Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 2 mars 2017

Stoïcisme ridé / stoïcisme lifté

À Sylvain C., sans qui je n'aurais pas connu le texte de Guillaume du Vair...

Guillaume du Vair a traduit en 1585 le Manuel d'Épictète, traduction publiée en 1591 et précédée d'une courte adresse au lecteur, terminée par ces lignes :

" Bien que la simple et fidèle version de ce livret, composé de belles pièces mal cousues et en termes nouveaux à notre langue, et outre particuliers à cette secte, dût sembler un peu rude, je n'y ai rien voulu changer, ayant seulement entrepris de le faire Français, et non pas éloquent. La vieillesse n'a point de plus beau fard que ses rides, ni les anciennes statues de plus précieuse couleur que le vernis de la terre d'où on les tire. Aussi que cette sorte de Philosophie-ci, qui est mâle et généreuse, cherche toute sa beauté en la force de ses nerfs et vigueur de ses muscles, et non en la délicatesse et clarté de son teint." (Plon, Paris, 1954, pp. 8-9)

Ce court texte donne en fait deux définitions distinctes de la beauté du stoïcisme. Il est beau en tant qu'il est ancien, aussi le mettre au goût du jour est-ce lui faire perdre cette beauté. Il est beau en tant qu'il est fort et non en tant qu'il est souriant ; rendre le stoïcisme sexy, c'est donc une deuxième manière de le priver de sa beauté. D'un côté la beauté de l'antique, de l'autre celle de la puissance. Il ne semble pas que ces deux beautés soient essentiellement liées : en effet, à sa naissance le stoïcisme nécessairement n'était beau que de la seconde manière.
Reste que voir le stoïcisme comme une philosophie belle par son antiquité et sa puissance ne contraint pas à une forme d'intégrisme stoïcien :

"Dans la dédicace de la Sainte Philosophie (1603), Guillaume évoque l'utilisation pour les basiliques chrétiennes de matériaux empruntés aux temples romains. Lui-même veut " transférer à l'usage et institution de nostre religion les plus beaux traits des philosophes païens ", ne cachant pas que ces modèles antiques doivent faire honte à tous ceux qui croient défendre la religion par la guerre civile et le massacre." (Maurice de Gandillac, La philosophie de la "Renaissance", Histoire de la Philosophie II, La Pléiade, 1973, p.310)

Il est clair néanmoins qu'amputée de sa (méta)physique, la statue stoïcienne est défigurée. Mais, perdant une de ses antiques parties, garde-t-elle encore sa puissance ? Certains prétendent que oui.

mercredi 7 décembre 2016

Marc-Aurèle revisited. Pierre Vesperini, impeccable restaurateur ?

Pierre Vesperini a publié en 2016 chez Verdier Droiture et mélancolie, sur les écrits de Marc-Aurèle, court ouvrage, passionnant et formidablement ambitieux. L'auteur veut en effet retirer l'empereur de la liste des philosophes stoïciens pour la raison qu'il ne serait ni philosophe ni stoïcien.
Pierre Hadot nous avait assuré que la théorie stoïcienne avait essentiellement une finalité pratique. Pierre Vesperini garde l'idée de finalité pratique des textes mais en révise le contenu : il ne s'agirait pas du tout d' accéder à une sagesse pratique; foin de l'intériorité, de la spiritualité, du perfectionnement de soi ! Ce qu'aurait eu en tête Marc-Aurèle, c'est de se servir des formules stoïciennes pour parvenir à accomplir son rôle d' Empereur. On peut donc lire ainsi le tItre de l'ouvrage : comment à coup de remèdes verbaux d'origine stoïcienne soigner sa mélancolie et se composer la belle extériorité droite à exhiber en public pour parvenir à ses fins politiques ? Marc-Aurèle ne se serait jamais intéressé à la vérité, pas plus qu'au système, il aurait cherché les représentations efficaces pour bien faire son job.
Je pensais que Marc-Aurèle se souciait de sa fonction sociale par stoïcisme, mais, à lire Vesperini, je devrais me faire à l'idée que l'empereur s'intéresse au stoïcisme à des fins strictement professionnelles.

