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  <title>Les philosophes antiques à notre secours - Nietzsche</title>
  <link>http://www.philalethe.net/</link>
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  <language>fr</language>
  <pubDate>Mon, 06 Oct 2008 17:08:34 +0200</pubDate>
  <copyright></copyright>
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    <title>Nietzsche, juge de Sénèque.</title>
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    <pubDate>Tue, 12 Feb 2008 09:30:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Sans prendre en compte les fragments posthumes, je relève que Nietzsche voit
Sénèque sous deux aspects radicalement distincts.&lt;br /&gt;
A supposer que l’index établi par Lacoste et Le Rider soit digne de confiance,
la première occurrence du nom propre « Sénèque » a lieu dans la
première partie de &lt;strong&gt;Humain, trop humain&lt;/strong&gt;, précisément dans le
fragment 282 intitulé &lt;strong&gt;Lamentation&lt;/strong&gt;:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Ce sont peut-être les avantages de notre époque qui amènent avec eux
un recul et, à l’occasion, une dépréciation de la vita contemplativa. Mais il
faut bien avouer que notre temps est pauvre en grands moralistes, que Pascal,
Epictète, Sénèque, Plutarque sont à présent peu lus, que le travail et le zèle
– autrefois escorte de la grande déesse Santé – semblent parfois sévir comme
une maladie. » (Ed. Lacoste T.I p.592)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le reste du fragment encourage le lecteur à identifier les quatre penseurs
aux qualités suivantes : « le calme dans la pensée », « une
attitude indépendante et prudente de la connaissance », « la liberté de
l’esprit », « le génie de la méditation ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette référence inaugurale à Sénèque est tout à fait
exceptionnelle ; les autres, au total trois seulement, révisent très
largement à la baisse cette première appréciation. Commençons par l’ultime et
la plus elliptique. Elle est tirée du &lt;strong&gt;Crépuscule des idoles&lt;/strong&gt;
(sic) ; dans le chapitre intitulé &lt;strong&gt;Flâneries d’un
inactuel&lt;/strong&gt;, le premier fragment (&lt;strong&gt;Mes impossibilités&lt;/strong&gt;; à
dire vrai, vu que Nietzsche a écrit &lt;strong&gt;Meine unmöglichen&lt;/strong&gt;, il
serait meilleur de traduire par &lt;strong&gt;Mes impossibles&lt;/strong&gt;) règle
brièvement le cas Sénèque :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Sénèque : ou le toréador de la vertu (Seneca : oder der
Toreador der Tugend)» (T.II p.991).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette image du toreador, Nietzsche l’avait déjà utilisée dans &lt;strong&gt;Le Gai
Savoir&lt;/strong&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;Le scepticisme moral dans le christianisme&lt;/ins&gt;- Le
christianisme, lui aussi, a largement contribué au progrès des Lumières :
il a enseigné le scepticisme moral d’une façon très énergique et
pénétrante ; accusateur abreuvant d’amertume, mais avec une patience et
une subtilité infatigables, il anéantit dans chaque individu la foi en ses
« vertus » ; il fit disparaître à tout jamais de la terre ces grands
vertueux qui abondaient dans l’Antiquité, ces hommes populaires qui se
promenaient dans la foi en leur perfection avec une allure de torero (&lt;em&gt;plus
exactement « avec la dignité d’un héros du combat de taureau »
« mit der Würde eines Stiergefechts-Helden »&lt;/em&gt;). Si nous lisons
maintenant, élevés comme nous le sommes dans cette école chrétienne du
scepticisme, les livres de morale des Anciens, par exemple Sénèque et Epictète,
nous sentons en nous une supériorité momentanée, des vues et des compréhensions
secrètes nous saisissent et nous croyons entendre parler un enfant devant un
vieillard ou bien une jeune et belle enthousiaste devant La
Rochefoucauld : nous connaissons mieux ce qui s’appelle la vertu » (T
II p.130-131)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A dire vrai, sur ce plan il ne me semble pas exact d’identifier Sénèque à
Epictète. En effet Sénèque a une finesse psychologique réaliste qui forme avec
son respect pour les normes intemporelles de l’école à laquelle il appartient
une singularité intéressante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je finirai par un poème méprisant de Nietzsche consacré à Sénèque et ouvrant
avec d’autres &lt;strong&gt;Le Gai Savoir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Seneca et hoc genus omne (Sénèque et toute cette race)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils écrivent et écrivent (mieux vaudrait dire: &amp;quot;ça écrit et écrit&amp;quot;) toujours
leur insupportable et sage niaiserie&lt;br /&gt;
Comme s’il s’agissait de primum scribere,&lt;br /&gt;
Deinde philosophari.&amp;quot;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Das schreibt und schreibt sein unausstehliches weises Larifari&lt;br /&gt;
Als gält es primum scribere&lt;br /&gt;
Deinde philosophari.&amp;quot;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Nietzsche ne rend pas justice à Sénèque: on peut voir l'écriture comme
un exercice spirituel, une expression de la vie philosophique. Ainsi Sénèque
écrit autant dans le but de se perfectionner que de mener Lucilius vers le
meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Décidément Sénèque mérite mieux que ces jugements hautains.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Nietzsche, “un des fondateurs du nazisme” ?</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2007/11/23/Nietzsche-un-des-fondateurs-du-nazisme</link>
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    <pubDate>Fri, 23 Nov 2007 22:48:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Dans l’introduction de son grand ouvrage &lt;strong&gt;Les anti-Lumières. Du
XVIIIème siècle à la guerre froide&lt;/strong&gt; (2006) le célèbre historien Zeev
Sternhell reprend à son compte « l’idée selon laquelle une grande œuvre a
toujours deux significations : celle que lui donne l’auteur et celles que
lui prêteront les générations ultérieures. » Il se demande alors si toutes
les interprétations sont justifiées et précise sa pensée par deux exemples dont
le dernier explique ce billet :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Herder peut-il être en même temps grand humaniste et précurseur d’un
nationalisme biologique ? Nietzsche serait-il lui aussi dans la même
mesure un individualiste forcené, antinationaliste et philosémite et l’un des
fondateurs du nazisme ? » (p.37)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’expression « fondateur du nazisme » retient mon attention. Je me
demande alors si on peut être fondateur de quelque chose sans le savoir: autant
Littré que Larousse m’assurent que fonder quelque chose implique la volonté de
l’établir. J’en conclus que l’un des fondateurs du nazisme ne peut être que
quelqu’un ayant eu la volonté d’instituer le parti nazi (car « nazi »
reste l’abréviation allemande de « national-socialiste »). Mais
poursuivons la lecture, elle va d’abord nous faire faire un détour par
Derrida :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Existe-t-il quand même des critères qui puissent nous permettre,
contrairement à ce que pensait Jacques Derrida, de comprendre, au-delà des
contradictions qui émaillent fatalement toute œuvre importante, les intentions
de l’auteur ? N’est-il pas évident que le texte ne peut pas être lu
autrement qu’à la lumière des objectifs que l’auteur s’était fixés ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tel est le critère, il va alors de soi que Nietzsche en aucune manière ne
peut être qualifié comme étant « un des fondateurs du nazisme ». Mais une
seconde évidence vient contrebalancer la première :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Mais n’est-il pas évident que, du moment où elle est lancée sur la
