Les philosophes antiques à notre secours

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dimanche 3 avril 2005

Zénon, fêté à Athènes, mais fidèle à Kition.

Zénon n’est pas Socrate : alors que celui-ci a été légalement condamné à mort par ses concitoyens, celui-là, presque 140 ans après l’empoisonnement de Socrate, est honoré par l’Etat athénien qui lui offre et une couronne d’or et un tombeau au Céramique, à l’endroit même où l’on enterrait les soldats morts pour la patrie. Alors que Socrate a été accusé de corrompre la jeunesse, Zénon est récompensé pour avoir incité « à la vertu et à la modération ceux des jeunes gens qui venaient se confier à ses soins » selon les termes du décret que Diogène Laërce reproduit (authentiquement d’après les plus récentes études) en VII, 10. Il est félicité aussi pour avoir exhorté ces jeunes gens « aux plus belles choses, ayant offert en exemple à tous sa propre vie qui était en accord avec les discours qu’il tenait. » (trad. de Richard Goulet) Ce n’est pas seulement par sa cité d’adoption que Zénon est fêté mais par le successeur d’Alexandre, Antigone Gonatas, qui lui demande très explicitement de jouer le rôle de conseiller :

« Le roi Antigone au philosophe Zénon : Salut ! Je considère que pour la fortune et la célébrité je mène une vie supérieure à la tienne, mais je suis dépassé par ta pensée et ta culture, ainsi que par le bonheur parfait que tu possèdes. C’est pourquoi j’ai décidé de t’enjoindre de venir chez moi, persuadé que tu n’auras rien à dire contre cette demande. Toi donc, efforce-toi par tous les moyens de me rejoindre, considérant que tu seras le précepteur non de moi seul mais de tous les Macédoniens à la fois. Car il est manifeste que celui qui instruit le prince de Macédoine et le dirige vers les actes de la vertu, entraîne aussi ses sujets à se comporter en hommes de bien. Car tel est celui qui gouverne, tels deviennent – comme il est vraisemblable – dans la plupart des cas aussi ses sujets. » (VII, 7)

A la différence du décret, cette lettre n’est pas jugée authentique. Peu importe, ce qui m’intéresse en elle, c’est qu’elle illustre la conception de la bonne politique telle que Platon la présente dans la République (c’est par la transformation morale du chef de l’Etat que se réalise la meilleure des cités). C’est aussi le fait qu’Antigone offre à Zénon ce que Platon est allé chercher vainement deux fois à Syracuse à la cour de Denys. Mais Zénon refuse de moraliser les Macédoniens et délègue cette tâche à un disciple, Persaios, en invoquant sa grande vieillesse. Le stoïcisme, en la personne de Zénon, ne dérange donc pas les pouvoirs établis. En laissant de côté la référence à un changement de la mentalité athénienne, on peut partiellement expliquer ce trait par une raison doctrinale : mettant au fondement de tous les événements un Destin, une Providence, un Dieu qu’il identifie à la Raison, le stoïcisme justifie toutes les fonctions sociales et ne disqualifie pas intrinsèquement la royauté ; de même qu’il y a des manières déraisonnables de jouer son rôle d’esclave, il y a des exercices insensés du pouvoir royal. Mais cela veut dire que la position de pouvoir, quelle qu’elle soit, n’exclut pas essentiellement de la sagesse celui qui l’occupe. Zénon est donc on ne peut plus honoré : pourtant « Antigone de Caryste dit qu’il ne renonça pas à être citoyen de Kition. En effet, alors qu’il avait contribué à la restauration de l’établissement de bains et que l’on inscrivait sur la stèle « Zénon le philosophe », il demanda que l’on ajouta « de Kition ». » (VII, 13) Comment expliquer un tel attachement à la patrie alors que le stoïcisme est connu pour son cosmopolitisme et qu’il se constitue en partie grâce à l’héritage d’un cynisme qui fait du déraciné un modèle de détachement par rapport aux conventions et aux usages particuliers et donc pour cela pensés comme arbitraires ? Pas question de recourir à une explication psychologique : encore une fois, je lis ses vies non comme des faits et gestes d’hommes de chair et de sang mais comme des doctrines en action. J’imagine donc que jouer Kition contre Athènes, c’est, au fond, analogue à ne pas aller rejoindre Antigone Gonatas, une manière de remettre la grandeur temporelle à sa place. Il ne s’agit pas de mettre au plus haut la ville d’origine ( Zénon n’est pas Barrès !) mais d’empêcher que la ville d’adoption ne se prenne pour le nombril du monde !

