À Norman Malcolm, qui, malgré les avertissements de Wittgenstein, commençait une carrière philosophique à Princeton :
" Seul un miracle vous permettra d'enseigner honnêtement la philosophie" (lettre du 3-10-1940)
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dimanche 3 avril 2011
Par Philalèthe le dimanche 3 avril 2011, 14:53
À Norman Malcolm, qui, malgré les avertissements de Wittgenstein, commençait une carrière philosophique à Princeton :
" Seul un miracle vous permettra d'enseigner honnêtement la philosophie" (lettre du 3-10-1940)
jeudi 31 mars 2011
Par Philalèthe le jeudi 31 mars 2011, 23:00
Oets Kolk Bouwsma dans ses Conversations avec Wittgenstein (1949-1951) (Agone) :
" J' en suis venu à voir la nature d'une partie de mon travail, et à
l'admettre : essayer de comprendre ce qu'ont dit certains de ces
philosophes -Épicure, Zénon, etc. -, et le faire connaître aux étudiants. Mais
je prêche également. Le premier travail serait, dans l'ensemble, futile, sans
intérêt ; le second, risqué. Peut-être ne devrait-on pas du tout
l'entreprendre.
Pendant tout ce temps-là, W. parlait. Il a remarqué que certaines personnes
trouvent de l'intérêt dans un système, d'autres à prêcher. Il rend claire la
distinction entre le discours des philosophes, construits sur du vent - il
balaye l'air de ses mains -, et quelqu'un qui dit : " Ne sois pas
vindicatif ; ne laisse pas le soleil se coucher sur ta colère ". Voilà la
distinction entre le non-sens et l'exhortation" (p.34-35)
mercredi 30 mars 2011
Par Philalèthe le mercredi 30 mars 2011, 21:57
Descartes dans sa réponse aux objections du P. Bourdin :
" Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu'il appréhendât que quelques-uns ne fussent pourries, et qu' il voulût les ôter, de peur qu'elles ne corrompissent le reste, comment s'y prendrait-il pour le faire ? Ne commencerait-il pas tout d'abord à vider sa corbeille ; et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu'il verrait n'être point gâtées ; et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ?" (Oeuvres philosophiques T.II p. 982)
Wittgenstein (1937) :
" Je venais de prendre des pommes dans un sac en papier, où elles avaient séjourné longtemps ; j'avais dû en couper beaucoup par la moitié , et jeter la partie pourrie. Comme je recopiais, un instant plus tard une phrase que j'avais décrite, dont la dernière moitié était mauvaise, je la regardai aussitôt comme une pomme à demi pourrie (zur Hälfte faulen Apfel) (Remarques mêlées , p.89-90 GF)
Une différence entre Descartes et Wittgenstein : il arrive à ce dernier de se juger lui-même comme étant aussi corrompu qu'une pomme. Ainsi, dans cette entrée de son journal, datée du 1er octobre 1937 :
" Les cinq derniers jours ont été plaisants : il (Francis Skinner) s'est installé dans la vie ici et a tout fait avec amour et gentillesse, et je n'étais pas, Dieu merci, impatient, et vraiment je n'avais aucune raison de l'être, sauf ma propre nature pourrie (rotten) " ( Monk, Wittgenstein, p.374)
samedi 26 mars 2011
Par Philalèthe le samedi 26 mars 2011, 23:02
En 1922, Russell et sa femme rencontrent Wittgenstein à Innsbrück. C'est dur
de trouver un hôtel à cause de l'invasion des touristes profitant de
l'inflation.
" Ils finirent par trouver une chambre pour trois ; les Russell
prendraient le lit et Wittgenstein dormirait sur le canapé. "Heureusement ,
l'hôtel avait une terrasse agréable où nous pouvions nous installer pour
discuter de la meilleure manière de faire venir Wittgenstein en Angleterre."
Elle (Dora Russell) nie farouchement qu'il y ait eu une dispute : "
Wittgenstein n'a jamais été quelqu'un de facile, mais je pense que leurs
différends portaient seulement sur des questions philosophiques."
Russell, par contre, dirait plus tard que le différend était d'ordre religieux.
