Il est difficile de ne pas mettre en rapport les deux dernières remarques de
De la certitude de Wittgenstein avec un certain passage de la
première Méditation métaphysique de Descartes.
Voici d’abord le texte cartésien :
« Mais encore que les sens nous trompent quelquefois touchant les
choses peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre peut-être beaucoup
d’autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les
connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès
du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres
choses de cette nature (…)
Toutefois j’ai à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai
coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou
quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu’ils veillent.
Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que
j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon
lit ? (…) Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il
n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on
puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout
étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me
persuader que je dors. »
Maintenant les dernières remarques de Wittgenstein (datant de deux jours
avant sa mort) :
« 675. Si quelqu’un croit qu’il est venu en avion de l’Amérique en
Angleterre dans les derniers jours, il ne peut, selon moi, se tromper.
Il en va de même quand quelqu’un dit qu’il est à présent assis à une table en
train d’écrire.
676. « Mais même s’il est vrai que dans ces cas je ne peux pas me tromper
– n’est-il pas possible que je sois sous l’effet d’une drogue ? » Si je le
suis et si la drogue m’a ôté toute conscience, alors en ce moment je ne parle
ni ne pense vraiment. Je ne peux pas sérieusement supposer que je suis
actuellement en train de rêver. Celui qui, dans son rêve, dit : « Je
rêve », même s’il le dit à haute voix, a aussi peu raison que si, dans son
rêve, il disait : « Il pleut » alors qu’il pleut vraiment. Même
si son rêve avait bel et bien un rapport avec le bruit de la pluie. »
(trad. Danièle Moyal-Sharrock p.186-187)
Certes Descartes ne dit pas « je rêve » mais seulement « il
est possible que je rêve ». Ceci dit, il attend cependant du lecteur que ce
dernier lui accorde qu’il puisse avoir raison. Or, c’est sur ce point que porte
l’argumentation de Wittgenstein. Avoir raison n’est pas identifiable à dire
quelque chose de vrai. En effet, selon lui, bien que le rêveur paraisse dire la
vérité, précisément qu’il rêve, et en plus bien qu'il le fasse par une
proposition qui serait physiquement identique à celle que formulerait quelqu’un
en train de prendre conscience qu’il rêvasse – « je rêve », dit à haute
voix, est audible par quiconque se trouve à côté -, il n’a pas raison, ce qui
ne revient pas à dire qu’il a tort. Pourquoi ? Parce qu' « avoir
raison » et « avoir tort » ne peuvent se dire que de personnes
en mesure de juger, en possession donc de leurs moyens intellectuels, dans le
cadre d'un contexte précisément déterminé. Or, par hypothèse, la drogue ou le
sommeil enlève la capacité de raisonner d'une personne qui est en plus dans un
contexte où on n'attend pas d'elle des jugements, vrais, faux ou douteux.
Répondant à la voix sceptique qui met en question qu’il ait raison d’affirmer
qu’il en train d’écrire, Wittgenstein n’exclut pas absolument la possibilité
d’être victime d’une hallucination produite par une drogue. Il veut juste faire
reconnaître que si l’hypothèse est vraie, disparaît la possibilité de
considérer ce qui nous vient l’esprit comme jugeable à bon droit en termes de
vrai ou de faux. Si le discours du philosophe veut être pris au sérieux, il
doit admettre et faire admettre qu’il est en mesure de juger (mentalement
certes, mais aussi contextuellement) et donc d’avoir raison ou d’avoir
tort.
Ne peut-on pas considérer alors que Wittgenstein n’établit pas la distinction
radicale que Descartes fixait entre l’hypothèse de la folie et celle du
sommeil ? Rappelons d’abord le texte cartésien sur les fous qui prend
place après les premières lignes que j’ai citées et la référence aux
insensés :
« Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci
soient à moi ? si ce n’est peut-être que je me compare à ces insensés, de
qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la
bile, qu’ils assurent constamment qu’ils sont des rois, lorsqu’ils sont très
pauvres ; qu’ils sont vêtus d’or et de pourpre, lorsqu’ils sont tout
nus ; ou s’imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais
quoi ? ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me
réglais sur leurs exemples. »
On sait que ce passage a opposé Derrida à Foucault au niveau de son
interprétation. Mais on peut cependant, sans entrer dans les raisons de l’un et
de l’autre, reconnaître que Descartes ne met pas la folie sur le même plan que
le sommeil, précisément en ce que la folie élimine la possibilité du
raisonnement rationnel, alors que le rêve (et la conscience du rêve) n’empêche
pas pour lui la pensée rationnelle de poursuivre sa recherche du vrai. Or, sur
ce point, Wittgenstein identifie, sinon explicitement du moins implicitement,
par le biais de la drogue hallucinatoire, le rêve à la folie.
Avoir raison ne consiste donc pas seulement à dire une proposition vraie, mais
à dire une proposition vraie alors qu’on dispose mentalement de la possibilité
d’avoir tort et qu'on est socialement, contextuellement parlant, en situation
de juger.
La vérité et la fausseté ne sont pas des propriétés intrinsèques des
propositions mais elles sont attribuables ou non aux propositions dans le cadre
d’un jeu de langage déterminé et d’une forme de vie. Des multiples jeux de
langage que présente le paragraphe 23 des Recherches
philosophiques, on peut par exemple, pour le cas qui nous intéresse,
sélectionner « décrire un objet en fonction de ce qu’on voit (…) faire des
conjectures au sujet d’un événement (…) établir une hypothèse et l’examiner ».
Or, prenons seulement le premier : décrire un objet en fonction de ce
qu’on voit présuppose qu’on voit (pas qu’on croie voir), qu’on décrit bien ou
mal un objet (pas qu’on prend conscience d’une hallucination) etc.
De manière plus générale, on peut mettre en évidence que ces dernières
remarques wittgensteiniennes rappellent à leur manière que l’investigation
poussée en philosophie n’est pertinente que si on ne met pas en doute ce qui
conditionne toute investigation poussée, qu’on est réveillé, que nos sens
fonctionnent, que nous sommes en mesure de juger etc.