samedi 2 avril 2005

Zénon le marcheur.

De Polémon, il me reste un dernier trait à souligner :

« On dit encore que ce n’est pas assis qu’il traitait des problèmes qui lui avaient été soumis, mais qu’il argumentait tout en marchant. » (Vies et doctrines des philosophes illustres IV, 19, trad. de Tiziano Dorandi)

Marcher en enseignant n’est pas une pratique propre à Polémon. Dans le Protagoras (314e-315ab), Platon décrit ainsi le sophiste qui donne son nom au dialogue :

« Quand nous fûmes entrés, nous trouvâmes Protagoras qui se promenait sous les portiques, accompagné et suivi dans sa promenade, d’un côté par Callias (suit la liste des disciples) Il y en avait parmi ces gens, qui suivaient par-derrière, prêtant l’oreille à ce qui se disait : pour la plupart, des étrangers, cela se voyait, que Protagoras emmène avec lui de chacune des cités par lesquelles il passe, charmant ces gens à la façon d’Orphée, par le son de la voix, et c’est à la voix qu’ils le suivent, une fois pris sous son charme ! (je fais l’hypothèse que c’est précisément ce type de voix qui est l’anti-modèle de Polémon) Mais le chœur comptait aussi quelques-uns de nos compatriotes. Quant à moi, la vue de ce chœur me causa une joie extrême, par les merveilleuses précautions qu’on y prenait pour ne jamais gêner la marche de Protagoras en se trouvant par-devant lui ; mais au contraire, dès qu’il faisait demi-tour, et, avec lui, ceux qui l’accompagnaient, c’était par une belle manœuvre, bien réglée, que ces infortunés auditeurs se séparaient sur un côté et sur l’autre, puis en exécutant leur évolution circulaire, prenaient chaque fois, avec la plus grande élégance, leur place à l’arrière. » (trad. de Léon Robin)

Etrange cortège, un peu comique, où le disciple suit au sens propre celui dont il boit les paroles et où le monologue magistral se réalise symboliquement à travers cette marche sans obstacles que « le chœur » à l’unisson aménage soigneusement. Mais, si l’on en croit Alexis, poète comique cité par Diogène Laërce en III, 27, Platon aussi déambulait de long en large et si on appelle Aristote le Péripatéticien, il se peut que ce soit aussi parce qu’il avait coutume de se promener en enseignant. C’est en tout cas cette manière de professer que Zénon va adopter, comme me l’apprend Diogène Laërce dans ce passage un peu énigmatique :

« Il donnait ses cours en allant et venant dans le Portique des peintures (…) voulant ainsi que l’endroit ne soit pas encombré d’auditeurs. Car, sous les Trente, mille quatre cents citoyens avaient été tués sous ce portique. » (VII, 5)

Richard Goulet, qui traduit ces lignes, ajoute la note suivante :

« Je ne crois pas, malgré le car, que le passage veuille dire que l’endroit a été choisi par Zénon parce qu’il était déserté par les Athéniens. C’est plutôt par son habitude de parler en déambulant que le philosophe empêchait la formation d’un cercle de badauds autour de lui. »