Selon lui, Wittgenstein, alors "au sommet de son ardeur mystique", était très
peiné parce que je n'étais pas chrétien". Il "m'assura avec beaucoup de
sincérité qu'il valait mieux être bon qu'intelligent". Mais cela ne l'empêcha
pas (et Russell semble percevoir ici un paradoxe amusant) d' être terrorisé par
les guêpes, et, en raison des insectes, incapable de passer une nuit de plus
dans le logement que nous avions trouvé". ( Ray Monk
Wittgenstein p.211)
Pourquoi Russell juge-t-il paradoxal le comportement de Wittgenstein ?
Parce que si on est au sommet de l'ardeur mystique on ne prête pas attention à
ce qui se passe sur terre, particulièrement si cela ne représente qu'un faible
danger pour notre corps ?
On pourrait aussi s'étonner du fait que Wittgenstein, qui s'est engagé en 14-18
et a demandé à intégrer une unité combattante en vue de se mettre à l'épreuve
de la mort, se laisse déranger par de simples guêpes, lui dont le courage au
front a été remarquable.
Mais ces guêpes me font penser aux abeilles auxquelles il se réfère dans les Remarques mêlées:
" Je puis dire : " Remercie ces abeilles pour leur miel, comme si elles étaient des hommes qui l'auraient préparé pour toi par bonté" ; cela est compréhensible et décrit la façon dont je souhaite que tu te conduises. Mais je ne puis dire : " Remercie-les car vois comme elles sont bonnes pour toi !" - elles peuvent te piquer l'instant d'après". (1937)
La religion de Wittgenstein ne l'a pas conduit à ne pas identifier les dangers possibles ; elle consistait à trouver l'attitude juste par rapport à eux. Il n'avait pas à supporter sereinement des guêpes ou des abeilles menaçantes. En revanche il devait être en mesure de faire face à un destin qu'il aurait été lâche de fuir. La religion de Wittgenstein n'a jamais été une fuite du monde, mais une manière de rester serein dans le monde, aussi horrible qu'il puisse devenir. La gratitude par rapport à la réalité pourtant non intentionnellement généreuse qu'exprime cette parabole des abeilles est le complément de cette acceptation de la réalité, quand il se trouve que celle-ci, pour des raisons qui ne dépendent pas des hommes, leur sourit.
samedi 27 novembre 2010
Par Philalèthe le samedi 27 novembre 2010, 18:07
" Les animaux émettent des cris de douleur, et les enfants, avant de savoir parler, peuvent exprimer la rage, l'inconfort, le désir, la délectation, et toute une gamme de sentiments par des cris et des roucoulements de divers types. Un chien de berger émet des ordres à l'intention de son troupeau par des moyens qu'il est difficile de distinguer de ceux employés par le berger. Entre ces bruits et la parole, on ne peut pas tracer de limite précise. Quand le dentiste vous fait mal, il se peut que vous émettiez un grognement involontaire : cela ne compte pas comme parole. Mais s'il dit : "Dites moi si je vous fais mal", et que vous produisiez exactement le même son, ce dernier devient une parole, plus encore, une parole de l'espèce destinée à transmettre une information. Cet exemple illustre le fait que, dans le langage comme à d'autres égards, il y a une gradation continue de comportement animal à celui de l'homme de science le plus pointilleux, et des bruits pré-linguistiques à la diction étudiée du lexicographe" (La connaissance humaine, sa portée, ses limites, 1948, trad. de Nadine Lavant, 2002, p.94, Vrin)
Le 5 Avril 1951, Wittgenstein écrit :
" Je veux considérer l'homme ici comme animal ; comme un être primitif
à qui l'on accorde l'instinct, mais non le raisonnement. Comme un être dans un
état primitif. Car nous n'avons pas avoir honte d'une logique qui suffit à un
moyen de communication primitif. Le langage n'émerge pas du raisonnement."
