Les philosophes antiques à notre secours

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vendredi 29 juin 2018

Être sceptique aujourd'hui ? Réflexions sur le livre de Stéphane Marchand : Le scepticisme. Vivre sans opinions (Vrin, 2018)

J'ai mentionné dans le précédent billet le livre que Stéphane Marchand a publié chez Vrin sur le scepticisme. C'est un ouvrage d'histoire de la philosophie ferme et clair, qui permet de distinguer Pyrrhon et le premier pyrrhonisme (chapitre premier), le scepticisme de l'Académie platonicienne (les apports d' Arcésilas de Pitane, Carnéade, Clitomaque, Philon de Larissa et Antiochus d' Ascalon sont étudiés dans le chapitre II, bien utile aussi pour préciser l'identité philosophique de Cicéron), puis le renouveau du pyrrhonisme avec Énésidème qui revient à Pyrrhon tout en l'interprétant à sa manière (chapitre III), enfin la pensée de Sextus Empiricus, le mieux connu de tous grâce entre autres aux Esquisses pyrrhoniennes (Le Seuil, 1997) et à son traité Contre les professeurs (Le Seuil, 2002). C'est, à mes yeux, ce quatrième chapitre, qui est le centre de gravité du livre car il clarifie le problème suivant : comment peut-on être cohérent en étant un philosophe sceptique, vu que l'opinion sceptique est que toute philosophie est mise en échec par toutes les autres ? Cet ouvrage éclaire donc principalement le scepticisme antique ; reste que dans les dernières pages du livre, Stéphane Marchand s'interroge sur le scepticisme ancien aujourd'hui. Il se demande si cette philosophie est définitivement démodée. "N'ont-ils rien, en définitive, à nous apprendre ?".
Bien sûr ce sont les sciences qui, à première vue, fournissent de quoi contester le scepticisme :

" Le succès de la science moderne constitue très certainement une véritable objection au projet d'une philosophie suspensive qui remettrait en cause toutes nos connaissances, et une raison sérieuse pour chercher à dépasser l'idéal de vie sans opinion et la méthode de la suspension du jugement." (p.214)

Stéphane Marchand répond à cette objection par deux arguments ; le premier revient à mettre en évidence qu'une perspective sceptique a rendu possible cette même science, qui paradoxalement servirait à renvoyer le scepticisme au magasin des antiquités philosophiques :

" Le succès de la science moderne provient aussi, dans une certaine mesure, du renoncement à comprendre les choses mêmes et à accéder à une vérité définitive ; aussi paradoxal que cela puisse paraître, la dimension phénoméniste d'un certain nombre de positions sceptiques a aussi rendu possible le développement de la science moderne."

Le deuxième argument peut être lu ainsi : le scepticisme est un remède au scentisme et aux conséquences pratiques d'une confiance excessive dans les techno-sciences :

" (...) Le doute perpétuel n'est pas seulement une méthode provisoire, mais (...) peut devenir une façon de penser et de vivre une fois que l'on a pris conscience du danger que nous fait courir un enthousiasme démesuré devant nos capacités à comprendre et à organiser le monde."

On pourrait proposer aussi l'argument suivant : la question de savoir ce qu'est la science (épistémologie générale) et ce qu'est telle science (épistémologie régionale) se formule à travers une multiplicité de problèmes qui, aux yeux des sceptiques, paraissent indécidables, puisque aucune philosophie des sciences n'a mis fin aux désaccords qui justifient ses efforts de les dépasser. Prenons par exemple l'opposition entre les conceptions réaliste et idéaliste de la science. Si on préfère se centrer sur une science particulière, réfléchissons à la physique quantique, de première importance vu qu'elle a comme objet les constituants élémentaires de la réalité physique. Si les prédictions probabilistes de la physique quantique sont objectives et donc fiables, en revanche les débats en philosophie de la physique quantique portent sur la question de l'interprétation de cette dimension probabiliste de la physique quantique (la réalité est-elle essentiellement indéterminée ou cette indétermination est-elle relative à l'observation humaine ?). Bien sûr, en toute rigueur, l'opposition en philosophie des sciences n'est pas entre deux positions mais entre des variantes multiples de ces mêmes positions : il y a des réalismes comme des idéalismes, chacun d'entre eux luttant avec les armes de la raison, contre les autres variantes et l'ennemi commun, pour le monopole de la vérité. Dit autrement, même si les vérités scientifiques ne sont pas à mettre sur le même plan que des opinions, les jugements philosophiques qui prennent ces vérités comme objets sont dans un cadre sceptique des opinions (et bien sûr un tel jugement sceptique s'identifie comme étant une opinion, ce qui l'immunise contre la réfutation et en même temps, c'est le prix à payer pour éviter la contradiction, le met au même plan que ce qu'il combat).
Stéphane Marchand prend ensuite en considération les conséquences morales du scepticisme : " le scepticisme ne propose aucune transcendance, aucune révélation, aucun idéal auquel on pourrait croire et qui pourrait bouleverser notre vie." Il ne cherche pas à cacher le côté essentiellement critique du scepticisme qui opine que ce que ce qui se présente comme rationnel ne l'est pas ou du moins pas autant qu'il prétend être. Aux yeux du scepticisme, construire une énième philosophie est vain car elle sera aussi fragile que toutes les autres :