Si Richard Goulet a raison, Zénon donne donc à la marche un autre sens que ne le faisait Protagoras. Ce n’est plus la mise en scène dynamique de la popularité, c’est une tactique destinée à décourager celui qui veut s’attacher et se fixer au maître. Tactique en tout cas bien inefficace puisque ce Portique où marche Zénon devient si connu par le nombre de disciples que Zénon attire qu’il finit par donner son nom à la philosophie qui se constitue dans ces allers et retours (stoa signifie en effet en grec le portique). Il reste que c’est sur le lieu d’un massacre de ses concitoyens que Zénon choisit de déterminer le vrai. Robert Genaille donne un éclairage inattendu sur l’élection de cet endroit :

« Il y discourait, voulant purifier ce lieu de massacres, car, sous les Trente, on y avait tué plus de quatorze cents citoyens. »

A la différence de Richard Goulet qui annihile totalement le « car », Genaille l’explicite. Mais je sais (il y a du progrès dans les traductions et Bréhier corrobore Goulet) que Genaille a beaucoup trop fait confiance à son imagination. Il faut donc renoncer à l’idée d’une parole qui, par sa rationalité peut-être, aurait l’étonnante mission d’effacer les traces d’un déraisonnable massacre. Mais pourquoi ne pas garder l’intention d’enseigner dans un endroit déserté ? N’est-ce pas un compromis entre le refus cynique de donner des leçons et l’empressement sophistique à exhiber le succès de sa parole par la foule de ses disciples ?

vendredi 1 avril 2005

Les maîtres de Zénon (3)

4) Polémon : en devenant son élève, Zénon devient l’élève de l’élève de son précédent maître, Xénocrate, mais, comme Polémon succède à Xénocrate à la tête de l’Académie platonicienne, s’attacher à lui ne revient en rien à rompre avec Xénocrate, d’autant plus que « Polémon imitait, semble-t-il, Xénocrate en tout point. » (IV, 18, trad. de Tiziano Dorandi). C’est précisément l’impassibilité de Xénocrate qui est prise comme modèle par Polémon et qui annonce à mes yeux l’apathie stoïcienne. D’abord, Polémon se convertit à la vie philosophique par le spectacle de l’imperturbabilité xénocratique :

« Un jour, à la suite d’un pari avec ses jeunes amis, ivre et le front ceint d’une couronne, il arriva dans l’école de Xénocrate. Celui-ci, nullement dérangé, continua son discours sans rien changer. Il traitait de la modération. Le jeune homme, en l’écoutant, fut peu à peu conquis. » (IV, 16)

Ce qui bien sûr a séduit Polémon, ce n’est pas seulement le thème du cours mais l’application de la leçon à la manière même de la délivrer. Rester modéré quand on fait un cours sur la modération et qu’on est dérangé par des trublions, voilà l’exploit. Et convertir, sans vouloir convertir, par le seul spectacle de soi-même, en est un autre, d’autant plus que Polémon revient de loin et est l’antithèse exemplaire de son maître :

« Dans sa jeunesse, il était tellement intempérant et dissolu qu’il gardait sur lui de l’argent pour être prêt à satisfaire ses désirs (…) Il fut même mis en accusation par sa femme qui lui reprochait de la maltraiter, parce qu’il avait des rapports sexuels avec des jeunes gens. » (IV, 16,17)

Passé à la vie philosophique, Polémon va exhiber ostentatoirement la maîtrise qu’il a de lui-même. Il montre à chaque instant qu’il est toujours identique à lui-même par sa voix qui n’était jamais troublée. Aucune circonstance ne le fait sortir de ses gonds :

« Alors qu’un chien enragé lui arrachait le mollet, il fut le seul à ne pas devenir blême. » (IV, 17).

La réalité extérieure ne mord pas sur lui ; il enregistre sans réagir ce qui bouleverse autrui :

« Et lorsque survint de l’agitation dans la ville, après s’être informé de ce qui se passait, il resta impassible. » (ibid.)

