Les Stoïciens opèrent une réduction des choses à leurs constituants
objectifs afin de les détacher de toutes les propriétés qui font courir le
risque à celui qui les reconnaît de perdre le contrôle de lui-même.
Ainsi un garçon de café stoïcien devrait réduire un pourboire à une quantité de
métal.
En effet, vu qu’on ne peut pas passer de « ce pourboire n’est pas très
généreux » à « cette quantité de métal n’est pas très généreuse », la
mesquinerie des clients le laisserait impassible. Cependant s’il opérait une
telle réduction systématiquement, il ne pourrait pas accomplir sa fonction
sociale comme il se doit, ce à quoi s’oblige pourtant tout stoïcien. Par
exemple remercier le client généreux (ce qu’on attend de tout garçon honoré
d’un pourboire généreux) implique l’identification de ce qui est laissé par le
client comme pourboire généreux.
Le garçon de café stoïcien paraît donc condamné à un va-et-vient entre
réduction et identification coutumière. L’identification coutumière serait
requise chaque fois qu’elle conditionnerait l’accomplissement correct de la
tâche (ainsi dans un grand restaurant le serveur malhabile qui souillerait la
nappe de gouttes de vin ne devrait pas réduire les traces à des modifications
chimiques) ; en revanche la réduction serait impérative chaque fois
qu’elle conditionnerait le contrôle de soi. Il y a alors une tension forte
entre les deux attitudes car le contrôle de soi professionnel va dans le sens
inverse du contrôle de soi éthique, vu que la réduction dessert le premier et
sert le second.
On peut résoudre à première vue la contradiction en envisageant que le garçon
de café fasse comme s’il reconnaissait la valeur du pourboire, comme s’il avait
honte d’avoir taché la nappe etc. On peut cependant se demander dans quelle
mesure ne pas tenir pour vraies les croyances inhérentes à l’exercice d’une
profession n’est pas un obstacle à l’exercice en question. Entre quelqu’un qui
joue au garçon de café et un garçon de café, il n’y a pas peut-être pas
seulement la différence intérieure qu’on pourrait apprécier variablement selon
qu’on reconnaît ou non la valeur des habitus, il y a peut-être aussi différence
objective dans l’accomplissement de la fonction ( peut-on désirer faire quelque
chose sans tenir pour vraies toutes les croyances qui justifient le faire en
question ?).
Stoïcisme
vendredi 24 avril 2009
Le garçon de café stoïcien.
Par Philalèthe le vendredi 24 avril 2009, 11:44
mercredi 25 mars 2009
Voir dans les choses autre chose que de simples choses: vice ou vertu ?
Par Philalèthe le mercredi 25 mars 2009, 14:24
Devenir stoïcien implique remettre les choses à leur place, les séparer de
toutes leurs connotations, les réduire à leur matérialité neutre. Par exemple,
comme l'écrit Marc-Aurèle, ne voir dans un mets précieux que le cadavre d'une
bête, dans un vin rare que des raisins écrasés. On pourrait identifier là un
appauvrissement de la perception, une renonciation paradoxale à la capacité d'
estimer finement les nuances et les contextes. Mais ce que je souhaite
souligner aujourd'hui, c'est l'extrême difficulté de l'exercice non pas en
lui-même et intemporellement mais en relation avec l'image des choses qui
accompagne ce que Jean-Pierre Vernant appelle dans L'individu, l'amour,
la mort (1989) "le corps présocratique".
Lisons par exemple ces lignes où les armures sont essentiellement autre chose
que des pièces métalliques travaillées d'une certaine manière:
" Les puissances qui, pénétrant le corps, opèrent sur sa scène intérieure pour le mouvoir et l'animer trouvent hors de lui, dans ce que l'homme porte ou manie: vêtements, protection, parure, armes outils - des prolongements permettant d'élargir le champ de leur action et d'en renforcer les effets. Prenons un exemple. L'ardeur du menos brûle dans la poitrine du guerrier; elle brille dans ses yeux; parfois, dans des cas exceptionnels où elle est portée à incandescence, comme chez Achille, elle flamboie au-dessus de sa tête. Mais c'est elle encore qui se manifeste dans l'éclat éblouissant du bronze dont le combattant est revêtu: montant jusqu'au ciel, la lueur des armes qui provoque la panique dans les rangs ennemis est comme l'exhalaison du feu intérieur dont le corps est brûlé. L'équipement guerrier, avec les armes prestigieuses qui disent la carrière, les exploits, la valeur personnelle du combattant, prolonge directement le corps du héros; il adhère à lui, s'apparente à lui, s'intègre à sa figure singulière comme tout autre trait de son armorial corporel." (Oeuvres II p.1318)
La tâche de l'élève stoïcien est donc multiple: défaire la chose des corps
environnants, l'abstraire de sa fonction, en faire quasi une réduction
physicaliste. En guise d'entraînement lire Homère comme un bêtisier, comme le
catalogue de toutes les projections délirantes, de toutes les associations
confuses.