place publique, une œuvre acquiert une existence et une signification qui lui
sont propres et exerce une influence qui n’était pas toujours, et souvent
n’était pas du tout dans l’intention de l’auteur ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fonder et exercer une influence désignent déjà des actions clairement
différentes quand le sujet en est un homme (entre autres, on peut exercer une
influence sans le savoir) mais la différence s’accroît encore quand ce qui
exerce une influence n’est plus un auteur mais son œuvre, comme c’est le cas
dans les lignes citées. Mais reprenons le texte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Quand une œuvre est accaparée et pillée sans vergogne comme celle de
Nietzsche par les nazis, ne convient-il pas quand même de se demander si elle
n’y prêtait pas le flanc ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’argumentation est-elle cohérente ? Sternhell soutient deux thèses à
première vue contradictoires : 1) l’œuvre de Nietzsche a exercé une
influence sur les nazis 2) les nazis ont « nazifié » l’œuvre de
Nietzsche. Une telle contradiction paraît évitée par la relation de cause à
effet implicitement établie entre 1 et 2 : si les nazis ont
« nazifié » l’œuvre de Nietzsche, c’est parce qu’elle a exercé une
influence sur eux. La responsabilité de Nietzsche paraît alors reculer d’un
cran : très loin de fonder le nazisme, il aurait écrit une œuvre que les
fondateurs du nazisme aurait récupérée. Mais Sternhell va parvenir à rétablir
la responsabilité de Nietzsche :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Le long combat de l’auteur de &lt;strong&gt;Par-delà le bien et le
mal&lt;/strong&gt; contre les Lumières, l’humanisme, l’égalité, la démocratie, en
jouant un rôle de premier plan dans l´éducation de toute une génération
d’Allemands, n’a-t-il pas contribué à ouvrir une brèche qui a permis cette
usurpation inacceptable en soi ? Pourquoi une telle mésaventure n’a-t-elle
pu arriver à l’œuvre de Tocqueville ou à celle de Benjamin Constant ?»&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble qu’ici Sternhell justifie, à ses yeux du moins, la
qualification de Nietzsche comme « un des fondateurs du nazisme ». Loin
d’avoir une œuvre qui aurait exercé une influence sur les nazis, encore plus
loin d’avoir exercé lui-même une influence sur eux, il aurait établi des thèses
anti-Lumières reprises par les nazis. Son rôle de fondateur aurait consisté non
à établir le parti politique nazi (la chronologie s’y oppose : Nietzsche
est mort en 1900) mais à détruire les valeurs opposées à la naissance d’un tel
parti. Il me semblerait plus exact alors de dire que Nietzsche n’est pas un des
fondateurs du nazisme mais un de ceux qui ont discrédité les croyances qui lui
faisaient obstacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin dans l’ouvrage, Sternhell traite à nouveau de Nietzsche mais ne
dissout pas les ambiguïtés que j’ai relevées dans la manière qu’il a de
déterminer les responsabilités du philosophe :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Certes, le plus grand ennemi que la pensée des Lumières ait jamais
connu est incontestablement Nietzsche. Sa figure formidable domine le tournant
du XXème siècle. Pourtant, par son antinationalisme violent, par son
anti-antisémitisme intense, par son cosmopolitisme sans faille, par son
individualisme aristocratique, par sa francophilie, Nietzsche occupe une place
à part. Il contribue à nourrir la révolte contre les droits de l’homme, le
libéralisme et la démocratie, il donne le cachet du génie à l’antirationalisme
et l’anti-universalisme et nul n’a fait plus que lui pour tourner en dérision
la prétention à l’égalité. Il est, contrairement à ce que l’on prétend souvent,
un penseur politique très conscient de la signification de son œuvre
(&lt;em&gt;j’imagine que la référence à une telle conscience pourrait venir
rétroactivement justifier l’emploi de « fondateur »&lt;/em&gt;). Cependant, cet
aristocrate de la pensée ne descend pas dans la rue. La campagne politique sur
le terrain sera menée par les hommes qui prendront sur eux la tâche de traduire
en termes de politique des masses aussi bien le travail de Nietzsche que celui
de la génération précédente. Ils se feront sciemment publicistes,
simplificateurs et vulgarisateurs. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas clair : Sternhell suggère autant que les hommes en
question sont des hommes de main auxquels on fait faire ce qu’on ne veut pas
faire soi-même que des activistes inspirés par Nietzsche et par d’autres. On
hésite entre un Nietzsche fondateur par personnes interposées et un Nietzsche
inspirateur des fondateurs ! Dans un des derniers passages consacrés à
Nietzsche, Sternhell écrit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La génération du tournant du siècle se nourrit d’un nietzschéisme
primitif et vulgarisé, mais en politique et comme force historique, ce sont les
interprétations de Nietzsche qui comptent et non les finesses de sa
philosophie. » (p.473)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est loin désormais du penseur qui contribue à fonder intellectuellement
la conception nazie…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, il me semble patent que, même à la lumière de sa propre
argumentation et en prenant en compte toutes ses hésitations, c’est un abus de
langage de la part de Sternhell d'identifier Nietzsche à « un des
fondateurs du nazisme ».&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Nietzsche et Pascal (2)</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2007/02/14/349-nietzsche-et-pascal-2</link>
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    <pubDate>Wed, 14 Feb 2007 07:07:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;C’est désormais la figure de Pascal inquiet qu’il faut introduire en perdant
peut-être l’espoir de contribuer ainsi à placer un des derniers morceaux d’un
portrait-puzzle. Il ne faudrait pas hésiter à reconnaître qu' à propos de
Pascal, comme à propos d’autres sujets, Nietzsche a formulé des thèses
strictement incompatibles : dans ces conditions vouloir à tout prix leur
trouver une cohérence me semble en réalité bien peu fidèle à l’œuvre elle-même.
Il n'est même pas certain, concernant Pascal, qu'on puisse les faire
correspondre à une évolution de la pensée de Nietzsche. Mais voyons d'abord de
plus près comment se manifeste le trouble pascalien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;La probité de Dieu&lt;/ins&gt; : (…) Personne n’a été plus
éloquent que Pascal pour parler du « Dieu caché » et des raisons
qu’il a de se tenir si caché et de ne dire jamais les choses qu’à demi, marque
que Pascal n’a jamais pu se tranquilliser à ce sujet ; mais il parle avec
tant de confiance que l’on pourrait croire qu’il s’est trouvé par hasard dans
les coulisses. Il soupçonnait une immoralité dans le « deus
absconditus » mais il aurait eu honte et il aurait craint de se
l’avouer : c’est pourquoi il parlait aussi haut qu’il pouvait, comme
quelqu’un qui a peur. » (&lt;strong&gt;Aurore&lt;/strong&gt; 91 T.I p. 1021)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Immédiatement je pense à Freud, précisément à &lt;strong&gt;Inhibition, symptôme,
angoisse&lt;/strong&gt; (1926): le philosophe (entendons par là n'importe quel
philosophe) ressemble à &amp;quot;ce voyageur qui chante dans l'obscurité&amp;quot; afin de nier
son anxiété, mais qui &amp;quot;n'en voit pas plus clair pour autant&amp;quot;. Mais le
rappochement n'est pas exact: la confiance de Pascal ne masque pas une
ignorance mais un soupçon, comme si la raison, pas tout à fait suicidée,
doutait de la bonté ou de l'omnipotence d'un Dieu tellement silencieux. Pascal
de mauvaise foi, à la raison divisée, trop rigoureux pour croire à la version
chrétienne de Dieu mais trop victime de la religion pour le reconnaître
ouvertement. Mais sur la souffrance pascalienne, Nietzsche ne tient pas non
