Le livre de Martha Nussbaum The therapy of desire. Theory and practice in hellenistic ethics (1994) vient d'être réédité avec une nouvelle introduction. J'y trouve un passage qui clarifie le sens qu'elle donne à l'expression "philosophie thérapeutique". Je le transcris ici avec la volonté non seulement d'accéder, de faire accéder à la pensée de Martha Nussbaum mais aussi à celles - que je ne suppose pas d'emblée être tout à fait identiques sur ce point à celle de Nussbaum - de Pierre Hadot et de Michel Foucault - qui elles-mêmes bien sûr se distinguent entre elles ! - :
" The point of saying that philosophy should be therapeutic is not to say
that philosophy ought to subordinate its own characteristic commitments to some
other norms (e.g., flourishing, calm); it is, rather, to say that you can get
the good things you are searching for (flourishing, calm) only through a
lifelong commitment to the pursuit of argument. Other figures in the culture -
soothsayers, magicians, astrologers, politicians - all claim to provide what
people want , without asking them to think critically and argue. The
philosophers say : no, only in the life devoted to reason will you really
get what you want (Here, as I say in Therapy, I locate a major
deficiency of Michel Foucault's otherwise illuminating writing on
self-fashioning in the Hellinistic period. Self-fashioning can take many forms;
the form it takes in the philosophers is a lifelong dedication to argument and
analysis.)
So if teachers of philosophy avoid Hellenistic texts because they think of them
as texts that persuade primarily through nonargumentative means, they are
incorrect; they have misunderstood what Hellenistic therapy is about.
Nonetheless, there are genuine difficulties involved in teaching these texts to
students who are used to more familiar argumentative strategies. Therapeutic
arguments have their own rhetoric and their own literary style. They cannot be
decoded by someone who simply ignores those aspects of the argument, as much
teaching of philosophy is apt to do. Only if one reads these arguments with
sensitivity to their therapeutic purpose will on be able, after quite a lot of
work, to see how good, as arguments, they really are." (p.XI)
En 1995, un an après la publication de The therapy of desire , Pierre Hadot, qui me mentionne pas le livre de Nussbaum dans sa bibiographie, écrivait des lignes qui paraissent aller dans la même direction, par exemple :
" Il ne faudrait pas non plus opposer mode de vie et discours, comme s'ils correspondaient respectivement à la pratique et à la théorie. Le discours peut avoir un aspect pratique, dans la mesure où il tend à produire un effet sur l'auditeur ou le lecteur (...) Il s'agit de montrer que le discours philosophique fait partie du mode de vie (...) Le discours du maître de philosophie pouvait d'ailleurs prendre lui-même la forme d'un exercice spirituel, dans la mesure où ce discours était présenté sous une forme telle que le disciple, en tant qu'auditeur, lecteur ou interlocuteur, pouvait progresser spirituellement et se transformer intérieurement." (Qu'est-ce que la philosophie antique ? p.20-21-22)
Ce que je note chez Martha Nussbaum est l'insistance sur la durée et la
difficulté de l'effort requis pour la compréhension des arguments ("life-long
commitment" "after quite a lot of work") ainsi que sur la sensibilité requise
pour un tel effort intellectuel.
À première vue, ce qui distingue cette pensée de celle de Foucault est son
engagement réaliste au sens philosophique du terme : les bonnes choses que
les hommes recherchent (l'épanouissement, le calme) existent réellement et ne
sont pas simplement des objets de croyance ; non seulement elles existent
mais peuvent être aussi atteintes. Je fais l'hypothèse que Foucault aurait jugé
une telle ontologie trop simple et naïve. Il n'aurait sans doute pas distingué
les bonnes choses du discours et du training qui les visent. Ces points sont
très largement à préciser.