" Prendre au sérieux cette déconstruction amène à se demander dans quelle mesure il est pertinent de vouloir tout reconstruire comme avant, au risque de se tromper à nouveau."

À quoi sert alors la raison ? Stéphane Marchand la réserve à la compréhension des désaccords : " il y a une intelligence dans la description précise des désaccords ". Il me semble qu'ici l'auteur décrit ce que peut être le scepticisme pour des philosophes professionnels déçus de ne pas avoir réussi à trouver "la bonne philosophie". Comme ils se contrediraient à croire triompher enfin du point de vue de la connaissance grâce à leur conversion au scepticisme et comme le retour à la vie ordinaire sans philosophie leur est impossible psychologiquement (en termes bourdieusiens, on ne se défait pas par une décision des habitus), ils gardent la connaissance des batailles vaines et celle des victoires illusoires.
On pourrait aussi penser que le philosophe, converti au scepticisme, garde ses opinions philosophiques (il peut donc être réaliste, idéaliste, matérialiste etc.) en prenant conscience que désormais son opinion est que, sa vie durant, il ne pourra dépasser l'opinion dans le domaine de la philosophie. Est-ce la philosophie spontanée des philosophes ? J'en doute, la croyance que ce qu'ils pensent vaut mieux dans l'absolu que ce que pensent leurs adversaires doit être ordinaire et elle motive plus la recherche et le travail persévérants que la conscience de la dimension apparemment essentiellement (si on me permet cet oxymore) doxique des engagements rationnels les plus consistants.
Dans le dernier paragraphe de son ouvrage, Stéphane Marchand esquisse ce que peuvent être la morale et la politique et la connaissance, une fois revues à la lumière du scepticisme. Le voici en entier :

" Enfin, la leçon du scepticisme ne se réduit pas au renoncement à la connaissance absolue du vrai et du bien, même si les arguments sceptiques contribuent à ruiner cette connaissance. De fait, renoncer à agir au nom du bien, ce n'est pas renoncer à agir pour le mieux, ni moralement, ni politiquement ; de même, refuser de trancher au nom du vrai la totalité de nos désaccords ne signifier pas nécessairement s'abstenir de les examiner de façon critique. Reste à penser une morale sans principes, une politique sans idéologie, une connaissance sans idées ou sans thèses... En revendiquant la vie quotidienne, Sextus Empiricus nous invite précisément à revoir nos manières de penser à partir de l'expérience vécue, et d'accepter d'apprendre à vivre dans l'incertitude."