plus un seul discours. Ainsi dans &lt;strong&gt;Aurore&lt;/strong&gt;, avant cette
réflexion sur ce dieu dont l'extrême discrétion fait douter, Nietzsche a
clairement identifié sa souffrance à rien de plus qu’à un christianisme
intériorisé avec succès :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;Les interprètes chrétiens du corps&lt;/ins&gt;. Tout ce qui peut
provenir de l’estomac, des intestins, des battements du cœur, des nerfs, de la
bile, de la semence – toutes ces indispositions, ces affaiblissements, ces
irritations, tous les hasards de la machine, qui nous est si peu connue- tout
cela, un chrétien, comme Pascal, le considère comme un phénomène moral et
religieux, et il se demande si c’est Dieu ou le diable, le bien ou le mal, le
salut ou la damnation qui en sont cause. Hélas ! Quel interprète
malheureux ! Comme il lui faut tourner, retourner et se torturer lui-même
pour garder raison. » (86 p.1019)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici Pascal, devenu à nouveau la personnalisation du chrétien lambda, est
complètement égaré: intoxiqué par le christianisme, il cherche des raisons
surnaturelles là où il n'y a que des causes, et des plus physiques. Dressé à
tort à se référer à une transcendance, quand il faudrait en rester à
l'immanence du vivant, il ne peut même pas en tirer du confort mental. La
souffrance ici ne dérive plus d'un reste de lucidité, le vers de la raison,
coriace, gigotant encore, mais de la volonté d' appliquer une grille
herméneutique essentiellement inadaptée à ce qu'elle prétend comprendre.&lt;br /&gt;
Mais Nietzsche peut aller jusqu'à définir comme quasi caractérielle
l'insatisfaction pascalienne, comme dans ce passage du &lt;strong&gt;Crépuscule des
idoles ou Comment on philosophe au marteau&lt;/strong&gt; (1888):&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Tout le domaine de la morale et de la religion doit être rattaché à cette
idée des causes imaginaires. (…) « Explication » des sentiments
généraux agréables – (…) Ils dépendent de l’heureuse issue de certaines
entreprises (erreur naïve de raisonnement, car l’heureuse issue d’une
entreprise ne procure nullement des sentiments généraux agréables à un
hypocondriaque ou à un Pascal)&amp;quot; (&lt;strong&gt;Les quatre grandes erreurs&lt;/strong&gt; 6
T.II p.979)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascal, dont le nom propre, sous la plume d'un Nietzsche qui mime
l'aliéniste, signifie presque une catégorie psychiatrique, n'est plus qu'un cas
médical dont on va donc jusqu'à douter de la singularité.&lt;br /&gt;
Quelle différence avec le fragment 480 de &lt;strong&gt;Aurore&lt;/strong&gt; où Nietzsche
oppose l’absence d’âme de Kant (« un cerveau ») et de Schopenhauer
(« un caractère &amp;quot;immuable&amp;quot;») à la vie spirituellement riche de
Pascal !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;Deux allemands&lt;/ins&gt;. Si l'on compare Kant et Schopenhauer avec
Platon, Spinoza, Pascal, Rousseau, Goethe, sous le rapport de l'âme et non de
l'esprit: on s'apercevra que les deux premiers penseurs sont en posture
désavantageuse: leurs idées ne représentent pas l’histoire passionnée d’une
âme, il n’y a point là de roman à deviner, point de crises, de catastrophes et
d’heures d’angoisse, leur pensée n’est pas en même temps l’involontaire
biographie d’une âme (…) (Kant) n'a pas tellement vécu et sa façon de
travailler lui prend le temps qu'il lui faudrait pour vivre quelque chose, - je
ne veux pas parler, comme il se doit, de grossiers &amp;quot;événements&amp;quot; venus du dehors
mais des destins et des convulsions, à quoi la vie la plus solitaire est
sujette, lorsqu’elle a des loisirs et qu’elle se consume dans la passion de la
méditation. » (481 p. 1175)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin d'être presque pathologisée, l'inquiétude pascalienne est ici
consubstantiellement liée à l'écriture d'une oeuvre. L'âme n'est pas le nom
fantasmatique donné à la méconnaissance de l'évolution du corps mais un
supplément psychique donné à certains (Kant en effet n'en a pas !) et rendant
possible des découvertes inacessibles à l'esprit pur.&lt;br /&gt;
Plus tard, dans &lt;strong&gt;Par-delà le bien et le mal&lt;/strong&gt;, Nietzsche fera
l’hypothèse que seul un homme pieux est en mesure de comprendre la religion et,
s’il nomme Pascal cette fois, ce n’est pas en tant que token du type
« avorton sublime » mais en tant qu’admirable modèle :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Pour deviner et déterminer ce qu’a été jusqu’à nos jours l’histoire
du problème de la science et de la conscience dans l’âme des homines religiosi,
peut-être faudrait-il être soi-même aussi profond, aussi blessé, aussi
extraordinaire que le fut la conscience intellectuelle d’un Pascal. » (III
45 T.II p. 599)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble ici que Nietzsche a renoncé à l'approche scientiste mais, à vrai
dire, les lignes suivantes dessinent le portrait complet du philosophe apte à
rendre comptement exactement du phénomène religieux. Il serait certes fait en
partie d'un Pascal mais aussi d'un philosophe des Lumières (pourquoi pas de La
Mettrie par exemple ?) apte à donner une forme scientifique à la matière vécue
du premier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Et même alors il faudrait déployer au-dessus d’elle un ciel de claire et
maligne spiritualité, qui lui permettrait d’embrasser d’en haut tout ce
foisonnement de dangereuses et douloureuses expériences intérieures, d’y mettre
de l’ordre et de le réduire en formules.&amp;quot;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est donc pas insensé de soutenir que Nietzsche, en niant la possibilité
d'une connaissance extérieure de la religion, identifie Pascal à un modèle pour
lui-même, comme si devenir Pascal, ou plus exactement développer le Pascal
qu'il est virtuellement, était une des deux conditions de la connaissance
philosophique exacte de la valeur de la religion.&lt;br /&gt;
Certes Pascal, dans &lt;strong&gt;Aurore&lt;/strong&gt;, est identifié de manière plus
attendue à l'adversaire:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;&lt;ins&gt;Désirer des adversaires parfaits&lt;/ins&gt; : on ne saurait contester
aux Français qu’ils ont été le peuple le plus chrétien de la terre : non
point qu’en France la dévotion des masses ait été plus grande qu’ailleurs, mais
parce que les formes les plus difficiles à réaliser de l’idéal chrétien s’y
sont incarnées en des hommes et n’y sont point demeurées à l’état de
représentation, d’intention d’ébauche imparfaite. Voici Pascal, dans l’union de
la ferveur, de l’esprit et de la loyauté, le plus grand de tous les chrétiens,
et que l’on songe à tout ce qu’il s’agissait d’allier ici !&amp;quot; (192 T.II
p.1081)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgré l'identification explicite de Pascal à celui contre lequel Nietzsche
doit constituer sa pensée, je ne vois là pas de contradiction avec le texte
précédent. Ce dernier faisait de l'identification à Pascal non le but de
Nietzsche mais seulement le moyen de sa fin qui restait le dépassement du
christianisme. Nietzsche, dans ces textes-là, loin d'adopter une ironie
caricaturale vis-à-vis de la religion, a le souci de lui rendre justice. Je ne
peux identifier ici toutes les raisons d'un tel souci mais l'une d'entre elles
est clairement donnée dans la suite de ce texte: ce n'est qu'en s'affrontant
aux représentants les plus élevés (éthiquement, spirituellement,
intellectuellement) du christianisme qu'on peut espérer le surpasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En voilà donc de multiples Pascal ! Est-il permis de penser sous forme
d'évolution ces variations de perspective ? Il semble que l'ambivalence de
Nietzsche vis-à-vis de Pascal est présente dès le début de l'oeuvre. En effet