Ce silence ne vient pas de l’incapacité à s’émouvoir mais d’un pouvoir de contrôle de ses émotions, lié à la certitude, muette mais fondatrice, que ce qui arrive de l’extérieur et à l’extérieur n’a aucune importance. Même le texte homérique le laisse froid et Dieu sait ce qu'Homère représente dans la culture grecque traditionnelle :

« Un jour que Nicostrate, surnommé Clytemestre, lui lisait, à lui et à Cratès (il s'agit non de Cratès le Cynique mais du successeur de Polémon à la tête de l'Académie), quelques vers du Poète, Cratès se laissa émouvoir, tandis que, lui, resta comme s’il n’avait pas entendu. » (IV, 18)

Je trouve ici l’illustration parfaite de l’attitude que Platon recommande quelquefois d’avoir vis-à-vis d’Homère dans ses dialogues : pas d’enthousiasme, juste du recul critique. On ne s’étonnera donc pas du fait que, s’il assiste à des pièces, il n’en reste pas moins inébranlable :

« Dans les spectacles théâtraux, il ne montrait aucune forme d’émotion. » (IV, 17)

Encore une fois, comment ne pas penser en lisant ces lignes aux recommandations données par Epictète le Stoïcien dans le Manuel ?

« Aller souvent aux spectacles n’est pas nécessaire, mais si une fois l’occasion se présente, ne parais prendre parti pour personne d’autre que pour toi-même, ce qui veut dire : veuille qu’arrive seulement ce qui arrive et qu’ait seulement la victoire celui qui a la victoire, ainsi tu ne seras gêné. Abstiens-toi totalement de crier et de rire de quelque chose ou encore de t’exciter exagérément. » (33, 10, trad. de Pierre Hadot)

Imitant Xénocrate, Polémon, à son tour, convertit, comme il a été converti :

« Même sa voix restait immuable. C’est pourquoi Crantor fut conquis. »

Cette voix monotone est à mes yeux l’antithèse accomplie de la voix du rhéteur, qui, loin d’être blanche, s’échauffe et se module en fonction des émotions qu’elle vise à créer. Mais, par l’exhibition de la volonté de ne pas persuader, cette voix impassible bouleverse sur le champ.

jeudi 31 mars 2005

Les maîtres de Zénon (2)

3) Xénocrate : le texte de Laërce ne permet pas de savoir si Zénon délaissa Stilpon au profit de Xénocrate ou si, dès qu’il se détacha de Cratès, il eut plusieurs maîtres à la fois, dont Xénocrate. Ce qui retient mon attention, c’est que ce dernier a été un auditeur de Platon et que Zénon donc, tout en changeant de référence, s’inscrit nettement cette fois dans l’héritage platonicien, puisque Xénocrate succède, à la tête de l’Académie, à Speusippe, lui-même successeur direct de Platon. Le premier stoïcien renoue ainsi avec le platonisme, sans en rester à l’objet de dérision que Platon a été pour les premiers cyniques. Bien que Laërce rapporte les 75 titres de livres qu’il est censé avoir écrits (« en tout, 224 239 lignes » ajoute-t-il) et que Xénocrate ait dirigé l’Académie pendant 25 ans, on ne connaît guère sa propre pensée. Peut-être n’en avait-il pas, ce que suggère la comparaison que Platon aurait faite entre lui et Aristote :

« Il était doté d’un esprit lent, si bien que Platon, en le comparant à Aristote, disait : « L’un a besoin d’un coup d’éperon, l’autre d’un frein » et : « Par rapport à un tel cheval, quel âne suis-je en train de dresser ! » (IV, 6 trad. de Tiziano Dorandi)

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Xénocrate, s’il n’a peut-être pas pensé comme Platon, a bel et bien agi comme Socrate. Si l’on se rappelle l’attitude de Socrate par rapport à Alcibiade, telle qu’elle a été rapportée par Platon dans Le Banquet (30-01-05), on appréciera à sa juste mesure l’épisode suivant :

