Cléoboulos et les 367 filles.
Par Philalèthe le mardi 21 juin 2005, 20:39 - Sages - Lien permanent
Le père et la fille composent des énigmes. Le père s’appelle Cléoboulos et la fille Cléobouline. Le nom de la fille, lui, n’est pas énigmatique. Le père est le tyran de Lyndos, une des villes de Rhodes. C’est, avec Périandre, un des sept sages à avoir exercé la tyrannie, que Solon et Pittacos avaient eux refusée. Cela suffit pour mettre en évidence qu’au moins dans l’esprit de Diogène Laërce la tyrannie ne désigne pas seulement comme dans la République de Platon la forme la plus exécrable de régime politique, celle où le chef, lui-même tyrannisé par ses passions, fait régner un ordre sans fondement utile seulement à satisfaire ses envies. Cleóboulos est un tyran qui se maîtrise, ce qui semblerait pour un esprit platonicien une contradiction dans les termes. Cléobouline, elle, porte certes le même nom que la noble mère de Thalès mais c’est tout de même la première femme remarquable mentionnée par Diogène dans les Vies. Dommage qu’il se contente d’indiquer qu’elle « composa des énigmes poétiques en hexamètres » (I, 89) Mais Plutarque dans le Banquet des Sept Sages est plus disert :
« Les énigmes sont pour elles des joujoux dont elle s’amuse à l’occasion pour faire sa partie avec ceux qui se rencontrent. Mais ce qui est admirable en elle, c’est sa profondeur d’esprit, son sens politique, l’aménité de son caractère, et le talent qu’elle a de rendre plus douce l’autorité de son père et d’inspirer à celui-ci des sentiments plus humains à l’égard du peuple. »
Cette jeune fille éduquée est en fait la mise en pratique partielle d’une des thèses du père :
« Il a dit qu’il faut marier ses filles quand elles sont jeunes en âge, mais femmes quant au jugement, suggérant par là qu’il faut instruire les jeunes filles aussi » (91)
Une telle éducation paraît bien courte et rien n’assure qu’elle est identique à celle des garçons : on est donc loin de Platon et de l’idée qu’il faut éduquer toute la vie et de la même manière tous les garçons et toutes les filles qui en sont capables. A part cela, on retrouve dans ces quatre pages consacrées au sixième sage deux autres références aux jeunes filles. Leur point commun, c’est de se rapporter à des textes. Le premier est une épigramme que Cléoboulos aurait composée pour figurer sur le tombeau de Midas, roi phrygien mythique qui transformait tout ce qu’il touchait en or (Apollon lui avait fait pousser des oreilles d’âne car il aurait jugé le satyre Marsyas meilleur à la lyre que le dieu lui-même : ces dieux grecs sont décidément bien fragiles):
« Je suis une vierge de bronze qui repose sur le tombeau de Midas tant que l’eau coulera et que de grands arbres verdoieront, tant que le soleil brillera en se levant, tout comme la lune brillante, tant que les fleuves suivront leurs cours et que la mer soulèvera ses vagues, restant sur son tombeau couvert de pleurs, j’annoncerai aux passants qu’ici est enseveli Midas »
L’une est en chair et en os : elle a une identité, l’autre est en bronze : elle est allégorique. L’une est mortelle, l’autre est faite pour échapper au temps. L’une déroute, l’autre indique. Mais les deux sont tout de même des jeunes filles. * Le second texte est la seule des énigmes de Cléoboulos, rapportée par Diogène, et présente cette fois, sous une forme encore allégorique, à peu près 365 jeunes filles!
« Un seul père : douze enfants. Chacun a deux fois trente filles qui ont deux formes possibles : Les unes sont de couleur blanche, les autres au contraire de couleur noire. Bien qu’elles soient immortelles, toutes disparaissent. » (91)
Cléoboulos a donc, à sa manière innocente, joué au Sphynx, mais ce que je relève surtout, c’est que tous ces sages sont des écrivains et qu’ils semblent ne pas connaître la séparation que Platon a tenté d’instituer (sans vraiment la respecter) entre une parole qui dirait le vrai et une autre porteuse de séduction et dangereuse pour cela. Le divorce entre la poésie et la philosophie n’a pas encore été prononcé. Ces sages mettent en vers l’absolu.
- La vierge en bronze à l’épreuve du temps devient une éphémère stèle de pierre dans le poème de Simonide qui en vers règle ses comptes (pourquoi ?) avec le poète tyran :
« Qui dont approuverait, s’il se fonde son son bon sens, Cléoboulos, l’habitant de Lindos, qui a comparé à des fleuves aux flots éternels et aux fleurs printanières à la flamme du soleil et de la lune dorée, de même qu’au tourbillon de la mer, la puissance d’une stèle ? Car toutes choses sont inférieures aux dieux. quant à la pierre, même les mains mortelles l’effritent. Voilà donc l’avis d’un homme insensé. » (90)
Inhabituel d’entendre un poète traiter un philosophe d’insensé !
Commentaires
Je suis tombé sur votre site en faisant de rapides recherches Internet sur Cléobuline, alors pour moi mère de Thalès et Reine de Corinthe.
Vous écrivez:
"Cléobouline, elle, porte certes le même nom que la noble mère de Thalès mais c’est tout de même la première femme remarquable mentionnée par Diogène dans les Vies."
Je veux bien croire que 2 personnes aient eu le même prénom.
Si je vois comment trouver des lectures concernant la fille de Cléobule (aussi appelée Eumétis?), dont vous parlez ici; je ne sais pour le moment où trouver plus d'informations concernant la mère de Thalès.
D'autant que le roman "Artamène ou le Grand Cyrus" (où Cléobuline y est la fille du tyran de Corinthe, Periandre) peut entrainer la confusion.
Connaissez-vous des écrits au sujet de cette personne ?
Je vous en remercie par avance, et vous félicite pour vos billets.
La source principale est Diogène Laërce lui-même qui écrit dans Vies et doctrines des philosophes illustres en I 22:
" Thalès donc, comme le disent Hérodote, Douris et Démocrite, avait pour mère Examyas et pour mère Cléoboulinè (tous deux) descendants de la famille des Thélides, des Phéniciens qui furent les plus nobles des descendants de Cadmos et d'Agénor." (p.80-81de l'éd. Goulet-Cazé en Pochothèque)
Les notes érudites de Richard Goulet rectifient légèrement le témoignage concernant Hérodote puisqu'en I 170 il dit seulement que Thalès était phénicien. Quant à la référence à Douris, on la trouve dans Jacoby F. Die Fragmente der grieschischen Historiker 76 F 74; celle à Démocrite se trouve elle dans le Diels Die Fragmente der Vorsokratiker 68 B 115 a (qui renvoie en fait au passage de Diogène Laërce !, comme on peut le vérifier dans l'édition française que Dumont a donnée de Diels (Les Présocratiques La Pléiade p.873).
Je crains donc que vous n'ayez rien d'autre à vous mettre sous la dent (même Larousse dans son Dictionnaire universel du 19ème ne la mentionne pas)
Je vous remercie en tout cas pour vos sympathiques encouragements.
Merci beaucoup, Philalèthe.
Je ne m'attendais pas à ce que vous preniez le temps de me répondre si rapidement!
Ma formation d'ingénieur ne m'explique pas comment il est possible de répondre ainsi à propos d'une personne aussi peu citée...
Je prends donc bien notes, non sans une certaine admiration.
Votre site est un bien joli jardin, où il fait bon se perdre dans les labyrinthes.
Merci à vous, pour vos métaphores !