Lisant ces lignes me vient le doute suivant : cette conclusion ne va-t-elle pas bien au-delà de ce que les maîtres du scepticisme ancien autorisent à croire ?
Ce n'est pas une morale sans principes qui est hors de portée, c'est plus radicalement une morale vraie, restent des convictions morales, de la fragilité desquelles on a conscience. Quant à la politique, il est clair que ça ne suffit pas qu'elle ne soit pas contaminée par l'idéologie (par définition, les philosophies politiques ont l'idéologie comme ennemie...) : là encore, la politique la plus construite devra être vue cum grano salis, comme ce que j'opine à partir de l'expérience des phénomènes (en se gardant de bien vouloir clarifier le rapport entre ce que j'appelle l'expérience et la réalité : pour cela le sceptique n'est pas un empiriste). Enfin qu' est-ce donc qu'une connaissance sans idées ? N'est-ce pas un couteau sans lame et sans manche ? Fidèle aux coutumes et aux institutions, on dira qu'on connaît quand au fond de soi on se dira qu'on pense connaître et qu'on croit qu'on pense connaître...
On peut finalement se demander si le scepticisme philosophique n'introduit pas une division essentielle en soi, une partie de soi condamnant ce que l'autre soutient. Il n'est pas sûr que cette dispute intérieure constante ne soit pas psychologiquement douloureuse à vivre. Il s'agit en effet moins de vivre sans opinions (qui le pourrait ?) que sans opinions tenues pour vraies (mais si je ne tiens pas pour vraie une opinion que je défends, est-ce vraiment mon opinion ?).
Peut-être que dans son prochain ouvrage, co-dirigé avec Diego Machuca, Les raisons du doute : étude sur le scepticisme antique (Garnier), Stéphane Marchand nous permettra d'aller plus loin encore dans l'exploration de la possibilité d'un néo-scepticisme contemporain.

samedi 22 octobre 2016

Comme il n'est pas sage de vivre sa philosophie !

Diogène Laërce à propos de Pyrrhon :

" Il était conséquent (avec ces principes) jusque par sa vie, ne se détournant de rien, ne se gardant de rien, affrontant toutes choses, voitures, à l'occasion, précipices, chiens, et toutes choses de ce genre, ne s'en remettant en rien à ses sensations. Il se tirait cependant d'affaire, à ce que dit Antigone de Caryste, grâce à ses familiers qui l'accompagnaient." (IX, 62)

Épictète dans les Entretiens se référant aux Académiciens :

" Si j'étais l'esclave de l'un de ceux-là, quand bien même il me faudrait chaque jour être fouetté jusqu'au sang, je m'emploierais à le torturer. "Esclave, verse de l'huile dans le bain." Je prendrais de la saumure, et j'irais lui en verser sur la tête." Qu'est-ce que ça veut dire ? - J'ai eu une représentation indiscernable de celle de l'huile, tout à fait semblable à elle, je te le jure par ta Fortune ! - Apporte-moi ma tisane." Je remplirais un bol de vinaigre et le lui apporterais. "Ne t'ai-je pas demandé de la tisane ? - Si, maître ; c'est de la tisane. - N'est-ce pas du vinaigre ? - Pourquoi serait-ce du vinaigre plutôt que de la tisane ? - Prends-en et sens ; prends-en et goûte. - Comment donc le sais-tu si les sens nous trompent ?" Si parmi les esclaves j'avais eu trois ou quatre camarades du même sentiment que moi, je l'aurais fait crever de rage et forcé à se pendre ou à changer d'opinion." (II, 20)

Les familiers de Pyrrhon tiennent le scepticisme pour une théorie seulement et protègent, pour cela, le philosophe ; l'esclave cynique, lui, applique impeccablement la théorie et donc met en danger et son maître et la théorie.

samedi 28 juin 2008

Un sceptique court-il le risque d'être mordu par un chien ?

" A quelqu'un qui nous dirait: "Il y a un chien enragé derrière toi !" allons-nous répondre: "Qu'est-ce qui m'assure qu' à ta représentation de chien enragé correspond quelque chose ?" Si c'est notre réponse, elle montre que nous ne prenons pas l'avertissement au sérieux". (Le réalisme esthétique Roger Pouivet 2006 p.53)

" Pyrrhon était conséquent (avec ses principes) jusque par sa vie, ne se détournant de rien, ne se gardant de rien, affrontant toutes choses, voitures, à l'occasion, précipices, chiens, et toutes choses de ce genre, ne s'en remettant en rien à ses sensations". (Vies et doctrines des philosophes illustres IX 62 Diogène Laërce Pochothèque p.1100)

" Un jour qu'un chien s'était précipité sur lui et l'avait effrayé, il répondit à quelqu'un qui l'en blâmait qu'il était difficile de dépouiller l'homme de fond en comble". (ibid. 67 p.1104)

Le blâme en question peut autant avoir été adressé du point de vue de l'adversaire (cf Pouivet) que du point de vue sceptique ("en rien nous ne déterminons" ibid. 74).

mardi 5 février 2008

Retour en arrière: Pyrrhon / Wittgenstein

Dans De la certitude (7) , Wittgenstein écrit:

" Ma vie montre que je sais ou suis certain qu'il y a là une chaise, ou une porte et ainsi de suite - Je dis à un ami, par ex., "Prends cette chaise", "Ferme la porte", etc" (Gallimard trad. de Danièle Moyal-Sharrock).