« Un jour, la courtisane Phryné voulut le séduire et prétextant qu’elle était poursuivie par quelques admirateurs, elle se réfugia dans sa modeste demeure. Dans un geste d’humanité, il l’accueillit et, comme il n’y avait qu’une seule couchette, il partagea sa couche avec elle, à sa demande. A la fin, malgré une pressante insistance, elle se leva et partit sans avoir rien obtenu. Et Phryné de dire à ceux qui s’en enquéraient qu’elle n’avait pas quitté un homme mais une statue. » (IV, 7)

Même si Xénocrate imite platement Socrate en refusant de jouir de qui est désiré par tous, il est un modèle d’impassibilité que reprendra l’école stoïcienne. Rester insensible, quelles que soient les circonstances, mais d’une insensibilité raisonnée, sans aucune indifférence pathologique, ce sera un des éléments de la norme stoïcienne. Je n’ai malheureusement pas à l’esprit un passage où quelque stoïcien se référerait à la statue comme à un idéal mais je crois que ce n’est pas indéfendable de soutenir que devenir stoïcien, c’est se transformer en statue, si l’on entend au moins par là non l’immobilité du corps mais la permanence d’une forme définie de soi. Je suis amusé par cette autre version du même exercice :

« D’autres racontent que ses disciples mirent Laïs dans son lit. » (ibid.)

J’imagine les disciples partagés entre l’admiration et le voyeurisme, jouant le rôle du maître en mettant ce dernier, comme un apprenti, en difficulté, pour bien se convaincre de la force de sa maîtrise. Pourquoi Watteau n’a-t-il donc pas peint cette scène, où les élèves cachés identifient le fait que rien ne se passe à un événement gigantesque ? Mais cette résistance au plaisir est aussi résistance à la douleur :

« Il avait une telle maîtrise de soi qu’il supporta plusieurs fois des entailles et des brûlures aux organes génitaux. » (ibid.)

Je m’interroge sur l’origine de ces blessures : j’y vois l’illustration de la modération par excellence. Me vient à l’esprit alors un exercice : prenez une zone du corps très sensible et soumettez-la à des stimuli très plaisants puis très déplaisants; si vous restez impassible, il y a en vous de la graine de stoïcien.

mercredi 30 mars 2005

Les maîtres de Zénon (1)

1)Cratès le Cynique : ce qui m’intéresse, c’est la rencontre entre Zénon et Cratès. Elle passe par la médiation d’un livre :

« Etant monté à Athènes, déjà âgé de trente ans, il s’assit chez un libraire. Comme celui-ci faisait lecture du deuxième livre des Mémorables de Xénophon, charmé, il demanda où vivaient de tels hommes. Cratès se trouva passer juste au bon moment. Le libraire le lui désigna et dit : « C’est lui qu’il te faut suivre » (VII, 2, trad. de Richard Goulet)

Or, c’est de Socrate dont parle Xénophon dans le texte en question. Bien que personnage de Xénophon, sans corps et sans présence, Socrate continue à charmer, comme il le faisait de son vivant, si l’on en croit du moins Alcibiade dans le Banquet :

« Le fait est que nous nous soucions comme d’une guigne (pardon !) des paroles des autres, fussent-ils d’excellents orateurs, tandis que, si c’est toi qui parles ou même un médiocre orateur rapportant tes propos, nous voilà tous, hommes, femmes et enfants, étonnés et ensorcelés. » (215 d, trad. de Philippe Jaccottet)

Comme Xénophon n’est pas un médiocre orateur, c’est donc presque Socrate en personne qui se trouve ressuscité par la lecture à haute voix du libraire. Que Xénon soit arrivé à Cratès par le désir d’imiter Socrate explique clairement la suite du texte de Laërce :

« De ce jour, il devint auditeur de Cratès, manifestant de façon générale une grande ardeur à l’égard de la philosophie, bien qu’il éprouvât de la honte devant l’impudeur cynique. » (VII, 2)

Si, pour le libraire, Cratès est peut-être une réincarnation de Socrate, pour Zénon, il n’en est qu’un succédané ; d’où ses réticences, d’où l’épisode de la marmite de purée de lentilles, que j’ai déjà raconté (06-03-05). Certes Zénon écoute les leçons de son maître pendant dix ans mais, à la fin, il le quitte, ce qui indique bien qu’il se sent à l’étroit dans l’uniforme cynique.

