Les philosophes antiques à notre secours

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jeudi 6 mars 2008

Jankélévitch, Gracián et Epictète.

Dans Quelque part dans l'inachevé (Gallimard 1978), le philosophe Vladimir Jankélévitch fait un rapprochement inattendu entre Gracián et le philosophe stoïcien Epictète:

" Gracián a mis au point une défensive et une offensive, et forgé les armes du pénétrant impénétrable. En cela au moins il se rapproche d'Epictète, cet esclave à la merci d'un maître inhumain; Epictète est libre intérieurement d'une liberté autocratique: la forteresse intérieure, la citadelle inexpugnable du vouloir ne sont-elles pas aussi des images guerrières qui exaltent la toute-puissance du microcosme personnel ? Par son repli dans le château fort invisible, le vouloir propre échappe à la violence du pouvoir. Mais cette manoeuvre clandestine n'est pas réservée à l'état de guerre; si elle prend chez Gracián le visage implacable de la réussite ou chez Epictète le visage tout aussi implacable du silence et de la résistance, elle n'en est pas moins présente à chacun de nous, en chaque instant de la durée. Une part de nous-mêmes manoeuvre perpétuellement hors du champ des opérations officielles; notre dessein profond s'exprime sous mille masques, mille ruses qui le rendent parfois méconnaissable." (p.24-25).

C'est au fond n'importe quel philosophe stoïcien qui ne cesse de se penser comme esclave à la merci d'un maître inhumain, ce dernier pouvant se manifester autant à travers un maître inhumain au sens propre qu'à travers les revers de fortune, les maladies, la mort.
Mais transformer le stoïcien en autocrate en guerre avec le monde n'est que partiellement éclairant. Car le stoïcisme est une adhésion justifiée par la raison à l'ordre du monde. Si "le vouloir propre échappe à la violence du pouvoir", c'est parce qu'il se conforme à un ordre du monde dont cette violence est une des manifestations bonnes et nécessaires. Pour résumer, ces lignes confèrent à Epictète une dimension anachroniquement romantique. La sagesse stoïcienne prend des allures fausses de fuite individualiste. Or, le stoïcien a à coeur de se conformer dans la limite du raisonnable aux "opérations officielles". Il n'avance pas non plus masqué: l'impassibilité de son visage ne cache rien, elle donne seulement à voir l'apathie parfaite à laquelle il tend.
S'il fallait à tout prix incarner dans une figure philosophie antique la ruse et le masque, je choisirais - et encore à la rigueur, ce qui veut dire sans rigueur - l'épicurien, porté qu'il est à identifer le "respect" des "opérations officielles" au conformisme indispensable à sa tranquillité d'esprit. L'épicurien navigue entre les écueils sociaux car à participer aux jeux collectifs institués, il sait courir, loin de ses amis, le risque de couler.

dimanche 20 janvier 2008

Pascal / Epictète

Pascal écrit:

“Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade ; quand on l’est, on prend médecine gaiment : le mal y résout. On n’a plus les passions et les désirs de divertissement et de promenades, que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes, que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent, parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas. » ( 109 Ed. Brunschvicg Hachette 1922 p.382-383)

Brunschvicg ajoute la note suivante : « Le Manuel d’Epictète contient cette maxime célèbre : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils ont sur les choses. » (V) »

A dire vrai, cette note ne me paraît pas pertinente. Epictète oppose la chose à ce que la passion nous fait voir d’elle, son but étant de développer la compréhension de la chose hors passion, si on peut dire. Pascal en revanche oppose deux sortes de passions, celles de la santé et celles de la maladie et affirme que les passions de la maladie, accordées à elle, la rendent vivable. La fin est de produire chez le lecteur non un mouvement de maîtrise de soi destiné à en finir avec les passions mais une prise de conscience de la variété des passions et de la fonction finalement psychologiquement salutaire de la variation passionnelle.

vendredi 28 décembre 2007

Peut-on encore être stoïcien ?

