Les philosophes antiques à notre secours

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dimanche 16 septembre 2007

Digression automnale: en quoi peut-on légitimement dire que l'entreprise de Wittgenstein est "socratique" ?

Dans L’animal cérémoniel, Wittgenstein et l’anthropologie (1982 L’âge d’homme), Jacques Bouveresse écrit :

« Wittgenstein conçoit, en effet, le travail philosophique uniquement comme une entreprise « socratique » d’élucidation de ce qui est déjà là devant les yeux : le philosophe n’a, en toute rigueur, rien à dire d’original et de nouveau (dans un monde qui, par ailleurs, recherche la nouveauté et l’originalité à tout prix), sa tâche consiste simplement à essayer de tirer au clair ce qui a déjà été dit ou ce que l’on est spontanément tenté de dire sur les phénomènes concernés » (p.51)

Je voudrais clarifier pourquoi Bouveresse a raison d’écrire socratique entre guillemets.
A première vue, on est un peu surpris de cette qualification car Wittgenstein a été quelquefois dur avec l’enquête socratique. Par exemple, en 1931, il écrit :

« Quand on lit les dialogues socratiques, on a le sentiment d’un effroyable gaspillage de temps ! A quoi bon ces arguments qui ne prouvent rien et n’éclaircissent rien ! » (Remarques mêlées p.67)

Il semble que sépare Wittgenstein de Socrate la croyance chez le premier que la possibilité de l’identification d’une essence dénotée par un mot (comme par exemple le mot « courage » dans le Lachès) est donnée simplement par l’étroitesse de l’enquête. Dans une remarque de 1937, essayant d’expliquer pourquoi Russel s’exclamait souvent : « Damnée logique ! », Wittgenstein écrit :

« La raison principale d’un tel sentiment était, je crois, dans le fait que chaque nouveau phénomène de langue auquel il arrivait de penser après coup pouvait faire apparaître l’explication antérieure comme inutilisable. (Notre impression était que la langue pouvait faire surgir des exigences toujours nouvelles et impossibles, et qu’ainsi toute explication était rendue vaine.)
Mais c’est là la difficulté dans laquelle Socrate s’embarrasse quand il tente de donner la définition d’un concept. Un nouvel emploi émerge sans cesse, qui semble ne pouvoir être unifié avec le concept auquel les autres emplois nous ont conduits. On dit alors : Il n’en est pourtant pas ainsi ! – mais il en est pourtant bien ainsi ! – et l’on ne peut rien faire d’autre que de se répéter constamment ses oppositions. » (ibidem p. 89)

Cependant, « tirer au clair ce qui a été déjà dit » revient en un sens à identifier aussi des essences. Bien sûr celles qui intéressent Wittgenstein ne sont pas celles qui constituent le monde platonicien des Idées mais celles qui se précisent au fur et à mesure où on s’efforce de déterminer l’usage d’un concept. Il écrit dans les Recherches philosophiques (I 371) :

« Das Wesen ist in der Grammatik ausgesprochen” (“L’essence est exprimée dans la grammaire” trad. Dastur et alii 2004)

Elisabeth Anscombe explique dans une conférence donnée à l’Université de Pamplune en 1988 que l’identification des essence peut se faire en considérant des questions fondamentalement sans réponses comme : « "Où vit l’oncle de ce crayon ?" "Quelle est la forme de la poussière ?" "De quoi est fait l’arc-en-ciel ?" "Combien de jambes a un arbre ?" "Où une chaise sent-elle ?" "Une bactérie pense-t-elle ?" » (Human essence in Human life, actions and ethics M.C.Gormally 2005 p.28 trad.personnelle). Ces questions sont absurdes au sens où elles pèchent contre tous les usages possibles des termes qui les constituent (auquel renvoie le concept wittgensteinien de grammaire). C’est la diversité de l’usage d’un même terme qui à la fois rend illusoire la quête socratique de l’Essence et justifie l'enquête wittgensteinienne relative aux essences. E. Anscombe précise utilement la pensée de Wittgenstein quand elle écrit :

« L’essence – différents niveaux d’essence, pouvons-nous dire- est exprimée dans la grammaire. » (ibid. p.32 )

Il va de soi que ces niveaux ne constituent pas une hiérarchie (au mieux on pourrait tous les identifier chronologiquement et établir entre certains d’entre eux des relations logiques : ce serait l’analyse de ce que Wittgenstein appelle l’air de famille).

samedi 2 décembre 2006

Perelman, Aristote et Wittgenstein.

"Le devoir de dialogue" me paraît une expression à la mode mais Perelman dans son Traité de l'argumentation (1958) l'associe au philosophe italien Guido Calogero et précisément à son intervention intitulée "Vérité et Liberté " au Xème Congrès International de Philosophie (1947). Calogero y définit le devoir de dialogue comme:

"liberté d'exprimer sa foi et de tâcher d'y convertir les autres, devoir de laisser les autres faire la même chose avec nous et de les écouter avec la même bonne volonté de comprendre leurs vérités et de les faire nôtres que nous réclamons d'eux par rapport aux nôtres."

C'est alors que Perelman relativise la valeur d'un tel impératif:

" Il s'agit là d'un idéal que poursuivent un très petit nombre de personnes , celles qui accordent plus d'importance à la pensée qu' à l'action et encore, parmi celles-là, ce principe ne vaudrait que pour les philosophes non absolutistes (je crois que Perelman appelle philosophe absolutiste celui qui pense détenir par l'exercice solitaire de la raison les fondements et les principes de la connaissance de la réalité)."

