La première page que Diogène Laërce consacre à Solon est surprenante. Rien sur sa jeunesse ni sur son éducation. Après une identification minimale : « fils d’Exèkestidès, de Salamine », ex abrupto le sage apparaît en législateur. Athènes lui doit en effet des lois. Mais je ne suis pas habitué à penser ainsi ces philosophes antiques. Le cynique ridiculisait le droit, l’épicurien s’y conformait pour avoir l’esprit en paix et le stoïcien faisait itou pour être à la hauteur de son rôle mais voici un philosophe qui les institue. Et ce législateur est un libérateur :

« Il introduisit tout d’abord la séisachtie (Richard Goulet m’éclaire : littéralement « rejet d’un fardeau ») à Athènes. Il s’agissait d’une délivrance des personnes et des propriétés. On prêtait en effet en prenant les personnes en gage et beaucoup travaillaient à gages à cause de leur indigence. Alors que sept talents lui étaient dus par droit d’héritage paternel, le premier il y renonça et incita les autres. » (I, 45)

Quelle belle entrée en scène ! Ce Solon n’est pas seulement un philosophe, c’est un homme d’Etat. Il ne se contente pas de dire ce qu’il faut penser, il modifie le droit. Je me rappelle les premières lignes du Livre I du Contrat Social de Rousseau :

« On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique ? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la Politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. » (éd. de la Pléiade p. 351)

Solon a donc fait mais comme il a écrit aussi, c’est un législateur sage, un philosophe-roi, avant que Platon n’en produise le concept. Quelle n’est donc pas ma surprise de découvrir ce sage déguisé en fou dans la suite du récit de Laërce !

« Son plus grand titre de gloire (doit être raconté). Alors que sa patrie (Salamine) faisait l’objet d’une dispute entre Athéniens et Mégariens et que les Athéniens, qui avaient à plusieurs reprises essuyé des revers dans leurs batailles, avaient voté la condamnation à mort de quiconque proposerait encore de partir en guerre pour la conquête de Salamine, notre homme qui contrefaisait le délire prophétique et s’était mis une couronne sur la tête se précipita sur l’agora ; là, il fit lire aux Athéniens, par la voix du héraut, les vers élégiaques qui visaient l’engagement pour Salamine et il les poussa en ce sens. Et une fois encore ils se mirent en guerre contre les Mégariques et obtinrent la victoire grâce à Solon. » (I, 46)

Elle est donc déjà là, dans cette gesticulation solonienne, l’immémoriale habitude de tromper les hommes pour leur propre bien. Montaigne, s’il ne commente pas ce passage, présente néanmoins Solon comme l’un de ceux qui auraient lucidement compris la recette:

« puis que les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d’une bonne monnoye, qu’on y employe encore la fauce. » (Essais Livre II Chap.XVI De la gloire)

Le droit de la cité n’a donc pas le dernier mot pour Solon ; on est loin de Socrate qui dans le Criton met les Lois au-dessus de sa vie et défend la légitimité d’une loi même illégale. Solon, plus patriote que légaliste, unit le délire à la poésie pour stimuler la fierté et faire naître la crainte de la honte :

« Que ne suis-je en ce moment de Pholégandros ou de Sicinos plutôt que d’Athènes, grâce à un changement de patrie ! Car la rumeur suivante pourrait rapidement circuler parmi les hommes. Cet homme vient de l’Attique, un de ceux qui ont perdu Salamine ! » (47)

Solon met donc la métrique au service de la politique et Diogène m’apprend un peu plus loin qu’il a écrit cinq mille vers sur Salamine et la constitution des Athéniens. C’est d’ailleurs étrangement en tant que poète que Solon apparaît dans le texte que Nietzsche consacre à la Signification de la folie dans l’histoire de l’humanité :

« A tous les hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie. Et il en est ainsi de tous les novateurs dans tous les domaines, et non seulement de ceux des institutions sacerdotales et politiques : même l’inventeur du mètre poétique dut se faire accréditer par la folie. (Jusqu’à des époques beaucoup plus tempérées, la folie resta comme une espèce de convention chez les poètes : Solon s’en servit lorsqu’il enflamma les Athéniens à reconquérir Salamine) » (Aurore, Livre I, fragment 14, trad. de Henri Albert, révisée par Jean Lacoste)

Il est étonnant que le seul exemple que Nietzsche donne de l’utilisation de la folie comme moyen de frayer une voie nouvelle et de vaincre les résistances soit celui de Solon le sage, mis ainsi sur le même plan que « le « sorcier » chez les Indiens, le saint chez les chrétiens du Moyen Age, l’ « anguécoque » chez les Groenlandais, le « paje » chez les Brésiliens » (ibid.). Mais finalement Nietzsche reste dans le ton de Montaigne qui plaçait Solon au niveau de Zoroastre, de Trismegiste et de Moïse (mais tenait tout de même prudemment à préciser que « toute police a un dieu à sa teste, faucement les autres, véritablement celle que Moïse dressa au peuple de Judée sorti d’AEgypte. ») A coup sûr, à ce jeu chacun perd : le sage, l’autonomie de sa raison, le prophète, l’hétéronomie de sa révélation. Un peu trop de folie dans la sagesse, un peu trop de raison dans la foi.