Dans le Gai savoir (1882-1887), Nietzsche, renversant la hiérarchie platonicienne, donne l’artiste comme modèle au philosophe :

« Ce qu’il faut apprendre des artistes. Quels moyens avons-nous de rendre pour nous les choses belles, attrayantes et désirables lorsqu’elles ne le sont pas ? – et je crois que, par elles-mêmes, elles ne le sont jamais ! Ici les médecins peuvent nous apprendre quelque chose quand par exemple ils atténuent l’amertume ou mettent du vin et du sucre dans leurs mélanges, mais plus encore les artistes qui s’appliquent en somme continuellement à faire de pareilles inventions et de pareils tours de force. S’éloigner des choses jusqu’à ce que nous ne les voyons plus qu’en partie et qu’il nous faille y ajouter beaucoup par nous-mêmes pour être à même de les voir encore – ou bien contempler les choses d’un angle, pour n’en voir plus qu’une coupe – ou bien les placer de telle sorte qu’elles se dissimulent en partie et ne permettent que des échappées en perspective – ou bien encore les regarder à travers du verre colorié ou sous la lumière du couchant – ou bien enfin leur donner une surface et une peau qui n’a pas une transparence complète : tout cela il nous faut l’apprendre des artistes et, pour le reste, être plus sages qu’eux. Car chez eux cette force subtile qui leur est propre cesse généralement où cesse l’art et où commence la vie ; nous cependant , nous voulons être les poètes de notre vie, et cela d’abord dans les plus petites choses quotidiennes ! » (299 éd. Lacoste 1993)

Lisant ce texte, j’ai pensé à Marc-Aurèle écrivant au livre IV de ses Pensées :

« D’ailleurs, tout ce qui est beau, de quelque façon que ce soit, est beau par lui-même, se termine à lui-même et n’a pas la louange comme partie de lui-même. L’objet qu’on loue n’en devient en conséquence ni pire ni meilleur. Je dis cela même des choses que l’on qualifie communément de belles, comme les objets naturels et les objets fabriqués. Ce qui est essentiellement beau a-t-il besoin d’autres choses ? De rien de plus que la loi, de rien de plus que la vérité, de rien de plus que la bienveillance ou la pudeur. Quelle est celle de ces choses qui est belle parce qu’on la loue ou qui se corrompt parce qu’on la critique ? L’émeraude perd-elle de sa valeur, si elle n’est pas louangée ? Et l’or, l’ivoire, la pourpre, une lyre, une épée, une fleur, un arbuste ? » (XX trad. Meunier 1964 GF )

Pour un philosophe d’inspiration stoïcienne, tout l’art consiste à parvenir à voir les choses telles qu’elles sont, laides ou belles mais toujours nécessaires au double sens de ce mot, c’est-à-dire non contingentes et utiles à la vie du monde. Il ne s’agit pas pour lui de donner à la matière du réel une forme née de son imagination, bien plutôt de conformer à la Norme du Réel sa matière psychique, chaotique et fantaisiste. Non pas poétiser sa vie ("der Dichter seines Lebens") mais éliminer impitoyablement de la perception du Réel tout ce que chacun est porté à y ajouter en suppléments subjectifs, horribles ou délicieux.

Entre les deux conceptions de la vie philosophique, une révision à la baisse radicale de la valeur de la réalité.

Il semble donc qu’il y a au moins deux manières d’être stoïcien aujourd’hui : l’une archaïque, pré-kantienne, philosophiquement réactionnaire, se fonde sur une raison humaine dont la possibilité de l’accès à l’Absolu Réel n’est pas mise en doute ; l’autre, revenue de la confiance en sa portée ontologique, réduit sur fond de désillusion totale le stoïcisme à des recettes psychologiques efficaces . C’est ce stoïcisme-là que Paul Veyne décrit dans son avant-propos à son édition de Sénèque :

« Le stoïcisme devient pour les Modernes le moyen de survivre en un monde où il n’y a plus de dieu, plus de nature (tout est arbitraire culturel), plus de tradition et plus d’impératif (car l’impératif catégorique n’est que la sublimation de l’obligation sociale). Là où le stoïcisme affirmait le plein et la certitude d’un happy end de la condition humaine (il me semble que sur ce point Veyne confond le stoïcisme avec une conception téléologique de l’histoire, du type du marxisme ! En effet il n’y a pas de début ni de fin de l’histoire dans le monde stoïcien), nous voyons le vide et le ressassement de l’éternel retour des cartes du jeu humain. » (p.VI Laffont 1993).

Entre le paléo-stoïcisme hard et antique et le néo-stoïcisme light des post-modernes, y a-t-il des voies qui conduiraient à des retrouvailles modernes avec cette ancienne philosophie ?

jeudi 6 décembre 2007

Antique / romantique: une question de reste.