Afin de soutenir sa position, il cite alors un passage d'Aristote:

" Il ne faut pas, du reste, examiner toute thèse, ni tout problème: c'est seulement au cas où la difficulté est proposée par des gens en quête d'arguments, et non pas quand c'est un châtiment qu'elle requiert , ou quand il suffit d'ouvrir les yeux. Ceux qui, par exemple, se posent la question de savoir s'il faut honorer ou non les dieux et aimer ses parents, n'ont besoin que d'une bonne correction, et ceux qui se demandent si la neige est blanche ou non n'ont qu'à regarder." (Topiques Livre I chap.11 105a)

Certes la référence à l'incontestabilité de la valeur du culte (et de l'amour des parents ?) enlève apparemment un peu de force à la thèse (remplaçons-la pour plus de commodité par : "s'il faut ou non prendre les enfants comme partenaires sexuels") mais cet appel péripatéticien à la limitation de l'esprit critique me fait penser à certains passages de la dernière oeuvre de Wittgenstein De la certitude (1951), à la réserve près (mais elle est certes de taille...) que le philosophe met en doute la valeur de la mise en doute non de jugements de valeur mais de propositions empiriques du type justement "la neige est blanche":

" 96. On pourrait se représenter certaines propositions empiriques de forme (je pense qu'il vaudrait mieux traduire: certaines propositions qui ont la forme des propositions empiriques), comme solidifiées et fonctionnant tels des conduits pour les propositions empiriques fluides, non solidifiées; et que cette relation se modifierait avec le temps, des propositions fluides se solidifiant (la Terre tourne autour du soleil ?) et des propositions durcies se liquéfiant (le soleil tourne autour de la Terre ?)
97. La mythologie (je crois que Wittgenstein appelle mythologie ici l'ensemble des propositions empiriques solidifiées) peut se trouver prise à nouveau dans le courant, le lit où coulent les pensées peut se déplacer. Mais je distingue entre le flux de l'eau dans le lit de la rivière et le déplacement de ce dernier; bien qu'il n'y ait pas entre les deux une division tranchée (il peut être impossible de classer certaines propositions ou dans la catégorie des fluides ou dans celle des solidifiées)." (trad. de Jacques Fauve cf note)

Ainsi, 20 siècles avant que Descartes n'entreprenne son entreprise fondationnaliste à grand renfort de doute hyperbolique, Aristote en avait déjà questionné la pertinence. Je comprends mieux désormais le titre à première vue énigmatique de l'excellent petit ouvrage de Roger Pouivet Après Wittgenstein, Saint-Thomas (PUF 1997)...

Note: pour les germanistes, le texte de Wittgenstein en langue originale:

"96. Man könnte sich vorstellen, dass gewisse Sätze von der Form der Erfahrungssätze erstarrt wären und als Leitung für die nicht erstarrten, flüssigen Erfahrungssätze funktionierten; und dass sich dies Verhältnis mit der Zeit änderte, indem flüssige Sätze erstarrten und feste flüssig würden.
97. Die Mythologie kann wieder in Fluss geraten, das Flussbett der Gedanken sich verschieben. Aber ich unterscheide zwischen der Bewegung des Wassers im Flussbett und der Verschiebung dieses; obwohl es eine scharfe Trennung der beiden nicht gibt." (Über Gewissheit)

vendredi 23 juin 2006

Les philosophes antiques et Wittgenstein (2)

"Quand je pense à la sagesse, je pense principalement aux Cyniques de l'Antiquité, en particulier à Diogène. C'est au font probablement mon modèle de sagesse et je pense qu'il y a une certaine analogie entre l'attitude cynique, au bon sens du terme, et le comportement d'un philosophe comme Wittgenstein dans sa vie personnelle: n'accepter vraiment que le minimum de dépendances inévitables et incompressibles par rapport à la réalité extérieure et s'efforcer de manifester à l'égard de tout le reste une espèce de mépris poli."
Jacques Bouveresse Le philosophe et le réel 1998 p. 252-253

mercredi 21 juin 2006

Les philosophes antiques et Wittgenstein (1)

" Il y a deux manières fondamentalement antithétiques et inconciliables de concevoir la philosophie. On peut la voir comme une activité de construction théorique qui, nécessairement, se situe plus ou moins dans la continuité de celle de la science et qui ne se distingue de celle-ci que par une généralité et une abstraction plus grande, ou bien comme une activité ou un exercice qu'on entreprend d'abord sur soi-même, qui porte sur la façon dont on voit le monde et sur ce qu'on en attend, un travail d'analyse et de réforme de soi, qu'on peut éventuellement aider les autres à réaliser sur eux-mêmes, mais que chacun doit entreprendre pour soi. C'est la conception de Wittgenstein, qui le rapproche plus de certains moralistes de l'Antiquité que de Russell ou de Carnap. A cela correspond, d'ailleurs, chez lui un recours fréquent à la forme dialoguée ou si l'on préfère, d'un côté le philosophe qu'il y a en chacun de nous et ce qu'il a envie de dire et, de l'autre, le philosophe-thérapeute."
Jacques Bouveresse Le philosophe et le réel 1998 p.121-122