(475, De la certitude, trad. de Danièle Moyal-Sharrock, 2006,
Gallimard)
" Ich will den Menschen hier als Tier betrachten ; als ein primitives
Wesen, dem man zwar Instinkt, aber nicht Raisonnement zutraut. Als ein Wesen in
einem primitiven Zustande. Denn welche Logik für ein primitives
Verständigungsmittel genügt, deren brauchen wir uns auch nicht zu schämen. Die
Sprache ist nicht aus einem Raisonnement hervorgegangen"
dimanche 24 octobre 2010
Par Philalèthe le dimanche 24 octobre 2010, 19:50
Je m'amuse à lire sous la plume de Francis Jeanson prenant parti pour l'existentialisme quelques lignes qui hors contexte pourraient être quasi mises dans la bouche d'un wittgensteinien :
" Et seule la réflexion philosophique peut dissiper l'illusion qu'elle a, elle-même, contribué à créer. Il lui faut pour cela cesser de s'exercer comme si elle était à la remorque des problèmes, comme s'ils se posaient d'eux-mêmes à elle et lui imposaient de les résoudre. En d'autres termes, la réflexion doit cesser d' être une sorte de réflexe, et de se tenir pour conditionnée par des questions qui, pourtant, lui doivent leur existence même. C'est dire qu'elle doit s'efforcer de remonter à sa propre source et, renonçant à s'absorber dans une activité de simple instrument, pose le problème de sa propre valeur".
C'est dans un curieux petit ouvrage de 1948 intitulé Pour et contre l'existentialisme aux éditions Atlas. Avec dans le rôle des pour : Francis Jeanson donc, Jean Pouillon, Jean-Bertrand Pontalis et dans le rôle des contre : Julien Benda, rationaliste, et Roger Vailland, marxiste. Emmanuel Mounier, lui, pèse le pour et le contre à l'aune de sa propre doctrine, le personnalisme.
vendredi 22 octobre 2010
Par Philalèthe le vendredi 22 octobre 2010, 20:58
Dans Le corps et l'argent (2010), Ruwen Ogien écrit :
" Existe-t-il une différence de nature entre le travail d'un coiffeur et d'une prostituée ?
On a du mal à croire qu'un professionnel du service corporel, coiffeur, pédicure, kinésithérapeute ou autre, pourrait dire, sans plaisanter, qu'il n'y a aucune différence de nature entre son travail et celui d'une personne qui se prostitue. Pourtant, lorsqu'on essaie de réfléchir sans préjugés à ce genre d'activité, on peut se dire qu'il existe une continuité non seulement entre la prostitution et l'assistance sexuelle aux handicapés, mais aussi entre la prostitution et tous les autres métiers de service dont la finalité est d'entretenir ou de soigner le corps humain, de le protéger vivant ou mort et de l'aider à satisfaire ses besoins. Certains sont plus proches (masseur, nourrice, kinésithérapeute) ; d'autres sont un peu plus éloignés (aide-soignant, coiffeur, manucure, pédicure, dentiste, proctologue, gynécologue, employé des pompes funèbres, etc). Mais, entre les uns et les autres, il y a suffisamment de traits factuels communs pour qu' il ne soit pas absurde d'affirmer qu'ils appartiennent à une même famille."
vendredi 17 septembre 2010
Par Philalèthe le vendredi 17 septembre 2010, 18:04
Qui aujourd'hui n'aime pas les vulgarisations ? Qui n'attend pas une
bonne âme savante en mesure de lui donner accès sans douleur à la physique
quantique, aux théories des cordes, des fractales ou du chaos ? La
curiosité serait apaisée et en plus, comme Sokal et Bricmont nous l'ont
fait savoir, dans un texte de philosophie, ces petites choses en jetteraient.
Du moins pour deux types de lecteurs : les innocents et les initiés via
les vulgarisations préalables.
Par rapport à ce mirage, quoi de mieux que ces lignes décapantes de Ludwig Wittgenstein dans les premières lignes de la Conférence sur l'éthique (1929) ?
" Une autre solution possible aurait été de vous faire ce que l'on appelle une conférence de vulgarisation - c'est à dire une conférence destinée à vous faire croire que vous comprenez quelque chose que vous ne comprenez pas - et de satisfaire ce que je crois être un des désirs les plus bas de nos contemporains, cette curiosité superficielle qui porte sur les toutes dernières découvertes de la science." (trad. Fauve Folioplus philosophie p.8)
On pense alors à " Ad augusta per angusta" ou plus savamment aux dernières lignes de l'Éthique de Spinoza :
" Si maintenant l'on trouve très difficile le chemin que j'ai montré y mener, du moins peut-on le découvrir. Et il faut bien que ce soit difficile, ce qu'on trouve si rarement. Car comment pourrait-il se faire, si le salut se trouvait sous la main, et que l'on pût le découvrir sans grand labeur, difficile autant que rare." (trad. Pautrat, p.541, Ed. du Seuil, L'ordre philosophique)
Ne pas en conclure que Spinoza et Wittgenstein ont la même conception du
salut. Le philosophe autrichien a fait son deuil de ce dont rêvaient encore les
grands philosophes classiques, fonder l'éthique sur une métaphysique
impeccable.