" L'antique est dans la division de l'idéel par le réel un chiffre qui ne laisse pas de reste; le romantique donne toujours des fractions" écrit Kierkegaard dans son Journal en mars 1836 (textes choisis par Jean Brun et traduits par Tisseau P.U.F. 1972).

Cette définition de l'antique convient excellemment à mes yeux au stoïcisme et nous conduit quasi tous à nous caractériser comme romantiques.

mardi 4 décembre 2007

« Une veine stoïcienne » bien peu stoïcienne.

Dans Les causes et les raisons (1995), Ruwen Ogien écrit :

« Même si l’idée peut nous paraître saugrenue à première vue, nous n’excluons pas la possibilité que le verbe « choisir » s’applique à l’action révolue, accomplie, plutôt qu’à ce qui se passe avant l’action, comme lorsqu’on dit, dans une veine stoïcienne, que nous choisissons ce qui nous arrive, ce qui signifie tout simplement que nous acceptons d’en prendre la responsabilité. » (p.75)

Ces lignes me laissent dubitatif.

Pour une première raison : si quelque chose nous arrive, ce n’est pas nécessairement une action (par exemple je suis blessé par la chute d’une branche d’arbres) et si c’est une action, autrui en est l’agent (par exemple, autrui m’adresse la parole). Au sens strict, ce qui m’arrive est donc de mon point de vue une passion . L’opération évoquée par Ogien reviendrait donc à transformer après coup une passion en action : dans la première situation, on dirait « j’ai choisi d’être blessé par la branche » ; on remarque que cette redescription est fausse puisque je ne me suis pas placé intentionnellement sous la branche pour être blessé ; dans la deuxième situation, on dirait: « j’ai fait en sorte qu’autrui m’adresse la parole » ; peut-être mais reste que la responsabilité est relative à l’action de faire en sorte qu’autrui me parle et non à celle de parler (c’est bien autrui qui me parle même si j’ai agi pour qu’il parle).

Pour une deuxième raison qui à dire vrai motive à elle seule l'écriture de ce billet : je ne retrouve pas le stoïcisme dans l’idée que le stoïcien prend la responsabilité de ce qui lui arrive. Il me semble que dans cette philosophie il en va plutôt ainsi : il dépend de moi d’accepter ou non ce qui ne dépend pas de moi. Mais accepter ce qui ne dépend pas de moi ne veut pas dire le choisir. Le stoïcien a conscience que ce qui ne dépend pas de lui est de l’ordre du destin et il en est bel et bien affecté. En revanche ce qu’il choisit est de se représenter ce qui lui est arrivé comme étant conforme à la nature (à la raison, à Dieu : ce sont des synonymes). Il ne prend donc pas la responsabilité de ce qui ne dépend pas de lui (ce serait un manque de lucidité) mais celle de voir ce qui ne dépend pas de lui comme étant conforme à la nature. L’effet attendu d’une telle redescription est la tranquillité de l’âme dans la mesure où la positivité métaphysique de ce qui lui arrive, aussi négatif que cela soit pour lui en tant qu'individu singulier, le prive des raisons de se mettre en colère ou d’éprouver une quelconque passion. En fait le stoïcien ne transforme pas ce qui lui arrive en action personnelle mais en action divine (raisonnable, naturelle) ; une telle transformation ne supprime pas sa passivité mais les passions naissant d’une interprétation fausse de sa passivité.

Finalement l'idée évoquée par Ogien me paraît saugrenue même à deuxième vue !

samedi 24 novembre 2007

Echec de la réduction stoïcienne des choses à ce qu'elles sont ?

" Imaginer ses dix mètres d'intestin ? Imaginer son squelette ? Imaginer les aliments qui circulaient dans l'oesophage, qui entraient dans son estomac ? Et puis le reste, y compris le côlon ? Imaginer ses poumons, mous, rougeâtres, bas morceaux de boucherie ? Rien à faire. Elle était sa belle, sa pure, sa sainte." (Belle du seigneur Albert Cohen Folio p.1077-1078)

vendredi 9 novembre 2007

A propos de la réduction stoïcienne des choses à ce qu'elles sont vraiment.

