril des
hommes. » (ibidem)
C’est le Pyrrhon qui devait plaire à Emile Cioran, toujours désireux de
magnifier la petitesse humaine. Cependant on peut aussi identifier ces insectes
et ces volatiles à des animaux, sans plus. Ce qui revient à dire que le monde
de l’homme n’est qu’à la mesure d’une espèce animale parmi tant d’autres. Adieu
le Monde En Soi , bienvenue au monde-pour-homo sapiens !
« (Parmi les animaux) les uns ont telle constitution, les autres telle
autre ; c’est pourquoi ils diffèrent aussi par leur sensibilité : par
exemple les faucons ont une vue très perçante, les chiens un odorat très
développé. Il est donc vraisemblable qu’aux animaux qui ont des yeux différents
surviennent aussi des impressions visuelles différentes. »
Le réel ne se décrit jamais dans l’absolu mais toujours en relation avec un
certain type de corps. Qu’on ne parte donc plus à la recherche du Bien et du
Mal !
« Les feuilles de l’olivier sont comestibles pour la chèvre, elles sont
amères pour l’homme ; la ciguë est une nourriture pour la caille, elle est
mortelle pour l’homme (comment ici ne pas penser à Socrate, condamné à
boire une fatale infusion de ciguë ?) ; le fumier est comestible pour
le porc, non pour le cheval. » (IX, 80)
C’est sur la mouche que je terminerai aujourd’hui, elle me servira de trait
d’union entre Pyrrhon, Diogène Laërce et Nietzsche. Voici donc la mouche très
pyrrhonienne encore dans cette page sceptique qui ouvre Vérité et
mensonge au sens extra-moral (1873) de Friedrich Nietzsche :
« Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables
systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux
intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse
et la plus mensongère de l’ « histoire universelle », mais ce ne fut
cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se
congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir. Telle est la
fable qu’on pourrait inventer, sans parvenir à mettre suffisamment en lumière
l’aspect lamentable, flou et fugitif, l’aspect vain et arbitraire de cette
exception que constitue l’intellect humain au sein de la nature. Des éternités
ont passé d’où il était absent ; et s’il disparaît à nouveau, il ne se
sera rien passé. Car il n’y a pas pour cet intellect de mission qui dépasserait
le cadre d’une vie humaine. Il est au contraire bien humain, et seul son
possesseur et son créateur le traite avec autant de passion que s’il était
l’axe autour duquel tournait le monde. Si nous pouvions comprendre la mouche,
nous nous apercevrions qu’elle évolue dans l’air animée de cette même passion
et qu’elle sent avec elle voler le centre du monde. » (Ecrits
posthumes 1870-1873, traduit par Michel Haar et Marc B. de Launay,
Gallimard 1975)
Etre pyrrhonien : préférer le cochon serein à la mouche
narcissique.