samedi 3 juillet 2010
Par Philalèthe le samedi 3 juillet 2010, 19:00
Comme Christiane Chauviré et Sandra Laugier, D.Z. Phillips trouve que Wittgenstein n’a pas dans la philosophie analytique la place qu’il mérite. Il en fait le constat au début de The problem of evil and the problem of God (Fortress 2005). D’abord il fait parler l’adversaire, ici Marilyn McCord Adams dans Horrendous evils and the goodness of God (1999) :
“ Recall that according to this methodology, philosophers who want to find our truths about mind and body, morals, and so on, should not go about inventing philosophical theories, but should set out to analyze the concepts of mind, body, and moral goodness, and so on, implicit in our ordinary use of language… Many, perhaps most, analytic philosophers have abandoned the ideals of ordinary language philosophy (and rightly so, in my judgment) and resumed the traditional activity of theory construction.” (p.XVIII)
Or, c’est précisément contre la philosophie comme construction de théories que D.Z. Phillips va prendre position :
“ It is odd to hear analytic philosophers say that they have abandoned
philosophical movements which made the analysis of concepts central in
philosophy. Nevertheless, if one wants to understand the relation of analytic
philosophy of religion to Wittgenstein ‘s work, or to ordinary language
philosophy, “abandonment” is the right word. It marks a contrast with
“philosophical engagement”. There has been precious little philosophical
engagement on the part of analytic philosophers of religion.
The twentieth-century revolution in philosophy left mainstream Anglo-American
philosophy of religion untouched. By their own admission, the problems of most
contemporary philosophers are still rooted in the empiricism and naturalism to
be found in Locke, Hume and Reid. They write, for the most part, as though
Wittgenstein had never existed. As a result, there has been little engagement
with his work from the direction of analytic philosophy of religion. There is
little sign of the situation changing. To speak of the “abandonment” of the
ideals of ordinary language philosophy is even too strong, since there was
hardly an appreciation of anything to be abandoned. “Ignored” would be a more
accurate designation. In many ways this is a pity, since, as I have tried to
show in my own work, engagement between these movements would raise issues of
central importance in philosophy.
It is worth asking whether the reluctance to abandon theory-construction in
philosophy is often an obstacle to the will, rather than an obstacle to the
intellect. The latter obstacle resides in the intellectual difficulty of the
point being made to one, whereas, an obstacle of the will is a refusal to give
up a certain way of thinking. Does the distinction apply to the
theory-construction ?” (ibid.)
D.Z. Phillips cite alors de nouveau Adams :
« Once theorizing begins, however, the hope of universal agreement in value theory is shattered, the wide-ranging extensional overlaps notwithstanding. Witness, for example, the divide in secular ethics between “consequentialists” who assert that lying can sometimes be justified if it optimizes the consequences, and “deontologists”, who contend that lying is always wrong, no matter what !” (p. XIX)
Ensuite il reprend :
“ We seem to have arrived at an odd situation. Having said that theories are
essential to exploring how we should react to evil, we are now told that
resorting to them shatters any hope of such agreement ! It never occurs to
Adams to ask whether the trouble lies in the conception of an all-embracing
theory, which is said to determine the essence of the “moral”. We see rival
general theories in ethics stretch themselves out of all recognition in
attempting to accommodate obvious counter-examples to the theory. Gradually,
Aristotle begins to look like Kant and Kant begins to look like Aristotle.
There is nothing intellectually difficult in the observation that all moral
convictions, actions and situations cannot be reduced to a common form. It
hardly constitutes an obstacle of the intellect. What the observation confronts
is an obstacle of the will, the groundless conviction that there must
be a common form to morality behind the variety.
Think of Freud ‘s theory of dreams. Freud asserted that all dreams are not
simply products of wish-fulfilments, but are products of sexual
wish-fulfilments. The suggestion that all dreams do not have a sexual origin,
hardly constitutes an obstacle of the intellect, yet, Freud will not
contemplate that possibility. If he could have been convinced of it, his
reaction would have been , “Well, in that case, what are all
dreams ? “ Freud would not have given up the “all”, the conviction that
dreams must have an essence. That is an obstacle of the will.