2)Stilpon le Mégarique, le maître du maître : en le choisissant, Zénon en un sens remonte le courant de l’initiation car c’est de Stilpon, homme politique et philosophe, que Cratès a été le disciple. Stilpon, caractérisé par Laërce comme Socratique, même s’il le présente aussi en VI 76 en disciple de Diogène. Stilpon ressemble à Socrate en ce qu’il captive ceux qui l’écoutent ; mais, si la cause du charme socratique est largement indéterminée, celle de la séduction stilponienne est précisée : son argumentation est d’une subtilité irréfutable, d’où sa capacité à attirer à lui les élèves des autres :

« Philippe le Mégarique dit de lui textuellement : « De chez Théophraste il arracha Métrodore le théorématique (le dogmatique) et Timagoras de Géla ; de chez Aristote le Cyrénaïque, Clitarque et Simmias ; du côté des dialecticiens d’une part il arracha Paioneios à Aristide, d’autre part Diphile du Bosphore à … ; de …, fils d’Euphante, et de Myrmex, fils d’Exainetos, venus tous deux pour réfuter, il se fit des disciples zélés. » (II, 113, trad. de Marie-Odile Goulet-Cazé)

Autrement dit, devant Stilpon, tout le monde rend les armes, ce qui est d’autant plus énigmatique que, malgré les quelques pages que Laërce lui consacre, on ne connaît guère sa doctrine. Quelle qu’ait été la force de sa parole, on ne peut pourtant pas le réduire à un brillant rhéteur. Dans l’épreuve de la guerre il se comporte fort stoïquement et justifie sa conduite de manière on ne peut plus stoïcienne :

« Quand Démétrios, le fils d’Antigone, se fut emparé de Mégare, il veilla à ce que la maison de Stilpon lui fût laissée intacte et à ce que tout ce qui avait été enlevé au philosophe lui fût restitué. C’est à cette occasion qu’il voulut obtenir de lui la liste des biens qu’il avait perdus, et que Stilpon lui dit qu’il n’avait rien perdu de ce qui lui appartenait en propre : personne ne lui avait enlevé sa culture, et il avait toujours sa raison et ses connaissances. » (II, 114)

A travers ces lignes, j’entends déjà les premières lignes du Manuel d’Epictète (50-125) :

« Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. Dépendent de nous : jugement de valeur, impulsion à agir, aversion, en un mot, tout ce qui est notre affaire à nous. Ne dépendent pas de nous, le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures, en un mot, tout ce qui n’est pas notre affaire à nous. » (trad. de Pierre Hadot).

Cette admirable attitude de Stilpon n’a tout de même pas empêché Zénon d’aller écouter d’autres maîtres…

mardi 29 mars 2005

Zénon le naufragé.

Diogène Laërce donne trois versions de la conversion de Zénon à la philosophie. De mon point de vue, qui revient à identifier les anecdotes biographiques à des affirmations doctrinales, elles reviennent au même : il se débarrasse sans provocation aucune du poids de l’argent. Voici la première :

« Alors qu’il importait de la pourpre de Phénicie, il fit naufrage près du Pirée. » (VII, 2, traduction de Richard Goulet)

Zénon le Chypriote est donc d’abord un négociant, fils de négociant et ce dont il fait le commerce n’est rien moins que la pourpre de Phénicie, de Tyr peut-être, la plus prestigieuse, celle qui teint les habits des plus nobles dignitaires. Je me rappelle alors de Marc-Aurèle, empereur romain, disciple très tardif de Zénon, au moment où il essaye de voir les choses comme elles sont, sans plus :