Pierre Vesperini n'est pas un platonicien, il se méfie des Essences, des Formes et de leur Éternité; il ne croit pas qu' existe un objet qu'on pourrait convenablement désigner du nom de philosophie. "Philosophie antique" n'est donc qu'une expression vague. Nominaliste et empiriste, Pierre Vespirini, impeccable érudit iconoclaste, se plaît à contextualiser savamment. Il déteste qu'on croie en un Marc-Aurèle réfléchissant pour trouver la vérité relativement à des problèmes philosophiques pouvant passer d'une culture à l'autre et avoir une certaine intemporalité. En effet, dès qu'on est porté à lever les yeux vers le Ciel des Idées, Pierre Vesperini se presse de nous les faire baisser sur le hic et nunc qu' en essentialiste naïf on laissait de côté. On devinera que l'auteur se méfie du rationalisme en tant que confiance dans une raison passablement anhistorique.
Reste que Pierre Vesperini prétend nous faire connaître le vrai Marc-Aurèle, son savoir infini se plaisant à dégager l'empereur réel des interprétations qui l'ont humanisé, divinisé, modernisé, Pierre Hadot l'ayant, lui, christianisé (comme exemple de parfaite révision à la baisse, on peut lire les pages cruelles de l'épilogue, discret livre noir de Marc-Aurèle). En effet, même s'il aime bien Kühn et Foucault, Pierre Vesperini ne va pas jusqu'à scier la branche sur laquelle il est assis en présentant son portrait de l'empereur comme une interprétation idiosyncrasique. Tel un consciencieux restaurateur de peinture, il fait de son savoir le moyen de décaper la toile jusqu'à en retrouver les couleurs d'origine.

Bien sûr le livre fait peur. On sent bien le danger de cette inspiration nietzchéenne qui jouit de débusquer les propriétés accidentelles de Marc-Aurèle cachées par les multiples masques de Philosophe qu'on lui aurait fait porter. Qu'est-ce qui nous assure en effet que Pierre Vesperini ne va pas tous les casser, nos statues de philosophes antiques ? Et s'il contextualisait aussi Épictète au point de nous faire voir toutes ces sorties abruptes comme répondant à des fins circonstancielles ? Pire, s'il sortait de l'Antiquité ? En effet cet homme manifestement fort doué a aussi traduit Brecht, il pourrait donc nous contextualiser l'impératif kantien, l'esprit hégelien, le Dasein heideggerien etc.
On n'en est pas là certes, Pierre Vesperini prenant bien soin de préciser que Marc-Aurèle ne doit pas être confondu avec les philosophes stoïciens, ce qui veut dire que pour l'instant il en reconnaît l'existence.

Néanmoins le penchant de Vesperini à ausculter avec une infinie patience , avec un admirable amour de l'exactitude et de la précision, ce qu'on pourrait appeler le contexte de découverte des thèses de Marc-Aurèle, inquiète celui qui prend au sérieux tout autant le contexte de justification. Ne peut-on pas discuter philosophiquement de la vérité des thèses de Marc-Aurèle, même si l'on reconnaissait avec l'auteur qu'elles ont été formulées à des fins pratiques et très intéressées ? Si l'on prend assez la vérité au sérieux pour croire possible la connaissance d'un vrai Marc-Aurèle, pourquoi ne pas aussi poser la question de la vérité de ce qu'il a soutenu ?
Au fond, oui ou non, Marc-Aurèle avait-il raison ?

Signé : le Béotien.

dimanche 30 octobre 2016

Les balivernes antiques à notre secours ?