Reste que, stoïcisme mis à part, les descriptions homériques sont peut-être,
phénoménologiquement parlant, fort perspicaces.
vendredi 6 mars 2009
La corrida, le torero et le stoïcien.
Par Philalèthe le vendredi 6 mars 2009, 18:22
Francis Wolff a publié en 2007 une Philosophie de la
corrida. Dans ce livre incontestablement brillant, il se propose de
"faire d'un objet d'amour un objet de pensée" (p.9).
Dans le chapitre III "Être torero", il souligne longuement l'identité de
l'éthique du torero et de celle du stoïcien:
" C'est une éthique de l'ascèse (par opposition aux morales du bien-être), c'est une éthique de l'être (par opposition aux morales de l'action), c'est une éthique de l'individu d'exception, sage ou héros (par opposition aux morales communes), c'est une éthique internaliste de l'identification à son office - son costume si l'on veut -, par opposition aux morales de l'obéissance à des commandements extérieurs. C'est une éthique de la mise en scène de son propre détachement vis-à-vis de l'accidentalité et de la mort (par opposition aux morales de l'authenticité). C'est une éthique de la liberté par le combat - contre soi et le monde, contre la vie et la mort -, par opposition à la liberté d'agir à sa guise. On voit que tous ces éléments forment bien un échafaudage proche du système stoïcien, plus particulièrement dans sa version romaine, telle qu'on la trouve formulée au mieux chez Épictète, l'esclave maître des empereurs." (p.168-169)
Je ne veux pas aujourd'hui porter de jugement sur un tel rapprochement, juste rappeler un texte que Wolff ne mentionne pas mais qui, 125 ans avant son apologie de la corrida, compare déjà les stoïciens à des toreros. Il s'agit du fragment 122 du troisième livre du Gai savoir auquel j'avais consacré le billet du 12 Février 2008.
La différence entre Wolff et Nietzsche est nette: Nietzsche rabaisse le stoïcien en l'identifiant au torero alors que Wolff élève le torero en le comparant au stoïcien.
samedi 10 janvier 2009
Une petite note cruelle (et lucide ?).
Par Philalèthe le samedi 10 janvier 2009, 15:14
Paul Veyne commente ainsi un passage de la Consolatio ad Marciam de Sénèque:
" Les stoïciens croient à l'astrologie parce qu'ils croient au destin. L'astrologie n'était pas une superstition populaire ou mondaine, mais une théorie savante dont le prestige était grand auprès des intellectuels et que les philosophes discutaient, un peu comme, chez nous, la psychanalyse" (p.28 éd.Laffont)
Popper déjà a explicitement comparé la psychanalyse à l'astrologie mais ce
que suggère Veyne ici est un peu différent: il laisse penser que de nos jours
discuter philosophiquement de la psychanalyse est tout à fait fondé car cette
dernière est une théorie savante; en revanche il anticipe implicitement sur
l'avenir de la psychanalyse: dans quelques dizaines, centaines d'années, les
philosophes sérieux discuteront d'autres théories savantes et seront unanimes à
considérer la psychanalyse comme une pseudo-science, une "superstition
populaire ou mondaine" voire même populaire et mondaine.
En développant un peu: de même que l'astrophysique a discrédité l'astrologie,
les progrès en philosophie de l'esprit (précisément la clarification des
relations esprit / cerveau) discréditeront définitivement la
psychanalyse.
On est peut-être alors dans une période de transition.
Ce petit texte est dur à avaler aussi pour les philosophes: ils
participeraient moins au progrès des savoirs qu'ils ne réfléchiraient sur ce
que le progrès des sciences leur présenterait comme actuellement solide. La
philosophie s'alimenterait de quelque chose qui lui est vital mais dont elle ne
contrôlerait pas le développement.
Bien sûr ces quelques lignes ne condamnent pas à penser que toute théorie savante devient avec le temps superstition, ce qui serait suivre la mauvaise pente relativiste, celle qui donne au philosophe l'impression d'avoir le point de vue de Dieu.
mardi 2 décembre 2008
Y a-t-il un degré du malheur au-delà duquel plus personne ne peut être un éclaireur ?