trois pages après avoir qualifié de sénile l'idée du &amp;quot;moi haïssable&amp;quot;, Nietzsche
clôt les &lt;strong&gt;Opinions et sentences mêlées&lt;/strong&gt; par ce texte:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;&lt;ins&gt;La descente aux Enfers&lt;/ins&gt; : Moi aussi, j'ai été aux Enfers
comme Ulysse et j'y serai souvent encore; et pour pouvoir parler à quelques
morts, j'ai non seulement sacrifié des béliers, je n'ai pas non plus ménagé mon
propre sang. Quatre couple d’hommes ne se sont pas refusés à moi qui
sacrifiais : Epicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau,
Pascal et Schopenhauer. C’est avec eux qu’il faut que je m’explique, lorsque
j’ai longtemps cheminé solitaire, c’est par eux que je veux me faire donner
tort et raison, et je les écouterai lorsque devant moi ils se donneront tort et
raison les uns aux autres. Quoi que je dise, quoi que je décide, quoi que
j’imagine pour moi et les autres : c’est sur ces &lt;strong&gt;huit&lt;/strong&gt; que
je fixe les yeux et je vois les leurs fixés sur moi. Que les vivants me
pardonnent s'ils m'apparaissent parfois comme des ombres, tellement ils sont
pâles et attristés, inquiets, et, hélas ! tellement avides de vivre:
tandis que ceux-là m'apparaissent alors si vivants, comme si,
&lt;strong&gt;après&lt;/strong&gt; être morts , ils ne pouvaient plus jamais être las de
vivre. Or, ce qui importe, c'est bien cette &lt;strong&gt;vivace pérennité&lt;/strong&gt;:
que nous fait la &amp;quot;vie éternelle&amp;quot;, et, en général, la vie !» (T.I p.826)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait rappeler ce texte à quiconque identifie l'entreprise
nietzschéenne à un renversement du platonisme. Je ne veux pas dire que la
formule rend mal compte de sa philosophie mais elle ne rend pas justice de son
fréquent (sinon constant) souci de rendre justice aux philosophes avec lesquels
et contre lesquels il pense. Parmi eux il faut donc inclure Pascal.&lt;br /&gt;
Reste qu'au fil de l'oeuvre (précisément à partir de &lt;strong&gt;La Généalogie de
la morale&lt;/strong&gt; ? Il faudrait pour l'assurer ne pas prendre en compte
seulement les oeuvres publiées) la caractérisation de Pascal paraît devenir
plus sévère, comme si le sublime s'éclipsait au profit de l'avorton. Il n'en
est pas moins vrai que dans &lt;strong&gt;Ecce homo&lt;/strong&gt; le passage déjà cité
(hommage à la culture française) sur l'assassinat de Pascal par le
christianisme commençait par:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Si non seulement je lis mais j'&lt;strong&gt;aime&lt;/strong&gt; Pascal (&lt;em&gt;c'est
Nietzsche qui a souligné&lt;/em&gt;), comme la victime etc&amp;quot;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet amour demande à être interprété. Est-ce en tant que victime que Pascal
est aimé ? Est-ce en tant que sa raison christianisée reste
exceptionnellement vigoureuse ? Est-ce dans la mesure où Nietzsche
s'identifie à Pascal ?&lt;br /&gt;
Ernst Bertram dans &lt;strong&gt;Nietzsche, essai de mythologie&lt;/strong&gt; (1918) cite
un texte tiré des &amp;quot;observations critiques et personnelles qui datent des années
de Zarathoustra&amp;quot; (je laisse à un aimable lecteur le soin de me fournir, s'il
dispose des oeuvres complètes de Nietzsche publiées chez Gallimard, la
référence exacte !). Ce texte, Bertram l'interprète comme manifestation de la
&amp;quot;conscience d'un lignage mystique par filiation d'intelligences&amp;quot;. Le voici:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;Quand je parle de Platon, Pascal, Spinoza et Goethe, je sais que leur sang
roule dans le mien - je suis fier quand je dis d'eux la vérité - la famille est
assez bonne pour n'avoir pas besoin de poétiser ou de dissimuler; et telle est
mon attitude devant tout ce qui fut; je suis fier d'être homme, et fier
précisément dans la complète véracité.&amp;quot; (p.81 Editions du Félin)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bertram, dans la logique de ce texte, va jusqu'à écrire:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot; L'impulsion foncière qui meut l'âme de Nietzsche s'apparente plus
profondément à celle qui meut Pascal et Angelus Silesius qu'aux vues
&amp;quot;supra-chrétiennes&amp;quot; de Léonard ou de Frédéric II de Hohenstaufen; avec sa
passion de Dieu qui donne à l'idée de vie le pas sur le concept de
connaissance, elle est, tout bien pesé, infiniment plus voisin de l'intériorité
franciscaine que de &amp;quot;l'Araignée sceptique&amp;quot;, des lumières de son vénéré
Voltaire. (...) Dans sa sévérité contre elle-même et tous ceux qui
&amp;quot;l'intéressent pour une raison ou une autre&amp;quot; l'éthique de Nietzche se montre
l'héritière directe et la petite-fille de l'ascèse chrétienne, de la victoire
chrétienne sur moi-même, voire de la torture volontaire gothique, du Moi
haïssable pascalien, le Moi conçu comme Rien-que-moi, comme corps, comme
&amp;quot;maladie&amp;quot;, comme &amp;quot;Non-Dieu&amp;quot; chrétien; mieux encore: la métaphysique de
Nietzsche, la philosophie du Retour éternel, son mythe, à lui, de la Vie
éternelle sont, en dernier ressort, une forme de cette ascèse, de cette torture
volontaire et de triomphe sur soi: ils sont le martyre par lui-même d'un Moi
qui, égoïstement, préférerait se dire &amp;quot;non&amp;quot; et qui, chrétiennement, se force à
un perpétuel &amp;quot;oui&amp;quot; comme à l'extrême sacrifice, à l'extrême martyre dont il
soit capable. Le &amp;quot;oui&amp;quot; extrême dionysiaque, que la doctrine du Retour lance à
la vie, suppose des antécédents, non pas grecs, mais pascaliens: c'est le &amp;quot;oui&amp;quot;
que dit le chrétien à la suprême et la plus difficile ascèse - une épreuve
prolongée et sublimée à l'infini, une victoire sur soi constamment
renouvelée&amp;quot;(p.107 et p.190)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas en mesure de reprendre à mon compte une telle interprétation,
c'est juste une pièce que j'ajoute au dossier, je ne terminerai donc pas ce
billet par un provocant: &amp;quot;Nietzsche est Pascal&amp;quot;.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.philalethe.net/post/2007/02/14/349-nietzsche-et-pascal-2#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>Nietzsche et Pascal (1)</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2007/02/13/348-nietzsche-et-pascal-1</link>
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    <pubDate>Tue, 13 Feb 2007 21:57:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Hume soutenait donc dans la dernière phrase de l’&lt;strong&gt;Enquête sur les
principes de la morale&lt;/strong&gt; (1741) que les principes naturels de l’esprit
de Pascal n’avaient pas joué avec la même régularité que s’ils avaient été
laissés à eux-mêmes, « libres des illusions de la superstition religieuse
». Or, Nietzsche dans l’&lt;strong&gt;Antéchrist – Imprécation contre la
christianisme -&lt;/strong&gt; (1888) affirme à son tour à la fois l’exceptionnalité
de l’intelligence pascalienne et l’effet destructeur sur elle de la
religion :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« (Le christianisme) a gâté même la raison des natures les plus
intellectuellement fortes en enseignant que les valeurs supérieures de l’esprit
ne sont que péchés, égarements et tentations. Le plus lamentable exemple, c’est
la corruption de Pascal qui croyait à la corruption de sa raison par le péché
originel, tandis qu’elle n’était corrompue que par son christianisme ! »
(&lt;strong&gt;Oeuvres&lt;/strong&gt; traduction de Henri Albert, révisée par Jean Lacoste
T.II Ed. Robert Laffont p.1043).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penseur anéanti par la religion, c’est en effet une des multiples figures de
Pascal dans les textes nietzschéens. Dans &lt;strong&gt;Ecce homo – Comment on
devient ce qu’on est –&lt;/strong&gt; (1888), l’action de la religion n’est plus