Dans un entretien en mai 2007 pour Philomag, Paul Veyne a dit :

"Un stoïcien à qui l’on fait mal souffre comme tout le monde. Tout ce qu’il peut faire, c’est mettre inutilement son point d’honneur à ne pas pousser des cris. Sénèque l’avoue lui-même : on n’y arrive jamais. Le stoïcisme est une énorme baliverne. Une faribole qui feint de croire que les pulsions, le corps n’existent pas. Même les saints craignent la mort ; on n’échappe pas à la condition humaine."

mercredi 4 novembre 2015

Dégonflement de métaphores ou le danger des galipettes verbales.

Sénèque dans le De ira mentionne les "ombres de passions", "le prélude des passions", et plus précisément "ce premier choc dont l'âme est ébranlée à la pensée d'une offense". En est affecté même le sage quand, face à une situation, il est contraint contre sa volonté de ressentir une émotion colérique, un premier mouvement d'emportement : Sandrine Alexandre dans Évaluation et contre-pouvoir, portée éthique et politique du jugement de valeur dans le stoïcisme romain (Vrin, 2014) se réfère à ce propos à des "quasi-passions", à des "réactions pré-passionnelles".
Or, je lis dans un passage des Mouettes (1942) de Sándor Márai une description fine de cet état d'impuissance affective dont même le philosophe le plus achevé, selon Sénèque, ne peut faire l'économie ; le personnage vient de voir entrer dans son bureau une jeune femme qui est l'exact portrait d'une autre femme aimée par lui il y a longtemps et qui s'est suicidée :

" Il a l'impression que le sang "envahit son coeur" mais en même temps il sait que ce n'est qu'une hyperbole littéraire, rencontrée dans des livres superficiels. Dans la réalité, ce "torrent de sang" est une impossibilité physiologique. Le sang retourne toujours naturellement vers le coeur mais cet étourdissement n'a rien à voir avec le rythme de la circulation sanguine. On rencontre souvent ce genre de lieu commun sentimental. Je suis pâle, se dit-il encore, et il se redresse, se tenant dans une pénombre protectrice car il ne veut pas que la femme remarque sa pâleur. " (Livre de poche, 2013, p.22)

C'est à travers les métaphores de la passion que le personnage a conscience de l'impact affectif. Or, c'est à ces expressions que s'applique ici le procédé de redescription dégradante : ces mots, loin de décrire au mieux ce qu'il ressent, sont ravalés au rang de stéréotypes de mauvaise littérature. Et par là-même la représentation que le personnage se fait de son propre état redevient exacte et banale. C'est affaire de machine corporelle, et en plus déformée par les clichés ! Mais l'affaire n'est pas si simple, car à ce premier état succède, tout autant contre son gré, une quasi-passion de joie et c'est encore une fois en désamorçant la bombe verbale à travers laquelle il en prend conscience que ce très haut fonctionnaire va parvenir à ne rien manifester :

" À présent, il pense : non, c'en est trop. Et cela le met soudain en joie.
Cette joie foudroyante, nerveuse, exagérée, traverse son corps, comme si une main d'une habileté démoniaque lui avait injecté quelque substance responsable de cette bonne humeur délirante et effrayante qui se répand en fourmillant dans ses membres. Il faut que je fasse très attention, se dit-il, sinon ça va dégénérer. Encore un instant et si ce maudit fourmillement et cette satanée démangeaison quelque part dans mon corps ou mon âme ou dans mes nerfs ne s'arrêtent pas, si je ne fais pas attention, si l'envie ne passe pas, je vais me mettre à rire... Rire ? Non, m'esclaffer, exploser, hurler ! À en frapper la table d'hilarité. À me jeter sur le divan, les poings serrés contre mon ventre, à me tenir les côtes tellement je hennirai ! Ça fera un scandale si je ne maîtrise pas cette compulsion que jamais encore je n'ai expérimentée de ma vie ; un esclandre tel que les employés surgiront de la pièce voisine, appelleront le ministère et les pompiers et m'enverront à l'asile et à la retraite. Dans une seconde, je vais me mettre à rire à pleine gorge, se dit-il ; ces mots-là il ne les aime pas, pense-t-il aussi. Mais ils se présentent à son insu, claironnant leur vulgaire signification avec gaieté et à pleins poumons comme s'ils rentraient enfin à la maison ; les mots se répandent dans son âme, prennent place et font des galipettes dans son cerveau et dans sa bouche ; encore une seconde et il les crachera sous forme de rire, il les crachera devant la jeune femme, sur le tapis, au milieu de la pièce, devant Dieu et le monde."