Par Philalèthe le mardi 2 décembre 2008, 19:15
Foucault dans son cours au Collège de France du 17 mars 1982 paraphrase ainsi Epictète:
" Epictète dit ceci: il y a des hommes qui sont si vertueux par nature, qui ont déjà montré tellement bien leur force, que le Dieu, au lieu de les laisser vivre au milieu des autres hommes, avec les avantages et inconvénients de la vie ordinaire, les envoie en éclaireurs vers les plus grands dangers, les plus grandes difficultés. Et ce sont ces éclaireurs du malheur, ces éclaireurs de l'infortune, ces éclaireurs de la souffrance qui vont d'une part faire pour eux-mêmes ces épreuves, particulièrement rudes et difficiles, mais, en bon éclaireurs, revenir ensuite dans la cité d'où ils viennent, pour dire à leurs concitoyens qu'après tout ces dangers qu'ils redoutent tellement, ils n'ont pas à s'en préoccuper tellement, puisqu'eux-mêmes en ont fait l'expérience. Envoyés comme éclaireurs, ils ont affronté ces dangers, ils ont pu les vaincre, eh bien, les autres pourront les vaincre. Et ils reviennent ayant rempli leur contrat, ayant remporté leur victoire et capables d'enseigner aux autres que l'on peut triompher de ces épreuves et de ces maux, qu'il y a pour cela un chemin qu'ils peuvent leur enseigner. Tel est le philosophe, tel est le cynique - d'ailleurs, dans le grand portrait du cynique que donnera Epictète, cette métaphore de l'éclaireur est à nouveau employée - pour affronter les plus rudes ennemis, et qui revient pour dire que les ennemis ne sont pas dangereux, ou pas très dangereux, pas aussi dangereux qu'on croit, et pour dire comment on peut les vaincre" (L' herméneutique du sujet p.423).
Je me demande si des camps de la mort sont revenus des éclaireurs en ce sens-là.
mardi 28 octobre 2008
Matérialisme stoïcien et matérialisme kimien.
Par Philalèthe le mardi 28 octobre 2008, 16:29
Au début de Philosophie de l’esprit (2006), Jaegwon Kim argumente contre une conception substantialiste de l’esprit :
« On n’a pas un esprit comme on a les yeux noisette ou un coude blessé » (p.6 de la trad.française)
Il lui paraît alors pertinent de comparer « avoir un esprit » à « danser une valse » ou à « faire une promenade » :
« Où se trouvent ces danses et ces promenades quand personne ne danse ni ne se promène ? (…) Employer ces expressions n’implique pas de reconnaître l’existence d’entités comme les valses ou les promenades ; tout ce qu’il nous faut admettre dans notre ontologie, ce sont des personnes qui valsent ou des personnes qui se promènent. » (ibid.)
Je pense alors à un passage de Victor Goldschmidt consacré à l’ontologie stoïcienne :
« Le fait d’agir est une manière d’être, n’est pas une qualité essentielle du corps qui agit ; comparé avec la réalité de celui-ci, il est « irréel ». Rattaché, au contraire, à cette réalité qui le réalise, il « prend corps » et même devient corps. « Ils considèrent comme des corps les vertus et les vices et, en outre, l’ensemble des techniques et des souvenirs, et encore les représentations, les passions, les tendances, les assentiments". ( …) Les manières d’être, c’est-à-dire les événements, tant physiques que psychiques, n’ont pas de réalité propre ; c’est qu’elles sont ramenées à la réalité de l’agent, comme les modes à la substance. Mais la substance n’existe jamais sans ses modes, elle est toujours manifestée par son « comportement » qui seul, tombe, sous les sens. » ( Le système stoïcien et l’idée de temps 1953 p22-23)
jeudi 19 juin 2008
Camus et la simplicité.
Par Philalèthe le jeudi 19 juin 2008, 23:10
Je lis dans L'envers et l'endroit (1937) ces quelques lignes qui évoquent le stoïcisme:
" J'ai besoin de ma lucidité. Oui, tout est simple. Ce sont les hommes qui compliquent les choses. Qu'on ne nous racontent pas d'histoires. Qu'on ne nous dise pas du condamné à mort: "Il va payer sa dette à la société", mais "On va lui couper le cou." Ça n'a l'air de rien. Mais ça fait une petite différence. Et puis, il y a des gens qui préfèrent regarder leur destin dans les yeux." ( La Pléiade p.54)
Rêve d'un monde où à chaque événement, à chaque fait, à chaque chose
correspondrait une et une seule description vraie. Alors il serait possible de
voir la réalité en face. Simplement.
mercredi 28 mai 2008
Le stoïcien ou l'inenflammable par excellence.