pensée comme corruption mais comme mise à mort :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« (Pascal), la victime la plus instructive du christianisme, lequel a
lentement assassiné d’abord son corps, puis son âme, comme le résultat logique
de cette forme la plus effroyable de cruauté inhumaine.» (&lt;strong&gt;Pourquoi je
suis si malin&lt;/strong&gt; 4 T.II p.1136)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;strong&gt;Par-delà le bien et le mal - Prélude à une philosophie de
l’avenir –&lt;/strong&gt; (1886), il semble même que le processus de destruction de
Pascal a ruiné sa génialité au point de faire de lui rien de plus qu’un cas
représentatif d’une masse d’hommes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Si l’on pouvait embrasser du regard ironique et indifférent d’un dieu
épicurien (&lt;em&gt;à dire vrai je crois que les dieux épicuriens ne regardaient pas
du tout le monde humain, même pas ironiquement !&lt;/em&gt;) la comédie étrangement
douloureuse et aussi grossière que raffinée du christianisme européen, je crois
qu’on n’en finirait pas de s’étonner et de rire : ne semble-t-il pas
qu’une seule volonté a régné sur l’Europe pendant dix-huit siècles pour faire
de l’homme un sublime avorton ? Si au contraire avec des besoins opposés
et non plus en épicurien, mais brandissant quelque marteau divin, on se
penchait sur la dégénérescence et le rabougrissement presque systématique de
l’homme que représente l’Européen chrétien (par exemple Pascal), ne faudrait-il
pas s’écrier avec fureur, pitié et effroi : « Ô rustres, rustres
prétentieux et compatissants ! Qu’avez-vous fait ? Etait-ce là un
travail pour vos mains ? Ma plus belle pierre, comme vous l’avez
massacrée ! Et qu’en avez-vous tiré ?» (III 62 TII p.612).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascal, entre parenthèses, réduit ici à n'être que celui qui fait connaître,
par ce qu'il leur ressemble, l'identité des anonymes.&lt;br /&gt;
Ces textes pourtant ne doivent pas éclipser une autre figure de Pascal :
celle du suicidé. Le philosophe est aussi une victime consentante ; dans
le même ouvrage, quelques pages plus haut, Nietzsche a mis en effet en relief
la division de la raison pascalienne qui veut et se détruire (en tant qu’elle
est christianisée) et se développer (en tant qu’elle est simplement
raison):&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La foi telle que le christianisme l’a exigée (…) serait bien plutôt
la foi d’un Pascal qui ressemble effroyablement à un suicide permanent de la
raison- d’une raison tenace, vivace, comme un ver qu’on ne peut tuer d’un seul
coup » (p.600)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce donc un suicide ou seulement une tentative de suicide ?&lt;br /&gt;
La pensée de Nietzsche me paraît hésitante sur ce point.&lt;br /&gt;
Dès &lt;strong&gt;Humain, trop humain – Un livre pour les esprits libres –&lt;/strong&gt;
(1878-1879), il présente la raison pascalienne comme définitivement soumise au
christianisme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« L’idée la plus sénile que l’on ait jamais eue au sujet de l’homme se
trouve dans la célèbre thèse : « le moi est haïssable »
(&lt;strong&gt;Opinions et sentences mêlées&lt;/strong&gt; TI p.821)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soumission certes mais inventive. Dans &lt;strong&gt;La Généalogie de la morale –
Pamphlet –&lt;/strong&gt; (1887), au moment où Nietzsche fait l’inventaire des moyens
dont dispose le prêtre ascétique pour combattre le sentiment de déplaisir, il
mentionne « au point de vue intellectuel le principe de Pascal « il
faut s’abêtir » » (&lt;strong&gt;Troisième Dissertation&lt;/strong&gt; 17 TII
p.865)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascal, apologète du christianisme donc . Mais, contre toute attente, sa
raison n’est pas morte. Le suicide de la raison ne voulait pas dire ne plus
raisonner mais ne plus raisonner librement. Aveuglé quant à la valeur des fins,
Pascal reste d’une redoutable intelligence quant aux moyens de mener autrui à
cette fin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;Les désespérés&lt;/ins&gt;. Le christianisme possède le flair du
chasseur pour tous ceux que, de quelque façon que ce soit, on peut acculer au
désespoir - seule une partie de l’humanité en est capable. Il est toujours à la
poursuite de ceux-ci, toujours à l’affût. Pascal fit une tentative pour amener
chacun au désespoir, au moyen de la connaissance la plus incisive ; la
tentative échoua, à son nouveau désespoir. » (&lt;strong&gt;Aurore –Pensées sur
les préjugés moraux&lt;/strong&gt; – 1881 I 64 TI p.1006)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascal qui a vaincu sa nature a voulu inventer une technique de domination
au service du christianisme. Convertir pas seulement les prédisposés mais aussi
tous les autres. S’acharner à faire voir à chacun sa misère : lucidité
démystificatrice à première vue, mystificatrice en réalité. Mais à quel échec
Nietzsche fait-il donc ici allusion ?&lt;br /&gt;
En tout cas, Nietzsche est loin de réduire Pascal à n’être qu’un instrument,
même hors du commun, de la religion qui l’a détourné du raisonnement
entièrement libre. Dans les œuvres publiées, un des premiers textes que
Nietzsche a consacré à Pascal est explicitement nostalgique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;Lamentation&lt;/ins&gt;. Ce sont peut-être les avantages de notre
époque qui amènent avec eux un recul et, à l’occasion, une dépréciation de la
vita contemplativa. Mais il faut bien s’avouer que notre temps est pauvre en
grands moralistes, que Pascal, Epictète, Sénèque, Plutarque sont à présent peu
lus. » (&lt;strong&gt;Humain, trop humain&lt;/strong&gt; I 282 TI p.592)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’imagine que ce ne sont pas pour les mêmes raisons que Nietzsche recommande
ces quatre auteurs (hypothèse : les deux Stoïciens pour leur éthique de
l’approbation sans réserve de la réalité, Plutarque pour ses grands hommes et
Pascal pour sa finesse psychologique).&lt;br /&gt;
Mais qu’a donc gardé Nietzsche positivement de la lecture de Pascal ? A
s’en tenir aux textes publiés, la vérité du divertissement. Il la mentionne
déjà dans la &lt;strong&gt;Première considération inactuelle&lt;/strong&gt; (1873-1876)
mais dans &lt;strong&gt;Aurore&lt;/strong&gt;, il prétend même qu’elle est vérifiable
scientifiquement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;ins&gt;La fuite devant soi-même&lt;/ins&gt;.(…) Le besoin d’action ne
serait-il donc au fond qu’une fuite devant soi-même ? Ainsi demanderait
Pascal. Et, en effet, les représentants les plus nobles du besoin d’action
prouveraient cette assertion : il suffirait de considérer, avec la science
et l’expérience d’un aliéniste, bien entendu – que les quatre hommes qui, dans
tous les temps, furent les plus assoiffés d’action ont été des épileptiques
(j’ai nommé Alexandre, César, Mahomet et Napoléon) : tout comme Byron lui
aussi a été affligé de ce mal. » (V 549 T.I p.1201-1202)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ici du Nietzsche quasi scientiste (je crois lire Félix Le Dantec !).
Mais ce n’est pas seulement en reprenant un de ses textes que Nietzsche lui
rend en réalité hommage. C’est quand il suggère que la raison de Pascal n’a pas
complètement mordu à l’hameçon du christianisme.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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      </item>
    
  <item>
    <title>MacIntyre: le stoïcisme et un détail troublant ou de la promotion philosophique des nazis.</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2007/02/02/344-macintyre-le-stoicisme-et-un-detail-troublant-ou-de-la-promotion-philosophique-des-nazis</link>
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    <pubDate>Fri, 02 Feb 2007 22:05:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Alasdair MacIntyre est un grand philosophe américain néo-aristotélicien.