Ici Sandor Marai est un "un homme intellectuellement fort", expression de Robert Musil se désignant lui-même en tant qu'il se sert de la description de la réalité pour "surprendre des connaissances affectives et des ébranlements intellectuels que l'on ne peut saisir ni de façon générale ni conceptuellement, mais uniquement dans le papillottement des cas particuliers." (À propos des livres de Robert Musil, 1913 in Essais, p.48).

samedi 26 septembre 2015

Redescription dégradante et pouvoir d'abstraction.

Au coiffeur de Casanova en mesure d'admirer la beauté de la comtesse sans se fixer sur sa verrue et en connaissant exactement les conditions artisanales de la genèse de sa beauté, j'opposerai deux personnages de Kundera, F. qui parle ici et Jean-Marc auquel il s'adresse :

" - Je me vois debout devant toi, continua F., disant quelque chose sur les filles. Tu te rappelles, ça me choquait toujours qu'un beau corps soit une machine à sécrétions ; je t'ai dit que je supportais mal de voir une jeune fille se moucher. Et je te revois : tu t'es arrêté, tu m'as dévisagé et tu m'as dit d'un ton curieusement expérimenté, sincère, ferme : se moucher ? moi, il me suffit de voir comment son oeil clignote, de voir ce mouvement de la paupière sur la cornée, pour que je ressente un dégoût que je peux à peine surmonter." (L'identité, 1997).

F. et Jean-Marc n'ont pas besoin de mobiliser le procédé de redescription dégradante, tant spontanément ils sont enclins à dégrader le corps désirable. Tout au contraire, F., au moins, gêné manifestement par sa sensibilité à la machinerie secrétante des beaux corps, aurait dû s'entraîner à l'abstraction :

" Bien des hommes sont malheureux par manque de ce pouvoir d'abstraction. Le prétendant pourrait faire un bon mariage s'il pouvait seulement fermer les yeux sur une verrue au visage de sa bien-aimée, ou sur un vide dans sa denture. C'est bien une inconvenance particulière de notre faculté d'attention que de se fixer justement , fût-ce de manière involontaire, sur une défectuosité d'autrui, de diriger les regards sur un bouton manquant à la veste ou sur l'absence d'une dent ou sur un défaut coutumier d'élocution, de plonger par là l'autre dans la confusion, mais de gâcher aussi son propre jeu dans ses rapports avec lui. Quand l'essentiel est de bon aloi, c'est agir non seulement avec équité, mais aussi avec un sens avisé que de passer sur les côtés fâcheux d'autrui ou même de l'état momentané de notre propre fortune ; mais cette faculté d'abstraire est une vigueur d'esprit qui ne peut s'acquérir que par la pratique." (Kant, Anthropologie, La Pléiade, p.950)

Fermer les yeux sur une verrue est radicalement différent d'imaginer la matière neutre sur laquelle, comme on dit quelquefois aujourd'hui, survient la beauté. En effet, dans le premier cas, on s'efforce de ne pas voir le réel visible, alors que dans le second on vise à voir le réel invisible à l'aide de l'imagination affermie par la conception .
À propos, quand Marcel Duchamp, désireux de désenchanter l'oeuvre d'art, encourageait à pratiquer le ready-made inversé (prendre un tableau de Rembrandt pour table à repasser), n'était-il pas, à sa manière nihiliste, un héritier de Marc-Aurèle ?
Quant au psychanalyste, il s'est entraîné, lui, à faire abstraction de ce qui dans l'analysé n'est pas défectueux.

mardi 22 septembre 2015

Le coiffeur de Casanova, lucide et admiratif à la fois.