« Oui, représente-toi bien dans ton imagination, à propos des mets et de tout ce qu’on mange, que c’est ici un cadavre de poisson, là un cadavre d’oiseau ou de porc, et d’autre part que le Falerne est du suc de raisin, la robe de pourpre des poils de brebis mouillés du sang d’un coquillage. » (Pensées VI 13, traduction de Bréhier)

Que le sang des coquillages retourne là d’où il vient ! Mais c’est involontairement que Zénon se défait de cette substance extraordinaire qui l’attache à la vie ordinaire. Il abandonnera certes la tradition paternelle mais par la force des choses, si on peut dire.

Deuxième version :

« D’autres rapportent qu’il apprit le naufrage alors qu’il vivait à Athènes et qu’il dit : « La Fortune agit bien en nous poussant vers la philosophie. » (VII, 4)

Finalement, peu importe que Zénon ait été ou non dans le bateau naufragé, il n’a de toute façon pas la responsabilité de la perte de la cargaison. Mais ce qui est clair ici, c’est qu’on ne peut à la fois commercer et philosopher. Entre l’argent et la vérité, il faut choisir. On me dira que, comme le rapporte Laërce en VII, 14, « certaines fois il faisait payer une pièce de cuivre à ceux qui se tenaient autour de lui » mais nul appât du gain ici, seulement un moyen de décourager la foule des curieux :

« Si bien que par crainte de devoir payer on ne le gênait pas, comme le dit Cléanthe dans son ouvrage Sur la pièce de cuivre. »

Troisième version :

« Quelques-uns prétendent que c’est après avoir vendu sa marchandise à Athènes qu’il se tourna vers la philosophie. » (VII, 4)

Le début de 13 complète à mes yeux cette dernière description :

« On dit qu’il avait plus de mille talents quand il vint en Grèce et qu’il les plaça dans les affaires maritimes. » (Genaille aggrave le cas de Zénon en précisant ainsi la nature du placement : « il prêtait à intérêt aux armateurs. »)

Cette ultime histoire n’est guère cynique, mais elle annonce le stoïcisme de Sénèque au mille esclaves et de Marc-Aurèle pour lesquels être riche et puissant n’est pas intrinsèquement mauvais, tout dépendant de la manière dont on juge l’argent et le pouvoir. J’imagine donc Zénon agissant avec l’argent, comme on doit le faire quand on en a. C’est le devoir, l’officium, le katékon du riche négociant de placer son argent selon les règles de l’art. Je dois avouer que je suis à première vue embarrassé par les lignes suivantes :

« Il était extrêmement avare et manifestait une mesquinerie digne d’un barbare sous prétexte d’économie. » (VII, 15)

Mais ce Zénon qui compte ses sous au centime près, je l’interprèterai en casuiste: c’est l’image qu’ont de lui ceux qui, ne connaissant pas encore le stoïcisme, s’attendent à ce que le disciple de Cratès se comporte tout simplement en cynique. On me dira que ce n’est guère stoïcien de s’attacher à l’argent et on aura raison. Mais, par égard pour Zénon, je vais imaginer que sa volonté de ne pas donner plus qu’on ne doit annonce la doctrine selon laquelle chacun doit se conformer à la fonction que lui donne le Destin. Ainsi je prends au sérieux ce court passage :

« On dit également qu’il fut le premier à employer le nom de « devoir » et à traiter le sujet. » (VII, 25)

Qu’on me pardonne si je lui donne le beau rôle en imaginant que son âpreté au gain est une manière de traiter le sujet du devoir !

jeudi 17 mars 2005

Mais qui est donc Zénon ?