Diogène Laërce rapporte ceci à propos de Pyrrhon:

"Il était conséquent (avec ces principes) jusque par sa vie, ne se détournant de rien, ne se gardant de rien, affrontant toutes choses, voitures, à l'occasion, précipices, chiens, et toutes choses (de ce genre), ne se remettant en rien à ses sensations." (Vies et doctrines des philosophes illustres Livre IX 62 p.1100 Ed. Marie-Odile Goulet-Cazé)

Il semble donc que Pyrrhon avait devancé l'objection. Mais la phrase qui suit permet de reprendre la critique adressée par Wittgenstein au scepticisme philosophique:

"Il se tirait cependant d'affaire, à ce que dit Antigone de Caryste, grâce à ses familiers qui l'accompagnaient"

Par le fait même de s'en remettre à ses proches, il montrait qu'il savait qu'il y avait ici un danger, là un autre. Plus exactement, il savait qu'eux savaient.

lundi 2 mai 2005

Des ambiguïtés sur Timon aux ambiguïtés de Timon.

Larousse en 1876 dans son Grand Dictionnaire le désigne sous le nom de Timon le Sillographe. C’est en effet le poème des Silles qui le rend célèbre aux yeux de Larousse, aux nôtres et à ceux de Diogène Laërce qui, tout au long des Vies, ne perd pas une occasion de le citer. Ce sceptique théoriquement dubitatif ne semble pourtant guère avoir hésité au moment de juger les philosophes auxquels ils consacrent ses vers. Au nombre de ses ennemis on compte entre autres :

a)Platon : « un beau parleur à la langue mielleuse » (III, 7 trad. de Luc Brisson)

b)Antisthène : « un bavard qui produit n’importe quoi » (VI, 18 trad. de Marie-Odile Goulet-Cazé)

c)Zénon : « je vis aussi une vieille Phénicienne avide désirant tout acquérir Dans son sombre orgueil ; mais son panier débordait, parce qu’il était petit ; Elle avait l’intelligence plus courte qu’un skindapsos (Richard Goulet explique que le mot est dépourvu de signification : je comprends donc que du point de vue de l’intelligence Zénon a moins que rien !) » (VII, 15)

d)les disciples de Zénon : « Pendant ce temps il ramassait une nuée de pauvres gueux Qui étaient de tous les citoyens les mortels les plus démunis et les plus insignifiants » (VII, 16)

e)Epicure : « Ce porc, le dernier des physiciens, et le plus chien, venu de Samos En petit maître d’école, le plus mal dressé des animaux » (X, 3 trad. de Jean-François Balaudé) Il fait bien sûr l’éloge de Pyrrhon (cf la note du 29-04-05) mais aussi de Thalès, d’ Anaxagore, de Démocrite et d’autres. Mais vu que les louanges sont autant ennuyeuses à lire qu’à reproduire…

Je n’ai pas su où placer Socrate car comme Timon aimait les jeux de mots et précisément l’amphibologie, il lui consacre des vers fielleux et mielleux à la fois. Certes, vues les attaques qu’il réserve systématiquement aux socratiques, on n’est pas étonné de lire :

« Ensorceleur des Grecs, qu’il rendit maître en arguties » (II, 19)

Cependant Michel Narcy explique que le verbe apophaino (rendit) peut se traduire aussi bien par « faire voir », « déclarer », « démontrer » d’où une autre version:

« Ensorceleur des Grecs en qui il dénonça des maîtres en arguties »

Il en va de même avec le vers suivant :

« Nez de moqueur au profil de rhéteur, incapable d’une ironie attique. »

Qu’on peut lire aussi bien:

« Moqueur se moquant des rhéteurs, ironiste quelque peu attique »

Timon a finalement inventé par endroits la langue authentiquement sceptique : Socrate n’étant pas plus ceci que cela, le vers donne donc à entendre la thèse et son contraire. C’est bien sûr une langue qu’on ne peut écrire que par moments et précisément quand ce qu’on a dit avant est si clair que l’ambiguïté est alors lumineusement significative…

dimanche 1 mai 2005

Mais qui est donc Timon de Phlionthe ?

