Les philosophes antiques à notre secours

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mercredi 2 novembre 2005

Socrate ou l'art de prendre son interlocuteur pour un âne.

Le Socrate des Dialogues de Platon, si mes souvenirs sont bons, est très posé et bien différent donc de celui qu' évoque Diogène Laërce, se référant , semble-t-il, à l' Apologie de Socrate de Demétrios de Phalère, disciple d'Aristote et ami de Théophraste:

" Comme souvent, dans le cours de ses recherches, il discutait avec trop de violence, on lui répondait à coups de poing et en lui tirant les cheveux, et la plupart du temps il faisait rire de lui avec mépris; et tout cela il le supportait patiemment." (II, 21, trad. Michel Narcy)

Socrate hors de ses gonds met à mal le topos du dialogue socratique comme voie pacifique menant par consentement progressif et ajusté à l'union des esprits. En plus ce Socrate, à la dialectique agressive et colérique, est rossé et c'est tout autre chose que le philosophe condamné à mort légalement. Lecteur de Platon, on a l'habitude de penser que c'est au fil des années que son maître engendre lentement une haine qui soudain prendra la forme policée d'un procès. Il en va tout autrement ici: la réplique de l'interlocuteur contrarié est immédiate, individuelle et passionnelle. Socrate est donc non seulement battu par sa femme (cf la note du 17-10-05) mais par ceux auxquels il apporte la contradiction. Ce Socrate-ci a en plus un petit côté christique dans sa manière de supporter sa minuscule Passion et d' être objet du mépris des brutes. C'est ordinairement à un Socrate fascinant qu'on a affaire, tant on est marqué par le portrait qu'en fait Alcibiade dans le Banquet de Platon. Le Socrate platonicien ne perd jamais la face. Mais il faut lire tout le texte et les lignes qui suivent redonnent en fin de compte à cette victime qui n'en peut mais une auréole de grandeur:

"D'où vient qu'après qu'il se fut laissé battre à coups de pied, quelqu'un s'en étonnant, il dit: "Et si c'était un âne qui m'avait donné une ruade, lui intenterais-je un procès ?" (ibid.)

Parlant ainsi, Socrate, bien qu'il compare le violent à un âne, l'injurie moins qu'il ne le transforme en force naturelle privée d'intention. J'y vois l'annonce de la technique stoïcienne qui désamorcera l'émotion en vidant de sens le comportement d'autrui quand on est sur le point d'en souffrir. On l'a vu, Socrate s'en sortait de la même manière avec sa mégère non apprivoisée. Ce qui en revanche m'étonne un peu ici, c'est le procès comme arme possible de Socrate, tant on est accoutumé à en faire l'instrument de ses adversaires. L'argument est en plus curieux car d'une certaine manière il légitime le procès fait à Socrate, non en tant que l'acte d'accusation est justifié mais en tant qu'il est pour les plaignants une forme adéquate de protestation, car il est bien clair que Socrate, victime des ânes, n' en est pas un, lui.

jeudi 27 octobre 2005

Socrate et ceux qui ne valent pas un sou.

Dans le Ménon de Platon, Socrate s'entretient avec un jeune esclave et par un jeu de questions habilement posées réussit à lui faire résoudre un problème géométrique. De cet accouchement inattendu, on retire l'idée que tout homme, bien interrogé, a suffisamment de raison pour découvrir des vérités universelles. Ce Socrate-là semble ainsi annoncer la confiance stoïcienne en chaque homme en tant qu'il est, malgré ses passions et ses enracinements particuliers, apte par sa raison à les dépasser et à s'entendre donc avec tout autre. Rien à voir avec ce que suggère cette phrase inattendue de Diogène Laërce:

" A l'égard de la masse de ceux qui ne méritent pas pas qu'on parle d'eux, il disait que ce serait pareil, si quelqu'un, rejetant comme fausse monnaie un unique tétradrachme, acceptait comme de bon aloi le tas fait de la même monnaie." (II, 34, trad. Michel Narcy)