What is the effect on Adams of the theoretical failure in ethics to agree on a
definition of a moral act ? Instead of being rescued from essentialism,
the failure to attain theoretical agreement becomes, for her, a licence for
each theorist to retreat, without justification, behind the unexamined
assumptions of his or her theory.” (p.XX)
L’idée d’appeler cette conception de la philosophie contemplative – que l’on doit à D.Z. Phillips lui-même – se comprend désormais : contempler s’oppose à découvrir. Le philosophe contemplerait à la différence du scientifique. Bien sûr il faut dénouer le lien platonicien entre contemplation et transcendance. C’est plutôt quelque chose comme une contemplation au sein de l’immanence. Ici le texte suivant de Wittgenstein, canonique, est bien sûr central :
« La philosophie se contente de placer toute chose devant nous, sans
rien expliquer ni déduire . – Comme tout est là, offert à la vue, il n’y a rien
à expliquer. Car ce qui est en quelque façon caché ne nous intéresse pas.
On pourrait aussi appeler « philosophie » ce qui est possible avant
toute nouvelle découverte et invention » (Recherches
philosophiques 126 trad. Dastur)
mercredi 10 mars 2010
Par Philalèthe le mercredi 10 mars 2010, 15:32
Dans l'introduction de son dernier ouvrage, Wittgenstein en héritage (Kimé 2010), Christiane Chauviré tient visiblement mais plus discrètement que Sandra Laugier à prendre ses distances par rapport à la philosophie analytique mainstream et non-wittgensteinienne. Alors que Christiane Chauviré cherche à interpréter le sens d'une déclaration de Wittgenstein en 1930 à ses étudiants de Cambridge à l'occasion d'un premier cours (" La philosophie a perdu son aura"), elle formule d'abord une attaque modérée et allusive :
" Ne pouvons-nous l'entendre comme une prophétie (presque) auto-réalisatrice ? Car s'il y a une époque de déclin et de récessions (Wittgenstein écrit lui aussi, comme nous actuellement, sous le coup d'une crise économique, celle de 1929) où il existe bien une méthode en philosophie, une philosophie professionnelle (je n'ose pas écrire sans aura), une philosophie "moderne", proche des sciences, c'est la nôtre, avec l'actuelle philosophie analytique, héritière lointaine de Wittgenstein, ce qui n'est pas le moindre paradoxe de toute cette affaire." (p.11)
Dans le dernier paragraphe en revanche, l'adversaire est mieux ciblé et la critique est renforcée :
" Tout comme Emerson à la fois désavoue et revendique, selon Cavell, une culture pour l'Amérique, Wittgenstein désavoue et revendique une forme de philosophie modeste, déflationniste et qui fait table rase du passé. Une philosophie désenchantée des Temps Modernes. Or une version de celle-ci, dérivée en fait de l'empirisme logique de Carnap et allii, par la suite, sous une forme banalisée, standardisée, colonise précisément les universités américaines de la fin des années trente (avec le départ de plusieurs membres du Cercle de Vienne aux États-Unis) aux années soixante, et perdure actuellement grâce à la vogue des sciences cognitives qui ont fixé et légitimé cette manière de procéder en philosophie. Ce n'est sans doute pas l'héritage que souhaitait laisser Wittgenstein, lui qui ne voulait même pas fonder une École : " Est-ce moi qui ne puis fonder une École, ou bien aucun philosophe ne le peut ?", craignant de voir ses pensées vulgarisées, affadies (discutées dans Mind !), et très prompts à crier au plagiat. En effet, " toute idée qui coûte cher entraîne dans son sillage quantité d'idées bon marché ; au nombre de celles-ci, quelques-unes sont utiles". Plus que jamais, donc, il nous faut nous poser la question, non de l'héritage laissé par Wittgenstein (il est immense), mais de la (bonne) façon - pour nous - d'en hériter." (p.12)
On notera que la mise en question, doublement relativisée dans la dernière phrase, demeure très prudente. Sur la relation faite entre la philosophie analytique et le Cercle de Vienne, on pourra lire ici un article de Florian Cova qui dénonce largement la réduction de la philosophie analytique contemporaine aux positions du Cercle de Vienne.
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