En 1962, Messieurs Emile Bréhier et Pierre-Maxime Schuhl consacrent un volume de la Pléïade aux Stoïciens. Comme il se doit, ils y traduisent le livre VII des Vies et opinions des philosophes que Diogène Laërce a consacré aux premiers fondateurs du stoïcisme. Ils ont, à cette fin, corrigé la traduction datée (1933) de Robert Genaille. Disposant de ces deux versions, je me propose d’identifier Zénon à travers les premières lignes que Laërce lui consacre. C’est bien évidemment un socratique : il en a le physique. Voyez donc : 1)« cou de travers » (Genaille VII, I, 1), « cou penché d’un côté » (Bréhier) 2)« maigre, grand et noir de peau » (G. ibid.), « maigre, assez petit, noir de peau » (B). Diantre ! Le duel Clouard-Pautrat ne m’avait pas habitué à de telles contradictions. 3)« de gros mollets, et le corps flasque et faible » (G. ibid.), « de grosses jambes et un corps flasque et sans force » (B) Au fond, je pourrais aussi bien dire qu’il est physiquement un cynique, à l’image de son maître Cratès. Il en a aussi les goûts alimentaires :

« Il aimait les figues vertes » (VII, I, 1)

Du moins si je fais confiance à Bréhier car Genaille en fait plutôt un pré-épicurien (voire un épicuriste !) :

« Il aimait beaucoup, dit-on, les figues fraîches et séchées »

Gageons que Zénon est un partisan du pas mûr (je me plais à imaginer que la figue verte est à Zénon ce que la viande crue est à Diogène…). Quelques lignes plus loin m’assurent que la verdeur des figues est aimée d’abord pour son goût inusuel et non conforme aux habitudes de tous :

« Il était fort résistant et menait une vie très simple, usant d’aliments crus. » (B.VII, I, 26)

Cynique aussi son refus des dîners, même s’il n’est pas systématique. Ce qui m’étonne en revanche, c’est que les deux traducteurs s’entendent pour expliquer ce trait par son physique. S’il ne participe pas aux banquets par honte de son corps, il n’a l’étoffe de rien du tout. Je préfère penser que sa faiblesse l’empêche de faire quelque chose qui, de toute façon, ne vaut rien. Cynique aussi son goût du dehors et de la lumière :

« Il se plaisait à se mettre au soleil » ( VII, I, 1)

Genaille a omis le passage : cet ancien Inspecteur Général me semble décidément être un sous-Clouard. En revanche, ce qui déjà annonce qu’il ne fera pas un disciple orthodoxe du cynisme, c’est tout à la fois sa confiance dans les oracles, son amour des livres et son respect des Anciens :

« Hécaton et Apollonius de Tyr, dans le premier livre Sur Zénon racontent qu’il demanda à l’oracle à quoi il était préférable qu’il occupât sa vie, et que le dieu lui répondit : « en devenant de la couleur des morts » ; il comprit et lut les auteurs anciens. » (B VII, I, 2)

Le trait est renforcé quelques pages plus loin en faisant cette fois l’économie de l’oracle et de la conversion :

« Démétrius de Magnésie dit, dans les Homonymes que Mnaséas son père vint souvent à Athènes pour son commerce et en rapporta à Zénon, encore enfant, beaucoup de livres socratiques ; il s’exerça donc alors qu’il était encore dans son pays. » (VII, I, 31)

J’aime bien ce passage. D’abord, à cause de l’inhabituelle référence aux livres socratiques (ce qui me rappelle une anecdote concernant une soi-disant agrégée de philosophie qui, dans les soirées mondaines, n’arrêtait pas de seriner qu’elle avait lu tout Socrate !). Ensuite, parce qu’il me confirme dans l’idée que Zénon n’est pas fait ( au sens strict) pour être cynique : en effet il n’a pas le père qui convient. C’est un ascendant du genre faux-monnayeur qui est indispensable pour faire ses premiers pas dans le cynisme, pas un père qui relie le fils à la pensée d’avant. J’expliquerai bientôt comment Zénon se remet tout de même dans le droit chemin cynique en faisant très mal le métier de son père, commerçant.

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