Ce qui d'abord saute aux yeux, c'est que Socrate disqualifie une partie du genre humain, celle composée d'hommes sans valeur aucune. Je ne me souviens pas d'avoir lu dans les dialogues un seul passage d'une telle brutalité, même si la critique de certaines manières de vivre entraîne ipso facto celle de certains hommes. Sans doute à cause de la référence à la fausse monnaie (cf la note du 25-02-05), je pense immédiatement au mépris ostentatoire des cyniques à l'égard de ceux qui, par leurs conduites, ne méritent plus d'après eux le nom d'hommes. Mais ce passage de Diogène Laërce n'a pas comme seul intérêt de mettre dans la bouche de Socrate une position cynique. Il est aussi un remède contre l'effet que peut produire sur l'esprit du philosophe les opinions défendues par la foule. Il part en effet de la vulnérabilité à la bêtise et à l'gnorance quand celles-ci sont massivement défendues. Le problème se pose alors ainsi: comment garder la tête froide quand on défend une position condamnée par la foule ? Pour le résoudre, Socrate propose ici de se représenter la foule comme une série d'individus. La décomposition imaginaire de cette foule compacte et pour cela dangereuse redonne des forces par la conscience que l'on prend alors de la faiblesse indubitable de chacun de ses composants. Ce fut en effet un souci de ces philosophes antiques non seulement d'éduquer l'ignorant mais aussi de se protéger de la contamination multitudinaire. En particulier Epicure prodiguera différents conseils à cette fin, dont le plus connu est de s'entourer d''un groupe d'amis pour, grâce à cette densité affectueuse et intelligente, annihiler l'effet dangereux que produirait l'ensemble des insensés. Socrate propose une autre voie: afin de battre l'armée de la bêtise, se rappeler qu'on a facilement le dessus sur chacun de ses soldats.

mercredi 26 octobre 2005

Socrate ou l'art de ne pas être Narcisse.

Qui aurait cru qu'on pût placer dans la bouche de Socrate un éloge de la glace ?

"Il jugeait bon aussi que les jeunes gens se regardent continuellement dans un miroir, afin que, s'ils sont beaux, ils en deviennent dignes, et que s'ils sont laids, ils dissimulent sous leur éducation leur vilaine apparence" (II, 33, trad. Michel Narcy)

On se souvient peut-être que dans le Banquet Platon, par la bouche de la prêtresse Diotime, indique la voie à suivre pour découvrir la beauté des âmes. Elle passe par la contemplation d'un beau corps puis de tous les beaux corps avant de découvrir dans les belles âmes un degré de beauté supérieur. Alors peu à peu l'initié se défait de l'intérêt porté aux corps au point que " s'il trouve une âme de qualité dans un corps médiocrement beau, il n'en demandera pas plus, l'aimera, l'entourera de soins, enfantant et recherchant des paroles capables de rendre sa jeunesse meilleure" (210 b, trad. Philippe Jaccottet). Ce que Platon proposait était donc une méthode, c'est-à-dire un chemin, permettant certes de devenir meilleur mais passant par autrui. En revanche, dans ce passage de Diogène Laërce, c'est le spectacle de soi-même qui élève. La beauté du corps propre n'est pas l'objet des regards fascinés d'un sujet narcissique mais l'occasion d'une exigence: être par l'esprit à la hauteur de son corps. En somme la beauté physique est l' analogue perceptible d'une beauté morale à constituer, en regardant l'image reflétée dans le miroir comme l'incarnation d'un ordre à établir dans l'esprit. De même que le sculpté doit voir son visage de pierre comme modèle d'une imperceptible permanence (cf note du 25-10-05), le jeune homme doit voir son corps de chair comme un patron à suivre pour devenir meilleur. Ce qui est dit de la laideur prête à première vue à étonnement dans la mesure où elle est identifiée à ce qu'il faut cacher. Or, Socrate est selon le Banquet platonicien la Laideur faite homme et ostatentoirement revendiquée comme un leurre prenant au piège les naïfs et les superficiels incapables de dépasser les apparences. Qu'on se rappelle ce qu'en disait Alcibiade:

" Je déclare qu'il ressemble comme un frère à ces silènes (le silène est comme le satyre une chimère: mi-homme, mi-cheval) exposés dans les ateliers des sculpteurs, qui les représentent tenant un pipeau ou une flûte, silènes qui, lorsqu'on les ouvre par le milieu, laissent voir à l'intérieur des statuettes de dieux." (215 b)