« L’on dit qu’Aratos lui demanda comment l’on pouvait se procurer un texte sûr des poèmes d’Homère, et qu’il répondit : « En lisant les vieilles copies, et non pas les copies d’aujourd’hui qui ont été corrigées. » (IX, 113)

On pourrait appliquer à la connaissance de tous ces philosophes antiques et précisément de lui-même ce que Timon dit à propos d’Homère. Voici deux énigmes le concernant que la philologie savante et contemporaine a résolues en sa faveur, si on peut parler ainsi :

-première énigme : de quoi, de qui était-il l’ami ? Certes de la sagesse, dira-t-on conventionnellement et étymologiquement. Mais encore ?

« Antigone dit qu’il était aussi l’ami des poètes » (IX, 110)

Quoi de moins étonnant ! Mais Jacques Brunschwig admet qu’il a fait un choix qui ne va pas de soi, vu les précautions qu’il prend pour le justifier :

« Avec les encouragements de M.P., (on ne reçoit des encouragements que quand on prend un risque, non ?), et compte tenu du contexte, nous corrigeons le texte des manuscrits, philopotes (« amateur de boisson ») en philopoietés (« ami des poètes »). La réputation rabelaisienne de Timon a pu favoriser une mélecture d’abréviation (il ne faut donc pas que les traducteurs aient systématiquement remplacé potes par poietes pour que ladite réputation puisse être objectivement mentionnée) » (note 4, p.1140)

Rendons tout de même justice à Brunschwig car, sans l’ajout du ie, on lirait le texte suivant :

« Antigone dit qu’il était l’ami du vin et que, lorsque les philosophes (c’est cette fois Richard Goulet qui suggère à notre traducteur mais sans succès cette fois à première vue de « compléter le texte de façon que le sens soit « les écrits philosophiques ») lui laissaient quelque loisir, il composait des poèmes : de fait, il a écrit des poèmes tragiques, des drames satiriques (trente pièces comiques et soixante pièces tragiques), des Silles et des Images. » (ibidem)

Sacrilège, j’imagine Timon délaisser quelque banquet bien arrosé et philosophiquement fréquenté pour se livrer à l’écriture de la poésie. Pourquoi pas finalement ?

-deuxième énigme : était-il un pornographe ? La question se pose à propos du titre Images donné à une œuvre désignée dans le manuscrit par le mot kinaídous, qui désigne des poèmes pornographiques. Or le traducteur, s’appuyant sur l’érudition du même Michel Patillon, transforme kinaídous en indalmous, retrouvant alors un titre fameux et déjà plusieurs fois cité dans les Vies. Ouf !. La justification a cette fois un petit goût de réchauffé, sauf le respect que je dois à cet excellent helléniste qu’est Jacques Brunschwig :

« La déformation pourrait provenir d’une dittographie de kai abrégé et de mélectures d’onciales (M.P). De plus, le caractère gaillard et sarcastique de Timon pourrait expliquer qu’on lui ait facilement attribué des penchants pour le vin et pour les obscénités » (note 7).

Ça ne m’aurait pas gêné que Timon le sceptique soit porté sur les gauloiseries : elles ne sont pas davantage condamnables que non-condamnables, n’est-ce pas ?

samedi 30 avril 2005

Les étranges disciples de Pyrrhon.