Lisant Belle du seigneur (1968) d’Albert Cohen, je découvre une pensée du seigneur (Solal) relative à sa belle (Ariane) qui évoque indirectement le stoïcisme :

« Elle doit peser soixante kilos, et là-dessus quarante kilos d’eau, pensa-t-il. Je suis amoureux de quarante kilos d’eau, pensa-t-il » (p.484 Folio)

Cela me rappelle en effet une pensée de Marc-Aurèle :

« Oui, représente-toi bien dans ton imagination, à propos des mets et de tout ce qu’on mange, que c’est ici un cadavre de poisson, là un cadavre d’oiseau ou de porc, et d’autre part que le Falerne est du suc de raisin, la robe de pourpre des poils de brebis mouillés du sang d’un coquillage ; à propos de l’accouplement, un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagnée d’un spasme » (Pensées VI 13 in Les Stoïciens La Pléiade)

Les deux passages supposent que la description vraie des choses et des êtres consiste à les réduire à leurs caractéristiques physiques objectives. On peut mettre en question ce réductionnisme physicaliste en se demandant si seuls des jugements de ce type peuvent être qualifiés d’objectivement vrais ; or, il me semble objectivement vrai que par exemple la robe de pourpre à laquelle se réfère Marc-Aurèle est dans la culture à laquelle il appartient un vêtement relatif à des fonctions sociales précises. On peut aussi se demander si certaines phrases, formées par le réductionniste physicaliste dans le but (illusoire ?) de calmer ses passions, sont sensées : certes, sous une certaine description, Ariane est constituée de 40 kilos d’eau, mais « être amoureux de 40 kilos d’eau » est-ce une expression intelligible ? Certains jubileront de sa dimension démystificatrice ; mais je serais plutôt enclin à la voir comme une sorte de chimère linguistique. Une chimère est un animal imaginaire constitué de parties d’animaux différents (le sphynx, le satyre etc) ; on pourrait alors appeler chimère linguistique une phrase constituée de plusieurs jeux de langage différents : dans le cas de la robe de pourpre, il s’agirait du jeu de langage de la politique et de celui de la confection ; quant à la phrase de Solal, sur le modèle de celle de Marc-Aurèle relative à l’accouplement, elle naîtrait de rencontre incongrue du jeu de langage de l’amour et de celui de la biologie.
On pourrait bien sûr tout de même soutenir qu’une telle incongruité élargit notre connaissance. En plus, chaque fois qu’on a fait une découverte scientifique concernant un objet du monde ordinaire, n’a-t-on pas associé de manière insolite (mais vraie) des prédicats incongrus à un sujet qui dans les jeux de langage non scientifiques était caractérisé bien autrement ? La table sur laquelle j’écris maintenant n’est-elle pas constituée essentiellement de milliards de particules élémentaires tourbillonnant dans le vide ? Certes mais serait-il sensé d’affirmer que lorsque j’ai acheté cette table, j’ai acheté des milliards de particules élémentaires tourbillonnant dans le vide ? Améliorerait-on un poème ou un roman contenant le mot « soleil » chaque fois qu’on remplacerait le mot en question par la définition physique de l’objet en question ?La pertinence d’un mot dans une phrase ne vient pas tant du caractère objectif de la définition dont il est porteur que de son adéquation par rapport aux intentions du locuteur. En somme, dire qu’on aime 40 kilos d’eau, c’est peut-être moins dire la vérité de l’amour que commencer d’aimer moins celle dont on parle...

mardi 25 septembre 2007

Flash-back: Marc-Aurèle le stoïcien (121-180) et Helvétius le matérialiste (1715-1771).

Helvétius (cité par Althusser in Les problèmes de la philosophie de l’histoire. Cours à l’Ecole Normale Supérieure 1955-1956 in Politique et histoire de Machiavel à Marx Le Seuil 2006):

« Il faut prendre les hommes comme ils sont » (De l’esprit I 4 p.45 Marabout Université)
« S’irriter contre les effets de leur amour-propre, c’est se plaindre des giboulées de printemps, des ardeurs de l’été, des pluies de l’automne et de glaces de l’hiver » (ibid.)
« L’homme d’esprit sait que les hommes sont ce qu’ils doivent être ; que toute haine contre eux est injuste ; qu’un sot porte des sottises comme le sauvageon des fruits amers ; que l’insulter c’est reprocher au chêne de porter le gland plutôt que l’olive » (II, 10, p.105)

Marc-Aurèle in Pensées (trad. de Bréhier revue par Pépin) :

« De tels êtres viennent naturellement telles choses, c’est une nécessité ; vouloir qu’il n’en soit pas ainsi, c’est vouloir la figue sans le suc. » (IV 6)
« Tout ce qui arrive est aussi ordinaire et connu d’avance qu’une rose au printemps ou les fruits en été : tels sont la maladie, la mort, le blasphème, la ruse et tout ce qui réjouit ou peine les sots. » (IV 44)
« Songe qu’il n’est pas moins honteux de s’étonner de voir un figuier porter des figues, que de trouver étrange que le monde porte telles ou telles choses dont il est porteur ; pour un médecin aussi et pour un pilote, il est honteux de s’étonner que ce malade ait la fièvre ou qu’il y ait des vents contraires. » (VIII 15)

Si le prix à payer pour être sage est la négation de toute contingence, n’est-ce pas un peu coûteux ?

mercredi 9 mai 2007

Flash-back: Epictète, al-Kindî et le bateau.