Mais la laideur du jeune homme, elle, ne réserve pas de merveilleuses surprises, sous l'animalité humaine ne se cache pas la divine spiritualité. C'est en pédagogue que Socrate aborde ici la question: dans un souci éthique quel usage faire de ce que donne la nature quand c'est le pire qu'elle apporte ? Pas question bien sûr d'occulter sous les vêtements la laideur. Qu'on se rappelle la dénonciation dans le Gorgias du souci de bien habiller opposé à la volonté de former le corps par la gymnatique. C'est seulement l'éducation de l' esprit qui éclipsera le déplaisir causé par l'apparence transportée avec soi. Avant de devenir peut-être un Socrate qui affichera d'autant plus sa laideur qu'il saura qu'elle ne pèse rien à l'aune de sa valeur, le jeune doit prendre ses vilains traits et son corps difforme comme une chance paradoxale de progresser vers le meilleur.

mardi 25 octobre 2005

Socrate ou la représentation comme modèle du modèle.

Un étrange passage de Diogène Laërce donne fort à penser sur le portrait. Le voici:

" Il disait que ceux qui se font faire leur portrait en pierre l' étonnaient: toute leur attention va à la pierre, qu'elle soit tout à fait ressemblante, alors que d'eux-mêmes, ils n'ont cure, de sorte qu'ils ne se montrent pas ressemblants à leur statue." (II, 33, trad. de Michel Narcy)

Ce que Socrate condamne ici, c'est, je crois, l'absence du souci de soi; désireux de s'immortaliser dans la pierre, le puissant contrôle sa représentation jusque dans les moindres détails mais n'a au fond de souci que la reproduction de soi. Ce qui m'étonne un peu d'abord, c'est que la condamnation ne vise pas l'image qui idéalise mais celle qui répète comme une copie exacte les traits du portraituré. Ceci dit, mieux vaudrait songer à sa propre perfection qu'à celle d'une réplique en pierre de son propre visage. Mais l'élément vraiment surprenant est que cette sculpture qui ne devrait pas être faite, tant semble vaine cette glorification pétrifiée de son apparence, soit aussi envisagée comme modèle du visage vivant. Le modèle n'est plus la tête de chair et d'os sur laquelle le sculpteur doit régler ses gestes mais l' oeuvre de pierre à laquelle le sculpté doit s'efforcer de ressembler. Mais que peut bien signifier ressembler à sa statue ? Je fais l'hypothèse que ce qui est désirable, c'est l'imitation de l'immobilité des traits. L'inexpressivité du visage comme indice d'une impassibilité réussie. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas de prendre comme norme un visage irréel et flatteur que le sculpteur aurait substitué aux traits peut-être médiocres de l'homme réel. Bien plutôt il est question d'empire sur soi-même et de victoire continuelle sur les circonstances, la fortune et l'infortune. La tâche ne consiste donc pas à se donner un air qu'on n'a pas, mais à garder l'air qu'on a, sachant que tout conjure pour qu'on le perde, en somme se répéter inlassablement dans ce qu'on a de meilleur. Non pas se donner une contenance en se rigidifiant superficiellement dans une contraction douloureuse comme si on était le porteur las d'un masque de pierre mais prendre ce qui arrive autour de soi avec la même sérénité que le fait la sculpture de soi-même. L'enjeu n'est pas de se présenter aux autres comme on est représenté mais d'atteindre une tranquillité d'esprit telle que la présentation de soi coïncide avec la représentation. Je pense aux stoïciens et aux danseurs, férus dans l' art d'atteindre non l'immobilité morte du minéral mais la constance permanente de l' équilibre réussi. Pascal écrit dans les Pensées qu' "un portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir". Qu'on est loin ici de cette primauté donnée au modèle sur sa représentation ! Le portrait dans ces quelques lignes de Laërce n'est pas le décevant substitut aux yeux d'autrui de la personne absente, c' est l'image de soi qui aide à devenir soi-même. Que ce texte est finalement peu platonicien dans l'éloge qu'il fait d'une copie d'apparences !

mardi 18 octobre 2005

Socrate et Xanthippe (II)

Si j'en crois Diogène, Xanthippe frappait Socrate, qui refusait de rendre les coups. Ce qui m'intéresse, c'est la raison qu'il invoque:

" Une fois que, sur la place publique, elle l'avait dépouillé de son manteau, ses disciples lui conseillaient d'user de ses mains pour se défendre: "Oui, par Zeus, dit-il, pour que, pendant que nous échangeons des coups, chacun de vous dise: "Bravo, Socrate !", "Bravo, Xanthippe!" (II, 37)

La scène confine au burlesque mais ce que j'en retiens, c'est que Socrate ne veut pas donner aux autres le spectacle d'un combat où les jeux ne sont pas faits. Socrate ne doute pas de sa capacité de répondre mais de son aptitude à l'emporter. La violence est refusée comme occasion de mettre Socrate à égalité avec Xanthippe.Il préfère l'emporter moralement en endossant gaillardement le rôle honorable de la victime. Mais qu'il y ait eu volonté de dominer chez Socrate, la suite du texte le met peut-être en évidence:

" Il avait commerce (''je dois ici citer la précieuse et ô combien embarrassante note de Michel Narcy: " Suneinai a certes une acception plus large, mais la comparaison avec les cavaliers montant des chevaux fougueux invite à en souligner ici la connotation explicitement sexuelle'"'), disait-il, avec une femme acariâtre, tout comme les cavaliers avec les chevaux fougueux. "Eh bien, dit-il, tout comme eux, une fois qu'ils les ont domptés, maîtrisent facilement les autres, moi, de même, qui ai affaire à Xanthippe, je saurai m'adapter aux autres humains." (ibid.)

Certes la fréquentation de l'épouse a encore valeur d'exercice comme dans la pratique de la patience mais ici l'accent est clairement mis sur la domestication, si on peut dire, de Xanthippe. Tout se passe donc comme si la femme était le premier adversaire à dominer et celui qui en même temps assure des victoires à venir. Que l'occasion de la mise au pas soit l'acte sexuel (qui d'ailleurs tiendrait ici presque du viol) en rajoute à l'étrangeté de ce passage qui ne cadre pas du tout avec l'image canonique de Socrate. On peut cependant comprendre le texte autrement: de même que les cavaliers qui ont dompté des chevaux fougueux savent facilement s'y prendre avec les autres chevaux, de même Socrate qui a su comment supporter Xanthippe, la Pénible par excellence, saura supporter les autres humains. Mais la référence à l'acte sexuel s'intègre mal avec cette hypothèse de lecture, à moins de supposer que c'est Socrate qui est dominé sexuellement. Pourquoi pas finalement ? Robert Genaille en ne traduisant pas suneinai évite l'ambiguité et rend le texte plus correct:

"Il disait qu’il en était des femmes irascibles comme des chevaux rétifs. Quand les cavaliers ont pu dompter ceux-ci, ils n’ont aucune peine à venir à bout des autres. Lui-même, s’il savait vivre avec sa femme, en saurait beaucoup plus aisément vivre avec les autres gens."

A dire vrai, si on se rapporte au texte de Xénophon qui semble avoir été la source même de Diogène Laërce, il faut en conclure que la traduction conforme au sens de l'original est cette fois celle de Robert Genaille. Qu'on en juge:

" Comment se fait-il donc, Socrate, demanda Antisthène, si tu as cette opinion, que tu n'instruises pas Xanthippe et que tu t'accommodes de la plus acariâtre des créatures qui existent, je dirai même qui ont été ou qui seront jamais? — C'est que, répondit Socrate, je vois que ceux qui veulent devenir de bons écuyers se procurent non pas les chevaux les plus dociles, mais des chevaux fougueux, persuadés que s'ils parviennent à dompter de tels chevaux, ils pourront manier facilement les autres. J'ai fait comme eux : voulant vivre dans la société des hommes, j'ai pris cette femme, sûr que, si je la supportais, je m'accommoderais facilement de tous les caractères. » On trouva que ce propos ne manquait pas de pertinence. " (Le Banquet II, 10 trad. de Emile Chambry 1954)

Hypothèse: Diogène, en recopiant Xénophon, y a mis un peu du sien, ce qui fait un texte guère cohérent mais que Michel Narcy aurait rendu cependant avec exactitude. Diogène aura eu au moins le mérite de me faire penser à Socrate dans des situations tout à fait inhabituelles.

lundi 17 octobre 2005

Socrate et Xanthippe (I)