Dans &lt;strong&gt;After Virtue. A study in moral theory&lt;/strong&gt; (1981), il défend
la supériorité intrinsèque d’une éthique des vertus (Aristote) sur une éthique
de la loi (Kant par exemple). C’est dans le cadre d’un passage où il identifie
dans le stoïcisme une morale antique de la loi qu’il écrit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Chaque fois que les vertus commencent à perdre leur place centrale,
le schéma stoïcien de pensée et d’action reparaît aussitôt. Le stoïcisme reste
l’une des possibilités morales permanentes dans les cultures occidentales. S’il
n’a pas été le seul ou le principal modèle pour les moralistes qui devaient
plus tard réduire (presque) toute la morale au concept de loi morale, c’est
parce que le monde antique fut converti par une autre morale de la loi, plus
stricte encore, celle du judaïsme. C’est bien sûr sous la forme du
christianisme que le judaïsme prévalut ainsi. Mais &lt;ins&gt;ceux qui, tels
Nietzsche et les nazis&lt;/ins&gt; (&lt;em&gt;c'est moi qui souligne&lt;/em&gt;), ont vu le
christianisme comme essentiellement judaïque, ont dans leur hostilité perçu une
vérité déguisée aux yeux de tant de prétendus amis modernes du
christianisme. » (&lt;strong&gt;Après la vertu&lt;/strong&gt; Puf Quadrige p.166)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Stupéfait de voir dans un tel texte les Nazis associés à Nietzsche et les
uns et autres loués pour leur lucidité relativement au christianisme. En plus,
il ne s’agit pas de nazification de Nietzsche mais bien plutôt d’une
nietzschéisation, si on me passe l’expression, des Nazis. En effet, dans le
chapitre 9 de l’ouvrage (&lt;ins&gt;Nietzsche ou Aristote?&lt;/ins&gt;), MacIntyre écrit
explicitement que si on devait faire l’erreur de ne pas opérer un retour à
Aristote, c’est vers Nietzsche qu’il faudrait se tourner car « il est le
philosophe moral de notre temps. » (p.112). Si donc MacIntyre n’a pas
commis l’injustice majeure et grossière de réduire Nietzsche à Goebbels (pour
faire vite) , c’est Goebbels (et les autres « théoriciens » du
nazisme) qui se retrouvent élevés, sur un point au moins, à la hauteur d’un
philosophe immense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n’en reviens pas. Est-ce seulement que je suis politiquement
correct ?&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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      </item>
    
  <item>
    <title>Tardive exergue !</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2006/05/15/275-tardive-exergue</link>
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    <pubDate>Mon, 15 May 2006 15:16:58 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;&quot;Ich mache mir aus einem Philosophen gerade so viel, als er imstande ist, ein Beispiel zu geben. Dass er durch das Beispiel ganze Völker nach sich ziehen kann, ist kein Zweifel; die indische Geschichte, die beinahe die Geschichte der indischen Philosophie ist, beweist es. Aber das Beispiel muss durch das sichtbare Leben und nicht bloss durch Bücher gegeben werden, also dergestalt, wie die Philosophen Griechenlands lehrten, durch Miene, Haltung, Kleidung, Speise, Sitte mehr als durch Sprechen oder gar Schreiben.&quot;&lt;br /&gt;
Nietzsche &lt;strong&gt;Unzeitgemässe Betrachtungen: Schopenhauer als Erzieher&lt;/strong&gt;  1874&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&quot;Je ne me soucie d'un philosophe qu'autant qu'il est capable de donner un exemple. Que par l'exemple il puisse tirer après lui des peuples tout entiers, il n'y a là aucun doute; l'histoire de l'Inde, qui est presque l'histoire de la philosophie indienne, le démontre. Mais l'exemple doit être donné par la vie visible et non point seulement par les livres, c'est-à-dire de la façon dont enseignaient les philosophes de la Grèce, par la mine, l'attitude, le costume, la nourriture, les moeurs, plus que par la parole ou même les écrits.&quot;&lt;br /&gt;
Nietzsche &lt;strong&gt;Considérations inactuelles: Schopenhauer éducateur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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      </item>
    
  <item>
    <title>Diogène Laërce commenté par Nietzsche : Epicure/Platon.</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2005/05/08/119-diogene-laerce-commente-par-nietzsche-epicure-platon</link>
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    <pubDate>Sun, 08 May 2005 22:30:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Dans la partie où Diogène présente les calomnies dont Epicure a été l’objet,
il écrit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Quant aux platoniciens, il les appelait « flatteurs de
Denys » (X, 8)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Platon fut en effet l’ami de Dion, beau-frère du tyran Denys de Syracuse, et
il tenta de gagner à ses idées politiques le tyran Denys le Jeune. Nietzsche
commente précisément ce passage dans &lt;strong&gt;Par-delà le bien et le
mal&lt;/strong&gt; en 1886 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Que les philosophes peuvent être méchants ! Je ne sais rien de
plus venimeux que la plaisanterie que s’est permise Epicure à propos de Platon
et des platoniciens : il les appelait « dionysiokolakes », ce qui
signifie, au sens premier et littéral du mot : flatteurs de Denys,
c’est-à-dire domestiques de tyran et lécheurs de bottes ; mais cela veut
dire encore : « ce ne sont tous que des comédiens, sans rien
d’authentique » (car dionysiokolax était le sobriquet populaire qu’on
donnait au comédien) : et c’est ce dernier sens qui fait à proprement
parler la méchanceté du trait d’Epicure contre Platon : il s’irritait de
la mise en scène et des airs majestueux auxquels s’entendaient si bien Platon
et ses disciples et dont il était incapable, lui, le vieux pédagogue de Samos,
qui, tapi dans son jardinet d’Athènes, écrivit trois cents livres, peut-être
par colère contre Platon, qui sait ? Et par esprit d’émulation ? Il
fallut cent ans pour que la Grèce découvrît enfin qui était en réalité ce dieu
des jardins, Epicure. Mais le découvrit-elle vraiment ? » (&lt;ins&gt;Des
préjugés des philosophes&lt;/ins&gt;, 7)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ne nous trompons pas, sous cette défense apparente de Platon, Nietzsche
est du côté d’Epicure. Ce qu’Epicure et Nietzsche ont eu en commun, c’est le
refus de croire dans un autre monde qui justifierait et expliquerait le nôtre.
