Une bouche philosophique ne sert pas qu’à proférer de nobles vérités. Voyez
plutôt celle de Zénon d’Elée :
« Ayant projeté de renverser le tyran Néarque – d’aucuns disent
Diomédon – il fut arrêté, selon ce que dit Héraclide dans son abrégé de
Satyros ; c’est alors que, interrogé sur ses complices et à propos des
armes qu’il avait transportées à Lipara, il dénonça tous les amis du tyran,
avec l’intention de l’isoler complètement. » (IX 26)
Machiavélien avant la lettre, Zénon met le mensonge au service des
meilleures causes (« Ce fut un homme d’une grande noblesse, en philosophie
comme en politique » ibidem). Le Florentin disait qu’un prince doit agir
en homme et en bête. Zénon certes a déjà joué au renard mais il va bientôt
descendre d’un degré dans l’imitation de l’animalité :
« Ensuite, il lui dit qu’à propos de certains d’entre eux, il pouvait
lui dire certaines choses à l’oreille ; alors il la lui mordit, et ne
relâcha pas sa prise avant d’être percé de coups, frappé du même sort
qu’Aristogiton le tyrannicide. »
Mordre : les cyniques n’oseront le faire que métaphoriquement. Zénon,
c’est au pied de la lettre qu’il prend l’expression ! Ajoutons que ce
n’est pas morsure éphémère, simple entaille destinée à réveiller la raison
endormie sous les conformismes. Non, c’est morsure jusqu’à ce que mort
s’ensuive, celle du tyrannicide certes mais peu importe, la morsure est d’une
durée telle qu’elle vaut tous les assassinats. Oreille de tyran, oreille à
détruire pour n’avoir entendu que flatteries et délations.
A moins que ce ne soit un autre organe que la bouche philosophique, devenue
prédatrice, n’ait visé :
« Démétrios, dans ses Homonymes dit cependant que
c’est le nez qu’il lui trancha avec les dents. »
Certains, faute de pouvoir viser l’original, mutilent ses statues, Zénon,
lui, défigure directement la tête tyrannique.
Mais il est possible que la bouche en soit restée à sa fonction
énonciatrice :
« Antisthène, dans ses Successions, dit qu’après avoir
dénoncé les amis du tyran, il s’entendit demander par celui-ci s’il en restait
quelque autre ; il répondit : « Oui, toi le fléau de la
cité ! » A ceux qui étaient là, il dit : « j’admire votre
lâcheté si c’est par peur de ce que je subis en ce moment que vous restez les
esclaves du tyran » »
Double morsure celle-ci, plus classique si on peut dire, infligée au maître
et à ses disciples dans un mouvement qui pourrait être stoïcien ou
cynique.
Et tel Anaxarque, Zénon devance le supplice, privant le tyran de la joie de le
détruire :
« Pour finir, il se coupa la langue avec ses dents et la lui cracha au
visage. »
Cela vaut toutes les asphyxies volontaires. Parvenir, victime de soi, à être
le bourreau de son bourreau ! Et la protestation éthique a finalement un
effet politique :
« Ses concitoyens, enflammés par son exemple, se mirent aussitôt à
lapider le tyran. »
Et du corps de Zénon, qu’est-il advenu ? Deux versions :
« La plupart des auteurs sont à peu près d’accord sur le récit de cette
fin de Zénon ; mais Hermippe dit qu’il fut jeté dans un mortier et
déchiqueté. » (27)
Deux états du corps : corps arme et corps broyé. Résistance
philosophique exultante puis quasi poudre.
Diogène aurait eu une bonne occasion d’ironiser comme il aime si souvent le
faire, sur le thème du déchiqueteur déchiqueté ou à malin malin et demi. Mais
non, c’est, fait rare, un franc hommage qu’il rend à Zénon dans ses
vers :
« Tu as eu la volonté, Zénon, la noble volonté de tuer le tyran
Et de délivrer Elée de son esclavage.
Mais tu as été vaincu, puisque le tyran t’a pris et t’a déchiqueté
Dans un mortier. Mais que dis-je ? C’était ton corps, ce n’est pas toi.
»