Je passe donc désormais au prestigieux disciple d'Archélaos, Socrate. Vu que nous disposons des textes de Platon et de Xénophon, que Diogène Laërce avait lui-même lus, ce que mon compilateur préféré a écrit sur le maître de Platon n'a donc rien de surprenant. Restent quelques sources d'étonnement. Voici la première. Il est généralement bien connu que la Pythie (prêtresse d' Apollon à Delphes) avait dit en réponse à une question de Chéréphon, disciple de Socrate, que "de tous les hommes sans exception, Socrate est le plus sage" (II, 37). Si elle ne donne pas de raisons, il n' est à première vue pas difficile d'en trouver dans la conscience qu' avait Socrate de ne pas être sage, sa nescience le mettant ainsi sur la voie de la recherche de la Vérité. Cela revient à dire que le vrai sage est finalement le philosophe car il est certain de ne pas être sage. Mais Diogène, lui, donne une autre explication de cette attribution à Socrate du titre de sage. Elle est en relation avec Xanthippe, la première femme de Socrate, la seule à être entrée dans la légende philosophique. Xanthippe se conduisait fort mal avec son mari, ne se contentant pas de l'injurier mais l'arrosant aussi. Or, ce qui fait la sagesse de Socrate, c'est qu'il transforme sa femme en phénomène naturel:

"Ne disais-je pas que Xanthippe en tonnant ferait aussi la pluie ?" (II, 36)

L'autre identification revient au même, bien qu'il s'agisse cette fois d'artefacts et non plus de phénomènes météorologiques:

" A Alcibiade, qui disait que Xanthippe, quand elle l'injuriait n'était pas supportable, "Pourtant moi, dit-il, j'y suis habitué, exactement comme si j'entendais continuellement des poulies ; et toi, d'ailleurs, dit-il, tu supportes les oies quand elles crient ? L'autre lui répondant: "Mais elles me donnent des oeufs et des oisons", "Moi aussi, dit-il, Xanthippe me donne des enfants." (II, 36-37)

Pour supporter Xanthippe, Socrate a la force d'imaginer que ses comportements intentionnels ne le sont pas et qu'elle ne le vise pas plus que la foudre qui le frapperait. Il y a peut-être un historique de la transformation par les philosophes des femmes en mécaniques insensées. Je pense entre autres à ce propos d' Alain daté de 1923, dirigé contre la psychanalyse et identifiant le cri d'une femme à un "cri de poulet mort" :

"Quand on appuie vivement sur la poitrine d'un poulet plumé et paré, et enfin mort à n'en point douter, on produit un cri d'angoisse de poulet qui est assez étonnant; mais croyez-vous que cette femme qui pousse un cri de surprise pense davantage ? Ce sont les muscles subitement réveillés et tendus qui resserrent vivement la poitrine."

Laissant de côté tout le parti qu'une lecture féministe pourrait faire de ces textes qu'il n'est pas forcément faux d'associer à une mysoginie philosophique, cette attitude socratique me semble en partie reprise par les stoïciens quand, à défaut de pouvoir modifier les hommes, ils décident de les supporter. Ainsi Marc-Aurèle a dans le même esprit recours à un arbre fruitier:

" De telles choses, par le fait de tels hommes (il se réfère aux méchants et à leurs méchancetés), doivent naturellement se produire ainsi, par nécessité. Ne pas vouloir que cela soit, c'est vouloir que le figuier soit privé de son suc." ´(Pensées pour moi-même livre IV , VI, trad. Meunier)

On remarque qu'à la différence du cri du volatile écrasé, autant la pluie que la poulie et le figuier sont utiles. Ce que Socrate d'ailleurs met en relief: cette femme orageuse et grinçante produit des enfants. Marc-Aurèle ira jusqu'à soutenir que le monde a besoin de ces gens insensés qui semblent troubler l' ordre du monde alors qu'ils en sont une des manifestations. Concluons: c'est pour récompenser la transformation imaginaire qu'il opère chaque jour sur son épouse que la Pythie glorifie Socrate du nom de sage. D'où cette définition: est sage quiconque est en mesure de faire comme si les comportements humains nuisibles avaient seulement des causes et pas de raisons. Mais nous verrons bientôt que Socrate n'a pas qu'une manière de s'y prendre avec sa mégère...

17 octobre 2005 | Lien permanent | Commentaires (0)

15 octobre 2005

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