Dans le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (1996), dirigé par Monique Canto-Sperber, Charles Butterworth consacre un article à la philosophie morale de l’Islam ; il y évoque le philosophe médiéval al-Kindî (800-866) et un de ses ouvrages, l’Epître à propos d’un stratagème pour repousser les chagrins. Ce livre est construit autour d’une allégorie destinée à convaincre du caractère toujours négatif de la possession, quelle qu’elle soit. Voici comment Butterworth la présente :

« Notre passage à travers ce monde de corruption ressemble à celui des gens embarqués sur un bateau et qui vont « vers un but, leur propre lieu de repos, qu’ils espèrent atteindre ». Lorsque le bateau s’arrête afin qu’ils puissent vaquer à leurs affaires, quelques-uns le font en vitesse et retournent trouver des sièges larges et commodes. D’autres, qui, eux aussi, s’acquittent vite de leurs tâches mais font une pause pour regarder les beaux paysages autour d’eux et pour se réjouir des arômes délicieux, reviennent au navire et trouvent des sièges plus étroits et moins commodes. D’autres encore, qui errent ici et là ramassant des objets, ne trouvent que des places incommodes et sont très gênés par ce qu’ils ont rapporté. D’autres, enfin, s’éloignent du bateau, tellement épris de la beauté de la nature autour d’eux et des objets à ramasser qu’ils oublient leurs affaires actuelles et même le but du voyage. Parmi ces derniers, ceux qui entendent l’appel du capitaine et reviennent avant que le bateau ne parte, trouvent des places très inconfortables. Quelques-uns s’éloignent tellement du bateau qu’ils n’entendent jamais l’appel du capitaine ; laissés derrière, ils périssent dans des conditions horribles. Quant à ceux qui sont revenus au bateau chargés d’objets, ils souffrent tant à cause de l’étroitesse de leurs places, l’odeur de leurs possessions en train de se décomposer et le mal qu’ils se donnent pour les protéger qu’ils deviennent malades, et quelques-uns meurent. Seuls les deux premiers groupes arrivent à la fin du voyage sains et saufs, mais même les hommes du deuxième groupe sont néanmoins très gênés par l’étroitesse de leurs sièges. » (p. 741)

Je pense à un autre bateau et à d’autres passagers, ceux dont parlait le stoïcien Epictète à Nicopolis vers 108, discours qu’écoutait attentivement son disciple Arrien et qu'il rapporta ainsi dans le Manuel :

« Comme au cours d’une traversée, quand le navire a jeté l’ancre dans un port, si tu en descends pour aller chercher de l’eau fraîche, tu peux ramasser une chose accessoire au bord du chemin, un coquillage, une petite racine, il te faut pourtant avoir l’esprit tendu vers le bateau et te retourner constamment, de peur que peut-être le pilote ne t’appelle, et que, s’il t’appelle, tu doives abandonner toutes ces choses, afin que tu ne sois pas embarqué dans le navire, ficelé comme un mouton, de la même manière, dans la vie, si, à la place d’une petite racine, ou d’un coquillage, on te donne une femme et un enfant, rien n’empêche. Mais si le pilote fait retentir son appel, cours vers le navire en laissant toutes ces choses, sans te retourner en arrière. Et si tu es vieux, ne t’éloigne pas un moment loin du navire, de peur qu’il arrive que tu manques à l’appel. » ( traduction de Pierre Hadot Classiques de poche p.168).

