Les dernières lignes que Diogène Laërce consacre à Xénophane le décrivent
d’abord en tant que maître (de lui) puis en tant qu’esclave (des autres).
1) Le maître :
« Selon Démétrios de Phalère dans son traité Sur la
vieillesse et selon Panétius le Stoïcien dans son
traité Sur l’égalité d’humeur, il ensevelit ses fils de ses
propres mains, comme Anaxagore. » (IX 20)
Il y a mille manières d’ensevelir ses enfants mais le titre du traité de
Panétius laisse penser que Xénophane est resté de marbre.
Dans De la tristesse (Essais Livre I
Chapitre II) Montaigne écrit :
« C’est une qualité tousjours nuisible, tousjours folle, et, comme
tousjours couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs
sages. »
Reste qu’ être impassible ne signifie pas nécessairement incarner à la
perfection l’idéal d’apathie ; dans le même essai, Montaigne en donne
plusieurs exemples, dont celui-ci :
« En la guerre que le Roy Ferdinand fit contre la veufve de Jean Roy de
Hongrie, autour de Bude, Raïssiac, capitaine Allemand, voïant raporter le corps
d’un homme de cheval, à qui chacun avait veu excessivement bien faire en la
meslée, le plaignait d’une plainte commune ; mais curieux avec les autres
de reconnoistre qui il estoit, après qu’on l’eut désarmé, trouva que c’estoit
son fils. Et, parmi les larmes publicques, luy seul se tint ses yeux immobiles,
le regardant fixement, jusques à ce que l’effort de la tristesse venant à
glacer ses esprits vitaux, le porta en cet estat roide mort par
terre. »
La faiblesse n’épargne pas les philosophes si l’on en croit la dernière
anecdote rapportée par Montaigne :
« Pour un plus notable tesmoignage de l’imbécilité humaine, il a été
remarqué par les anciens que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ,
espris d’une extrême passion de honte, pour en son eschole et en public ne se
pouvoir desvelopper d’un argument qu’on luy avoit faict. »
Les deux dernières phrases laissent entendre que c’est seulement à partir d'
un fond de nature que les raisonnements éthiques aident à mieux
vivre :
« Je suis peu en prise de ces violentes passions. J’ay l’appréhension
naturellement dure ; et l’encrouste et espessis tous les jours par
discours. »
Hume pensera dans la même direction :
« Celui qui sans préjugés considère le cours des actions humaines
découvrira que l’humanité est presqu’entièrement guidée par sa constitution et
son tempérament, que les maximes générales ont peu d’influence, et dans la
seule mesure où elles émeuvent notre goût ou notre sentiment. »(Le
Sceptique 1742 in Essais moraux, politiques et
littéraires p. 219 Ed. Alive 1999)
Finalement Xénophane était peut-être déjà esclave de son caractère avant
d’être asservi dans un sens moins contestable.
2) L’esclave :
« On pense qu’il a été vendu comme esclave (…) par les Pythagoriciens
Parméniscos et Orestadas comme le dit Favorinus dans le livre I de ses
Mémorables. » (20)
Jean-Paul Dumont dans son édition des textes réunis par Diels (1903)
traduisait ainsi:
« On croit qu’il fut vendu comme esclave, (et affranchi ) par les
pythagoriciens Parméniscos et Orestadas etc »
La note 6 (p.1217) indique laconiquement : « Doublet de la Vie
de Platon de Diogène Laërce, d’après H.Diels. ». Cela signifie, j’imagine,
que Laërce aurait, à l’occasion de la vie de Xénophane, répété un trait déjà
narré dans la biographie de Platon.
Mais les parenthèses demeurent tout de même énigmatiques. La philologie
ayant progressé, Jacques Brunschwig crache le morceau :
« Sans doute parce qu’il lui paraissait impensable que deux philosophes
aient pu en vendre un troisième, Diels suppose ici un saut du même au même,
qu’il comble partiellement par quelques mots signifiant « et
racheté » ; l’honneur des Pythagoriciens est sauf. D’autres, pensant à une
liaison par association d’idées, remplacent péprasthai (= vendu comme esclave)
par tétaphtai (« enseveli ») »
Ah ! Sous ces philologues scrupuleux se cacheraient quelquefois des
hommes scandalisés...
Mais alors comment comprendre ce commerce, à première vue, bien peu
philosophique ?
Dans la notice qu’il consacre à Orestadas de Métaponte, l’un des deux
« coupables », Constantino Macris reprend surtout les remarques de Jacques
Brunschwig mais il finit tout de même par quelques lignes
suggestives :
« De telles anecdotes, comme d’autres illustrant les rapports de
Parménide avec la secte, ne font qu’effleurer, en le transposant sur le plan
biographique, le problème assez compliqué de la relation – ambiguë, et
peut-être même tendue – entre pythagorisme et éléatisme. »
(Dictionnaire des philosophes antiques IV
p.799)
La lecture allégorique a le mérite de rester fidèle et au texte et à la
représentation que l’on se fait des relations normales entre philosophes.
Lisons donc « deux pythagoriciens vendent comme esclave Xénophane »
comme voulant dire « le pythagorisme est parti en guerre contre le
xénophanisme ». Peut-être.
Mais, au fond deux philosophes ne pourraient-ils pas bel et bien en vendre un
troisième et rester philosophes ?
J’ai l’idée que deux compères cyniques n’auraient pas répugné à donner sous
cette forme une bonne leçon d’indépendance à un philosophe, par exemple, tenté
de flatter les puissants.
« Tu veux servir et ben tiens donc ! »…