Dans le billet précédent, j'ai une fois de plus traité la question de la redescription dégradante mise en oeuvre par Marc-Aurèle, le stoïcien présupposant que voir une chose sous un aspect dégradant cause la fin de l'attrait exercé par cette chose. Mais est-ce vrai ?
Giuseppe, le coiffeur de Casanova à Bolzano, paraît reconnaître la réalité d'une beauté dont pourtant il connaît et les limites et les conditions de production. C'est du moins ainsi que le présente l'écrivain hongrois Sandor Márai dans La conversation de Bolzano (1940) :

" " La comtesse est-elle belle ? " demanda un jour l'étranger, avec plus de politesse et de détachement que d'intérêt. Le coiffeur se prépara à répondre. Il posa sur le rebord de la cheminée les fers à friser, les ciseaux et le peigne, leva sa main fine, blanche et libertine, avec de longs doigts, comme le curé qui bénit l'assemblée pendant la messe, il s'éclaircit la gorge et, d'une voix d'abord sourde puis chantante, avec des roulades aux inflexions de plus en plus aiguës, il commença : " La comtesse a les yeux noirs. Sur la joue gauche, près de son menton duveteux où se creuse une fossette, elle a une minuscule verrue que le pharmacien a déjà brûlée à l'acide sulfurique, mais qui a tout de même fini par repousser. La comtesse masque sa verrue avec une mouche." Il raconta tout cela, et d'autres détails encore, comme s'il récitait une leçon. Il parlait avec objectivité, comme un rapin qui rend compte des qualités et des faiblesses d'un chef-d'oeuvre, avec cette froide objectivité qui, dans sa bouche, correspondait à la plus haute admiration, une admiration plus forte et plus fervente que l'enthousiasme. Parce que Giuseppe voyait la comtesse tous les jours, avant le petit et le grand lever, au moment où les soubrettes brûlaient le duvet de ses jambes à l'aide de coquilles de noix chauffées, puis faisaient reluire les ongles de ses orteils avec du sirop, enduisaient d'huile son noble corps et parfumaient de vapeur d'ambre ses cheveux avant de les peigner. " La comtesse est belle !" dit-il sévèrement (...)" ( Le Livre de Poche, p.119-120 )

vendredi 18 septembre 2015

Pour être stoïcien, il faut avoir des yeux de lynx (de Béotie)

Dans son Évaluation et contre-pouvoir, portée éthique et politique du jugement de valeur dans le stoïcisme romain (2014), Sandrine Alexandre désigne du nom de procédé de redescription dégradante (p.160) la technique utilisée par Marc-Aurèle en vue de se détourner d'un bien en fait imaginaire mais ayant le mauvais effet de nous détourner d'un bien réel. Ainsi, dans le paragraphe VI 13 des Pensées, l'empereur philosophe redécrit-il un mets à base de poisson, un autre à base de viande, puis un vin réputé, puis, changeant de domaine, il se centre sur un vêtement prestigieux, la robe prétexte. Reste l'acte sexuel :

" Il est le frottement d'un boyau, avec un certain spasme, l'éjaculation d'un peu de morve." (p.159 du livre de Sandrine Alexandre)

Un moine bénédictin, Odon de Cluny, au 10ème siècle a lui aussi utilisé le même procédé à des fins ressemblantes (tourner vers Dieu) - du moins si Johan Huizinga dans Le déclin du Moyen-Âge (Paris, Payot, 1932) a bien raison de lui attribuer les lignes suivantes - :

" La beauté du corps est tout entière dans la peau. En effet, si les hommes, doués, comme les lynx de Béotie, d'intérieure pénétration visuelle, voyaient ce qui est sous la peau, la vue seule des femmes leur serait nauséabonde : cette grâce féminine n'est que saburre, sang, humeur, fiel. Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout... Et nous qui répugnons à toucher, même du bout du doigt, de la vomissure et du fumier, comment pouvons-nous désirer serrer dans nos bras le sac d'excréments lui-même."