1)Euryloque : de ce « disciple illustre », Diogène Laërce ne rapporte qu’une anecdote :

« On dit en effet qu’un jour il se mit dans une telle colère que, brandissant la broche avec le rôti, il poursuivit le cuisinier jusque sur la grand-place. » (IX, 68)

D’Euryloque il reste donc cette « défaillance » qui m’évoque immédiatement la fureur du capitaine Haddock ! Manque seulement le chapelet de jurons. C’est rare de lire dans les Vies la description des échecs et des impuissances, car souvent le philosophe qui se montre apparemment en dessous de tout est au dessus de tous ! Mais il semble ici que c’est bel et bien l’idéale indifférence qui a du mal à s’installer dans l’apprenti sage. L’autre anecdote le concernant est d’interprétation moins facile :

« Une autre fois, à Elis, harcelé par les questions de ses interlocuteurs, il jeta son manteau à bas et traversa l’Alphée à la nage. Il était donc extrêmement hostile aux sophistes. » (IX, 69)

J’imagine qu’il ne s’agit pas ici d’une regrettable émotion mais d’une démonstration. C’est alors refuser de répondre (et non pas ne pas pouvoir). Euryloque, à ce moment-là, ne veut pas endosser le rôle du sophiste qui a réponse à tout et s’en enorgueillit. Il décide alors de mettre une rivière entre lui et ces encombrants interlocuteurs qui se sont trompés de philosophe. A moins que, comme le suggère Jacques Brunschwig, ce ne soit aussi un coup de folie! On n’aurait donc de ce célèbre disciple que la double illustration de son incapacité à vivre comme son maître. Pourquoi pas ? Cela rehausse la supériorité de Pyrrhon.

2) Philon d’Athènes : sur lui, rien que quelques mots:

« Il parlait le plus souvent avec lui-même » (ibid.)

Jacques Brunschwig écrit à ce propos que ce disciple « exagère les extravagances de son maître ». Si parler seul revient à mettre en doute pratiquement l’incertitude concernant autrui, ce serait en revanche seulement le fait de parler presque tout le temps de cette manière qu’on pourrait qualifier d’extravagant, comme si Philon ne savait pas imiter son maître avec mesure, respectant partiellement la lettre de sa conduite sans en comprendre l’esprit.

2)Hécatée d’Abdère : à part son nom, rien cette fois, sauf cette note de Brunschwig, éclairée par d’autres sources :

« Erudit connu pour ses recherches historiques et critiques, peut-être destinées à faire ressortir la diversité des croyances humaines et la vanité des prétentions des philosophes » (1)

Je pense à Montaigne, à l’Apologie de Raymon Sebon (Essais Livre II, chapitre XII) et à ce passage, entre mille du même acabit :

« Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, et si âpre, que celui qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme duquel, par le calcul de Varron, naquirent 288 sectes. » (p.561 éd. de la Pléiade)

Certes l’histoire encourage une certaine forme de scepticisme mais en aucune manière à mes yeux le pyrrhonisme qui détruit la possibilité même du récit historique en ne permettant pas de faire la distinction entre « raconter l’histoire » et « raconter des histoires » !

3)Nausiphane de Téos : pas grand-chose sur lui sinon qu’il a été le maître d’Epicure et qu’il rapporte que son disciple «émerveillé par le style de vie de Pyrrhon lui demandait continuellement des informations à son sujet » (IX, 64). Bien sûr cela paraît en contradiction avec les jugements que plus loin Diogène attribue à Epicure à propos du même Pyrrhon : il le qualifiait d’ « ignorant et sans éducation » (X, 8). Brunschwig aplanit ainsi la difficulté :

« Ce jugement, apparemment très péjoratif, pourrait ne pas l’être dans la bouche d’Epicure, qui était, comme les Pyrrhoniens, un ennemi déclaré de l’éducation traditionnelle et des connaissances superflues »

Certes mais ces jugements négatifs sont présentés tout de même dans un contexte où sans aucune ambiguïté Epicure disqualifie tous les rivaux. C’est ainsi qu’il règle son compte à Aristote : « un dilapideur qui, une fois dévoré son patrimoine, est devenu soldat et marchand de drogues » (ibid.) Aussi je fais l’hypothèse suivante : si Epicure admire l’indifférence de Pyrrhon, c’est en tant que conduite, sans l’associer aux raisons du scepticisme qui sont bien sûr irrecevables pour le dogmatique qu’il était. Le dernier disciple est Timon, mais celui-ci mérite une note à lui tout seul.

(1)Ajout du 17-10-14 : les 20 pages consacrées à cet écrivain par le Dictionnaire des philosophes antiques commandent presque d'écrire un nouveau billet tout à lui consacré...