Certes entre les deux textes, il y a des différences. Entre autres : dans la parabole stoïcienne, descendre du bateau, c’est naître ; y monter, c’est mourir. En revanche, dans celle de al-Kindî, la vie est l’ensemble que constitue la traversée et les haltes. Le point de départ du voyage, c’est la naissance ; son point d’arrivée, c’est la mort.
Je note aussi que, si al-Kindî disqualifie toute possession, c’est seulement l’attachement à la possession que le stoïcisme condamne. Enfin, s’il semble que dans les deux cas l’identité du capitaine n’est pas douteuse, c’est le prophète dans le texte médiéval et Dieu dans le texte antique. Mais bien sûr le Dieu du texte médiéval n’a pas grand-chose à voir avec le Dieu stoïcien. Le premier est révélé par le Coran (mais démontrable par la raison, expliquera plus tard Averroès) ; le second est connu seulement par la raison car en effet les stoïciens sont supposés savoir et ne croire en rien.

Reste l’idée commune que la vie sur terre doit être ordonnée en fonction de la navigation en mer…

vendredi 2 février 2007

Nietzsche et le stoïcien sous la pluie.

Dans Vérité et mensonge au sens extra-moral (1873), Nietzsche dénonce autant le scientisme que toute conception de la philosophie comme connaissance de l’absolu. Reprenant à Schopenhauer son interprétation de Kant et précisément des formes a priori de la sensibilité (espace et temps), sur fond de deuil du Réel associé à « un x pour nous inaccessible et indéfinissable » (Ecrits posthumes Gallimard p. 282), il oppose à l’homme intuitif qui domine la vie par la création artistique l’homme conceptuel qui la domine à sa façon, en niant le temps et l’individualité et en échafaudant, dans le même mouvement, des taxinomies qui visent par la détermination des essences génériques à l’intemporalité (même s’il faut toujours reprendre, pour le perfectionner, le projet classificateur). Il va de soi que l’homme intuitif a la préférence de Nietzsche par le consentement éclairé qu’il donne à l’apparence et à l’éphémère.
Or, le texte se termine par un portrait ambigu de l’homme conceptuel tel que l’illustre exemplairement le stoïcien. Après avoir mis en relief combien peut souffrir (et jouir) l’homme intuitif (vu qu' aucune connaissance vraie du monde ne vient relativiser ce qu’il ressent), Nietzsche dans les ultimes lignes de son opuscule présente ainsi le disciple de Zénon :

« Combien est différente, au sein d’un destin tout aussi funeste, l’attitude de l’homme stoïque, instruit par l’expérience et maître de soi grâce aux concepts ! Lui qui d’ordinaire ne cherche que la sincérité, la vérité, ne cherche qu’à s’affranchir de l’illusion et qu’à se protéger contre des surprises envoûtantes, lui qui fait preuve, dans le malheur, d’un chef-d’œuvre de dissimulation, comme l’homme intuitif dans le bonheur : il n’a plus ce visage humain tressaillant et bouleversé, mais porte en quelque sorte un masque d’une admirable symétrie de traits ; il ne crie pas et n’altère en rien le ton de sa voix. Lorsqu’une bonne averse s’abat sur lui, il s’enveloppe dans son manteau et s’éloigne à pas lents sous la pluie. » (trad. de Michel Haar et Marc B. de Launay)

Quel beau portrait de l’adversaire dans l’adversité !
Un stoïcien pourrait quasiment reprendre à son compte toute la description. Il ne censurerait rien des premières lignes si ce n’est peut-être la référence à la sincérité. Il ne me semble pas en effet que ce soit une vertu stoïcienne, si l’on entend par elle, une relation avec autrui (je m’appuie entre autres sur ces textes d’Epictète où il recommande de prendre un visage – et surtout pas un cœur -de circonstance quand l’exige le devoir intrinsèque au rôle). Certes, s’il s’agit de ne jamais cesser de se dire à soi la vérité (sous une forme du genre : « cela paraît ceci mais au fond ce n’est que cela), le terme de sincérité, dans ces limites-là, peut convenir.
Poursuivant sa lecture, le stoïcien barrerait calmement « dissimulation » pour le remplacer par « constance » ou « fermeté ». Il supprimerait aussi « porte en quelque sorte un masque » et lui subsituerait simplement « montre ». Rien d’autre à caviarder en effet dans ce « gros plan » de visage impassible, tant Nietzsche attribue au philosophe la qualité de parfait comédien. Mais comédien de soi-même : pas besoin de supposer quelque insensé dans les parages, fuyant la pluie à toutes jambes.

Reste que c’est triste (et sans doute combien lucide !) si le mieux qu’on puisse faire n’est que la comédie à soi-même de la sagesse ! Et dire qu’il ne s’agit pourtant que d’une pluie…

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