J’ouvre aujourd’hui dans ce blog une nouvelle rubrique qu’on pourrait
intituler : les usages contemporains et non-philosophiques de la
philosophie antique. J’invite les lecteurs à la nourrir de leurs
témoignages.
Ma réflexion a été stimulée par le titre d’un article du journal espagnol
el País daté d aujourd’hui : Les difficultés de
Diogène au Pays Basque.
L’article, rédigé par José Luis Barbería, commence par ces lignes :
« Comme Diogène qui déambulait sur l’agora athénien, une lanterne à la
main, à la recherche d’un homme libre, ainsi les partis constitutionnalistes
basques vont cherchant et recherchant parmi leurs membres et sympathisants des
gens disposer à remplir leurs listes électorales. »
La référence est moyennement exacte, Diogène Laërce la rapportant
ainsi :
« Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je
cherche un homme » (VI 41)
A dire vrai, son interprétation divise les érudits, comme le fait comprendre
la note de Marie-Odile Goulet-Cazé :
« Selon l’interprétation traditionnelle, Diogène ne trouve personne
méritant l’appellation d’ « homme », au sens d’homme véritable, digne de
ce nom. J.P. Dumont, Des paradoxes à la philodoxie ,
L’Ane 37, 1989, p. 44-45, donne de cette phrase une
interprétation nominaliste : Diogène chercherait l’Idée d’homme, que
l’Académie de Platon essaie de définir, et ne la trouverait pas. Un de ses
arguments serait que Diogène, s’il avait voulu dire « Je cherche un
homme » (il me semble qu’il vaudrait mieux écrire alors « un
Homme »), aurait utilisé andra et non anthropos. Il me semble cependant
que dans l’hypothèse nominaliste, l’article aurait été nécessaire devant
anthropos et l’on peut par ailleurs signaler des cas où anthropos signifie
l’individu, non l’homme en tant qu’espèce (VI 56), ou encore l’homme en tant
que doté des qualités dignes d’un homme (VI 40, 60, et surtout 32 où les
anthropoï sont opposés aux katharmata, les ordures). »
C’est en tout cas la première interprétation que le journaliste présente, il
dit dans le corps de l’article tenir la comparaison du philosophe espagnol
Fernando Savater.
Reste que ce n’est pas du tout fidèle à la philosophe cynique d’enrôler son
principal représentant dans la défense de la vie politique. Pour les lecteurs
qui ne le comprendraient pas, je renvoie sur ce point à un de mes derniers
billets sur les philosophes antiques et la grève.
Néanmoins, si on réalise que le parti politique en question est le Partido
Popular (droite espagnole nationaliste) et qu’il y a eu de nombreux attentats
meurtriers de l’ETA contre ses représentants au Pays Basque, la référence à
Diogène n’est tout de même pas complètement insensée : il ne manquait pas
de cran, certes pour une toute autre cause que la cause politique !