Un tel procédé est-il encore utilisé aujourd'hui au service d'une grande cause éthique, religieuse ou philosophique ?
Il semble plutôt qu'on assiste à un mouvement inverse mais en dehors de toute visée morale : ce qui est sous la peau est désormais exposable, non plus seulement utile bien entendu à des fins didactiques mais proposé à l'appréciation esthétique, comme sont constamment offerts au public à des fins divertissantes les mouvements d'entrailles psychiques des uns et des autres, tous désireux de faire connaître leur secrète et chère intériorité.

jeudi 17 septembre 2015

Le stoïcisme aujourd'hui : ou religion ou technique psychologique ?

Dans Les sources du moi (1989), Charles Taylor a raison d'écrire :

" Chez les stoïciens, l'hégémonie de la raison était celle d'une certaine vision du monde selon laquelle tout ce qui arrive procède de la providence divine. Voyant cet ordre du monde, le sage est en mesure d'accepter et de se réjouir de tous les évènements qui surviennent dans cet ordre, et il se guérit ainsi de la fausse opinion que ces évènements importent en tant que satisfactions ou frustrations de ces besoins ou désirs individuels." ( Le Seuil, p.198)

Dans ces conditions, peut-on greffer le stoïcisme sur l'athéisme ?
Plus modestement, est-ce même cohérent de défendre l'éthique stoïcienne dans le cadre d'une conception strictement scientifique de l'univers et donc, au moins, agnostique sur la question de l'existence de la providence ?
J'en doute. En effet soit on réduit le stoïcisme à des recettes psychologiques dépourvues de leur justification métaphysique (et on peut alors faire, entre autres, des initiations au stoïcisme en vue par exemple de réduire les cas de burn-out chez les cadres...), soit on prend ce système au sérieux mais qui peut le faire aujourd'hui sinon un esprit, pour dire vite, religieux ?
Le croyant alors n'avance-t-il pas masqué, sous les traits du stoïcien contemporain ?
Certes le catholique fidèle aux dogmes de l' Eglise ne peut pas reprendre à son compte l'ontologie stoïcienne (ne serait-ce que parce qu'elle est matérialiste...). Pas plus ne peut le faire le juif ou le musulman. Mais il y a une religiosité qui flotte à la dérive des dogmes institutionnels. N'est-ce pas elle qui peut faire revivre le stoïcisme en s'ancrant alors dans des textes présentés désormais comme philosophiques et rationnels ?
Le stoïcisme 2015 ne serait-il quelquefois que l' avatar engageant d'une bien vieille croyance ?

mercredi 29 juillet 2015

Exercice spirituel en vue d ' être dans son corps comme un pilote dans son navire.

" Elle avait (...) inventé pour son usage personnel, une méthode originale d ' autopersuasion : elle se répétait que tout être humain reçoit en naissant un corps parmi des millions d ' autres corps prêts à porter, comme si on lui attribuait un logement pareil à des millions d ' autres dans un immense building ; que le corps est donc une chose fortuite et impersonnelle ; rien qu ' un article d ' emprunt et de confection. " ( Milan Kundera, Risibles amours, 1968)

jeudi 2 juillet 2015

Le patient stoïcien.

" Parlant de sa mère à qui il adresse à travers moi des reproches véhéments, un patient, rompu à l'exercice de l'analyse, ajoute : " Bien sûr, c'est la représentation que je m'en fais." Quel meilleur moyen d'atténuer les choses, de se protéger du désir et de la haine dirigés vers un être de chair : "Ce n'est qu'une représentation, toute subjective, n'allez pas croire que j'en sois dupe au point de la confondre avec la réalité." (Jean-Bertrand Pontalis, En marge des jours, 2002)

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