Platon l’a décrit sous le nom de monde des Idées (eidos) et Nietzsche en traque
la représentation sous toutes les métamorphoses. Certes il ne traite pas Platon
de dionysiokalax mais il écrit en 1885 dans la préface de l’ouvrage déjà
cité :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« La plus grave, la plus tenace et la plus dangereuse de toutes les
erreurs a été celle d’un dogmatique, de Platon, l’inventeur de l’esprit pur et
du Bon en soi. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les dernières lignes qu’il consacre à Platon, il est encore plus direct
et plus dur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Platon est lâche devant la réalité – par conséquent il se réfugie
dans l’idéal. » (&lt;strong&gt;Le crépuscule des idoles&lt;/strong&gt;, &lt;ins&gt;Ce que je
dois aux anciens&lt;/ins&gt;, 2)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans cette fin d’œuvre, Epicure lui-même se trouve réduit à être un
représentant de la décadence et ainsi étrangement rapproché des
chrétiens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Ainsi j’ai appris à comprendre Epicure, l’opposé d’un Grec dyonisien,
et aussi le chrétien qui, de fait, n’est qu’une sorte d’épicurien et qui avec
son principe « la foi sauve » ne fait que suivre le principe de
l’hédonisme aussi loin que possible – jusque par-delà toute probité
intellectuelle. » (&lt;strong&gt;Nietzsche contre Wagner&lt;/strong&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes ne sont pas méchants entre eux mais toute philosophie se
bâtit sur les ruines de plusieurs autres.&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.philalethe.net/post/2005/05/08/119-diogene-laerce-commente-par-nietzsche-epicure-platon#comment-form</comments>
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    <title>Nietzsche et le cynisme (3)</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2005/03/16/160-nietzsche-et-le-cynisme-3</link>
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    <pubDate>Wed, 16 Mar 2005 12:16:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;Il serait inexact cependant d’associer exclusivement le texte nietzschéen à
une déformation de la philosophie cynique. En témoigne ce passage tiré du
fragment 275 de &lt;strong&gt;Humain, trop humain&lt;/strong&gt; où le philosophe oppose
l’épicurien au cynique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« L’épicurien met à profit sa culture supérieure (&lt;em&gt;attribution
surprenante tant était légendaire l’inculture d’Epicure&lt;/em&gt;) pour se rendre
indépendant des opinions dominantes et il s’élève au-dessus d’elles, tandis que
le cynique reste exclusivement dans sa négation. Il marche comme dans des
sentiers à l’abri du vent, bien protégés, à demi obscurs tandis qu’au dessus de
sa tête, dans le vent, les cimes des arbres bruissent et lui décèlent quelle
violente agitation règne là-dehors de par le monde. Le cynique, au contraire,
circule comme tout nu, dehors dans le souffle du vent et s’endurcit jusqu’à
perdre le sentiment. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis porté à penser que ces lignes, elles, mettent en relief une
différence majeure entre les deux sagesses : le cynique &amp;quot;monte au charbon&amp;quot;
et tire de toute contrariété de quoi renforcer sa posture démonstrative ;
à la différence de l’épicurien enfermé dans son bunker amical, le cynique ne
sort pas du monde et se dépouille en effet de tout, sauf du rôle de donneur de
leçons. Bien sûr les épicuriens expliquent aussi mais j’ai l’impression qu’ils
ne s’adressent qu’à ceux qu’ils savent à moitié convertis. Le cynique paye de
sa personne, l’épicurien la soigne. Ce dernier juge le monde à l’abri de sa
doctrine : qu’on pense aux premiers vers du chant II du &lt;strong&gt;De Natura
Rerum&lt;/strong&gt; de Lucrèce :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Il est doux, quand les vents tourmentent de leurs trombes La mer aux
vastes flots, de se trouver à terre Et d’observer de là le grand malheur
d’autrui : Non que l’on ait plaisir à voir quiconque a mal, Mais voir de
quels malheurs on est soi-même exempt, C’est cela qui est doux. Est doux,
également, De regarder la guerre, avec ses vastes champs De batailles rangées,
sans courir de danger. Mais le plus doux encore est de tenir les temples Qu’a
fait venir au jour l’enseignement des sages, Bien défendus, sereins, d’où l’on
puisse porter Son regard vers en bas et voir au loin les autres Errer à
l’aventure et chercher au hasard Le chemin de la vie, rivaliser d’esprit Viser
à la noblesse et faire jour et nuit Un colossal effort pour monter au sommet De
la richesse, et pour être maître des choses. » (Traduction de Bernard
Pautrat)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est bien des cyniques que les stoïciens ont hérité leur constante volonté
de transformer les hommes et de les amener sur les chemins de la raison. Enfin
Nietzsche rend un magnifique hommage au cynisme en écrivant dans &lt;strong&gt;Ecce
Homo&lt;/strong&gt; (1888) dans la troisième partie &lt;ins&gt;Pourquoi j’écris de si bons
livres&lt;/ins&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Il n’existe nulle part une espèce de livres plus fière et plus
raffinée tout à la fois. Ils atteignent ça et là le comble de ce qui peut être
atteint sur la terre : le cynisme »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair qu’ici le cynisme ne désigne plus l’histrionisme de sa propre
médiocrité, mais l’excellence exceptionnelle et pour cela scandaleuse. Ces
lignes ultimes ne sont-elles pas éclairées par cet autre texte plus ancien tiré
de la &lt;strong&gt;2ème Considération Inactuelle&lt;/strong&gt; (1874) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Nos penseurs académiques ne sont pas dangereux, car leurs idées se
développent plaisamment dans la routine, de la même façon que l’arbre porta ses
fruits. Ils n’effrayent point, ils ne font rien sortir de ses gonds et, de
toute leur activité, on pourrait dire ce qu’objecta Diogène lorsqu’on loua un
philosophe devant lui : « Qu’a-t-il donc à montrer de grand, lui qui
s’est si longtemps adonné à la philosophie sans jamais attristé personne ?
» En effet il faudrait mettre en épitaphe sur la tombe de la philosophie
d’Université : « Elle n’a attristé personne. » Mais c’est là
plutôt le louange d’une vieille femme que celle d’une déesse de la sagesse et
il ne faut pas s’étonner si ceux qui ne connaissent cette déesse que sous les
traits d’une vieille femme sont très peu hommes eux-mêmes et si, comme de
juste, les hommes puissants ne tiennent plus compte d’eux. »(&lt;ins&gt;Schopenhauer
éducateur&lt;/ins&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je finirai sur cette image de la philosophie : non pas une vieille
femme pour des hommes à la raison peu assurée mais une divinité qui se fait
craindre de tous, même des pouvoirs les mieux assurés…Bien sûr il faut être un
peu naïf pour oser comparer aujourd’hui la philosophie à une déesse de la
sagesse, alors que tant de philosophes, et Nietzsche le premier, ont tout fait
pour démystifier et le divin et la sagesse !&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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  <item>
    <title>Nietzsche et le cynisme (2)</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2005/03/15/161-nietzsche-et-le-cynisme-2</link>
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    <pubDate>Tue, 15 Mar 2005 12:19:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;C’est dans le fragment 26 de &lt;strong&gt;Par-delà le bien et le mal&lt;/strong&gt;
&lt;strong&gt;:&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;prélude à une philosophie de l’avenir&lt;/strong&gt;
(1886) que Nietzsche donne de la pratique cynique une interprétation ingénieuse
mais radicalement fausse (on me trouvera bien prétentieux: je défends la
position qu’on ne doit pas vénérer les textes canoniques et leur donner à tous
raison mais ne pas hésiter, quand c’est possible, à dénoncer les erreurs qu’ils
contiennent ; je reconnais que j’ai mis longtemps à sortir de l’idée qu’il
n’y a pas de progrès en philosophie et que, de même qu’ en art on ne doit pas
plus apprécier Picasso que Michel-Ange, en philosophie on ne doit pas mettre
les derniers penseurs au-dessus des plus anciens. On jugera aussi cette
position bien étrange si l’on se souvient que j’appelle à travers ces notes les
philosophes antiques à notre secours, mais encore une fois je ne les pense pas
comme des lumières du passé pour sortir des obscurités de notre présent mais
comme des moyens de diversifier notre pensée. Pour parler en termes d’escalade,
ils ne montrent pas la Voie, mais des voies pour s’attaquer aux parois de la
vie et, comme ils sont souvent privés de voix, moi, qui les ai un peu entendus,
je les fais parler). Que dit donc le grand Nietzsche (car il ne s’agit
nullement de communiquer ici l’idée que le nietzschéisme dans l’ensemble est
dépassé !) dans ce fragment ? Il y oppose l’homme d’élite à « la
foule, à la multitude, à l’humanité presque entière ».