Par Philalèthe le mercredi 28 mai 2008, 14:59
Paul Valéry écrit dans Tel quel:
" Les guerres, les troubles, sont dûs au nombre des faibles d'esprit, des
crédules, des inflammables, qui sont la matière des actions et fermentations
humaines d'ensemble.
Peut-on même concevoir des individus assez spirituels pour négliger
totalement, laisser s'amortir sans les renforcer et les transmettre, annuler
systématiquement tous les premiers termes, tous les premiers
mouvements et retentissements des faits et des mots ?"
(Moralités La Pléiade II p. 517).
Oui, le stoïcisme a fait d'un tel individu son modèle d'homme.
jeudi 6 mars 2008
Jankélévitch, Gracián et Epictète.
Par Philalèthe le jeudi 6 mars 2008, 19:26
Dans Quelque part dans l'inachevé (Gallimard 1978), le philosophe Vladimir Jankélévitch fait un rapprochement inattendu entre Gracián et le philosophe stoïcien Epictète:
" Gracián a mis au point une défensive et une offensive, et forgé les armes du pénétrant impénétrable. En cela au moins il se rapproche d'Epictète, cet esclave à la merci d'un maître inhumain; Epictète est libre intérieurement d'une liberté autocratique: la forteresse intérieure, la citadelle inexpugnable du vouloir ne sont-elles pas aussi des images guerrières qui exaltent la toute-puissance du microcosme personnel ? Par son repli dans le château fort invisible, le vouloir propre échappe à la violence du pouvoir. Mais cette manoeuvre clandestine n'est pas réservée à l'état de guerre; si elle prend chez Gracián le visage implacable de la réussite ou chez Epictète le visage tout aussi implacable du silence et de la résistance, elle n'en est pas moins présente à chacun de nous, en chaque instant de la durée. Une part de nous-mêmes manoeuvre perpétuellement hors du champ des opérations officielles; notre dessein profond s'exprime sous mille masques, mille ruses qui le rendent parfois méconnaissable." (p.24-25).
C'est au fond n'importe quel philosophe stoïcien qui ne cesse de se penser
comme esclave à la merci d'un maître inhumain, ce dernier pouvant se manifester
autant à travers un maître inhumain au sens propre qu'à travers les revers de
fortune, les maladies, la mort.
Mais transformer le stoïcien en autocrate en guerre avec le monde n'est que
partiellement éclairant. Car le stoïcisme est une adhésion justifiée par la
raison à l'ordre du monde. Si "le vouloir propre échappe à la violence du
pouvoir", c'est parce qu'il se conforme à un ordre du monde dont cette violence
est une des manifestations bonnes et nécessaires. Pour résumer, ces lignes
confèrent à Epictète une dimension anachroniquement romantique. La sagesse
stoïcienne prend des allures fausses de fuite individualiste. Or, le stoïcien a
à coeur de se conformer dans la limite du raisonnable aux "opérations
officielles". Il n'avance pas non plus masqué: l'impassibilité de son visage ne
cache rien, elle donne seulement à voir l'apathie parfaite à laquelle il
tend.
S'il fallait à tout prix incarner dans une figure philosophie antique la ruse
et le masque, je choisirais - et encore à la rigueur, ce qui veut dire sans
rigueur - l'épicurien, porté qu'il est à identifer le "respect" des "opérations
officielles" au conformisme indispensable à sa tranquillité d'esprit.
L'épicurien navigue entre les écueils sociaux car à participer aux jeux
collectifs institués, il sait courir, loin de ses amis, le risque de
couler.
dimanche 20 janvier 2008
Pascal / Epictète
Par Philalèthe le dimanche 20 janvier 2008, 09:00
Pascal écrit:
“Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade ; quand on l’est, on prend médecine gaiment : le mal y résout. On n’a plus les passions et les désirs de divertissement et de promenades, que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes, que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent, parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas. » ( 109 Ed. Brunschvicg Hachette 1922 p.382-383)
Brunschvicg ajoute la note suivante : « Le Manuel d’Epictète contient cette maxime célèbre : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils ont sur les choses. » (V) »
A dire vrai, cette note ne me paraît pas pertinente. Epictète oppose la chose à ce que la passion nous fait voir d’elle, son but étant de développer la compréhension de la chose hors passion, si on peut dire. Pascal en revanche oppose deux sortes de passions, celles de la santé et celles de la maladie et affirme que les passions de la maladie, accordées à elle, la rendent vivable. La fin est de produire chez le lecteur non un mouvement de maîtrise de soi destiné à en finir avec les passions mais une prise de conscience de la variété des passions et de la fonction finalement psychologiquement salutaire de la variation passionnelle.
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