« Instinctivement » (voici un adverbe nietzschéen, tant il y a
d’instincts différents chez Nietzsche !), l’homme d’exception tend « à se
retirer dans le secret de sa tour d’ivoire ». Mais, s’il veut étudier l’homme,
il devra se mêler à la foule :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Celui qui, dans son commerce avec les hommes, ne passe pas par toutes
les couleurs de la souffrance, qui ne verdit et ne blêmit pas d’écoeurement, de
dégoût, de compassion, de mélancolie, de solitude, n’est assurément pas un
homme d’un goût très élevé ; mais s’il n’assume pas de son plein gré tout
ce fardeau et toute cette misère, s’il les esquive à tout jamais et reste,
comme je l’ai dit, fièrement caché dans sa tour d’ivoire, alors une chose est
sûre : il n’est pas fait pour la connaissance, il n’en a pas la
vocation. » (&lt;em&gt;j’ai l’impression que, dans ce passage, Nietzsche
transpose en termes philosophiques des préjugés sociaux, tant ces hommes
écoeurants évoquent « les hommes du peuple », mais j’arrête de jouer à
Pierre Bourdieu lisant Heidegger !&lt;/em&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est donc dur, quand on est si haut, de s’abaisser : heureusement que
les cyniques sont là pour faciliter la tâche !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« S’il a de la chance, comme il convient à un enfant chéri de la
connaissance, il rencontrera des aides qui abrègeront et allègeront sa tâche, -
je veux dire des « cyniques » (&lt;em&gt;les guillemets veulent-ils dire
que Nietzsche sait qu’il ne parle pas des cyniques historiques ? Je ne
crois pas car rien dans les œuvres ne suggère sa capacité de rendre justice
correctement à ce qu’il appelle leur « vulgarité »&lt;/em&gt;), ceux qui tout
bonnement reconnaissent et acceptent en eux l’animal, la vulgarité, la
« règle », et qui pourtant ont assez d’esprit et de
« tempérament » pour se sentir l’irrésistible besoin de parler d’eux
et de leurs semblables devant témoins ; parfois ils se vautrent même dans
leurs livres comme sur leur propre fumier. Le cynisme est l’unique forme sous
laquelle les âmes vulgaires touchent à la droiture, et l’homme supérieur, en
présence des cyniques les plus grossiers comme des plus raffinés, doit tendre
l’oreille et se féliciter chaque fois que le bouffon sans vergogne et que le
satyre scientifique s’expriment devant lui. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, le cynique, c’est l’homme trop moyen pour être supérieur,
mais assez supérieur tout de même pour se distancier de sa médiocrité en
l’exhibant comme un spectacle. Je ne retrouve pas là les cyniques : leur
comportement scandaleux (je pense à la pétophilie cratésienne) n’est pas du
tout du laisser-aller mais l’expression d’un effort surhumain pour se conduire
animalement, ce qui veut dire simplement. Le cynique ne s’accuse pas, on
pourrait bien plutôt lui reprocher son absence totale d’humour et de doute
concernant sa valeur. Il est tout ironie dirigée contre les autres !&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.philalethe.net/post/2005/03/15/161-nietzsche-et-le-cynisme-2#comment-form</comments>
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  <item>
    <title>Nietzsche et le cynisme (1)</title>
    <link>http://www.philalethe.net/post/2005/03/14/162-nietzsche-et-le-cynisme-1</link>
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    <pubDate>Mon, 14 Mar 2005 12:22:00 +0000</pubDate>
    <dc:creator>Philalèthe</dc:creator>
        <category>Nietzsche</category>
            
    <description>    &lt;p&gt;C’est bien connu : en général, il n’y a pas pire commentateur d’un
philosophe qu’un autre philosophe. Ce sont les historiens de la philosophie qui
rendent justice aux philosophes, pas les prétendants au titre. Une nouvelle
philosophie se bâtit sinon sur les ruines du moins sur les failles des
autres ; or, prendre le temps de comprendre une philosophie de
l’intérieur, c’est très souvent commencer à voir le monde avec les yeux du
philosophe ; à ce jeu, indispensable pour l’intelligence des systèmes, on
perd ses propres yeux ; certes on y gagne une vue plus aiguë mais les
concepts et les positions qui conditionnent une telle lucidité sont ceux dont
on hérite en analysant minutieusement la philosophie dans laquelle on se
spécialise. Cela ne veut pas dire qu’il suffit de trahir une philosophie pour
en créer une autre, mais qu’il n’y a pas de nouveauté en philosophie sans, en
même temps, l’apparition d’une perspective qui nécessairement ne rend pas
justice à certaines philosophies plus anciennes. C’est ainsi que Diogène est
mis au service d’un étrange passage nietzschéen (à la fois ouvriériste et
anti-marxiste) dans le fragment 457 de &lt;strong&gt;Humain, trop humain : un
livre pour les esprits libres&lt;/strong&gt; (1878-1879)*. Point de départ de la
réflexion nietzschéenne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Diogène fut un temps esclave et précepteur domestique »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin d’être une invention de Ménippe, ce statut a pour Nietzsche valeur
d’une véritable profession de foi : s’il est esclave, c’est pour montrer
que l’honneur d’être un homme libre n’est pas une valeur. Jusque-là rien à
redire, la thèse est bien cynique. Mais subrepticement Nietzsche enrôle Diogène
dans un combat qui n’est pas le sien, en identifiant fort sophistiquement
« honneur d’être un homme libre, un maître » avec « dignité
humaine », ce qui lui permet alors d'interpréter la posture de Diogène comme
dénonciation de la valeur accordée à la dignité humaine. Raison de la
dénonciation : c’est la « vanité chérie » qui fait revendiquer
le droit à être traité dignement. En sourdine, j’entends une version de la
chanson nietzschéenne : les thèses démocratiques modernes sont
l’expression de la vanité. Mais ce que dit Nietzsche explicitement dans ce
fragment, c’est que ce combat pour la dignité conduit à des prises de positions
anti-esclavagistes qui dépassent les clivages politiques (rien à redire
jusque-là) et tend à assimiler l’esclavage à la situation la pire pour un être
humain (qui dirait le contraire en effet ?). En réalité, l’esclave n’est privé
de rien, au sens strict, puisque être reconnu comme un homme (libre) n’est pas
une vraie valeur. En revanche (coup de tonnerre !) c’est bien plutôt l’ouvrier
moderne, privé de sécurité, d’emploi, de plaisirs de toute espèce, dont la
condition est horrible. Et voilà, le tour est joué : Diogène, par sa vie,
soutient l’étrange position selon laquelle la vie d’ouvrier est pire que celle
d’esclave. Diogène donc dans le camp anti-marxiste, si l’on se rappelle que
Marx qualifie le prolétaire de « travailleur libre » (dans la mesure
où il peut choisir à qui vendre sa force de travail) par rapport à l’esclave,
qui représente l’exploitation maximale du travail d’autrui. Cette étonnante
réhabilitation de l’esclavage est-elle bien peu conforme au cynisme ? Oui,
sans hésitation, car si les cyniques ne déprécient pas les esclaves, c’est
parce qu’ils pensent que les statuts sociaux ne sont pas des
« marqueurs » de la dignité et non pas parce qu’ils jugeraient que la
revendication d’être traité comme un homme ne serait rien de plus que
l’expression de la vanité. Mais je présenterai demain une trahison bien plus
flagrante.&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;« Esclaves et ouvriers. Le fait que nous attachons plus de prix à la
satisfaction de notre vanité qu’à tout autre avantage (sécurité, emploi,
plaisirs de toute espèce) se montre à un degré ridicule en ceci, que chacun
(abstraction faite de raisons politiques) souhaite l’abolition de l’esclavage
et repousse avec horreur l’idée de mettre des hommes dans cet état :
cependant que chacun doit se dire que les esclaves ont à tous égards une
existence plus sûre et plus heureuse que l’ouvrier moderne, que le travail
servile est peu de choses par rapport au travail de l’ouvrier. On proteste au
nom de la « dignité humaine » : mais c’est, pour parler plus
simplement, cette vanité chérie qui regarde comme le sort le plus dur de n’être
pas sur un pied d’égalité, d’être publiquement compté pour inférieur. Le
cynique pense autrement à ce sujet, parce qu’il méprise l’honneur ; et
c’est ainsi que Diogène fut un temps esclave et précepteur
domestique. »&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;</description>
    
    
    
          <comments>http://www.philalethe.net/post/2005/03/14/162-nietzsche-et-le-cynisme-1#comment-form</comments>
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