C’est le dernier des sept Sages mais on se demandera si la tradition a bien fait de l’inclure dans la liste. Platon dans le Protagoras (343 a) lui substitue Myson de Khêné. Lucien (120-180), faisant le récit de sa visite aux Iles des Bienheureux, écrit sagement :

« Je veux vous dire maintenant tous les grands hommes que j'y ai vus : d'abord, tous les demi-dieux et les héros qui ont porté les armes devant Troie, à l'exception d'Ajax de Locres : on prétend que c'est le seul qui soit châtié dans le séjour des impies ; puis, parmi les barbares, les deux Cyrus, le Scythe Anacharsis, le Thrace Zamolxis , l'Italien Numa, le Lacédémonien Lycurgue, les Athéniens Phocion, Tellus , et les Sept Sages, hormis Périandre » (Histoire vraie II, 17, trad. de Eugène Talbot)

Il est certain que la lecture du premier paragraphe consacré par Diogène Laërce à Périandre est à couper le souffle. Ce ne sont pas les premières lignes qui étonnent, même si Diogène s’étend plus que d’habitude sur la famille du sage. J’en conclus que ce Périandre n’est pas un humble : non seulement il est issu de la mythique famille des Héraclides (les descendants d’Héraclès) mais en plus il est tyran de Corinthe, fils de tyran, époux d’une fille de tyran (Mélissa, fille de Proclès, tyran d’Epidaure), gendre d’une fille et d’une soeur de tyrans ! Je suis déjà un peu étonné de lire qu’il a eu de sa femme deux garçons dont « le plus jeune était intelligent, l’aîné un imbécile ». Connaissant ce qui suit, je vois dans ce beau tableau comme l’introduction discrète d’une tare mais enfin l’imbécillité d’un fils ne diminue en rien la sagesse d’un père, d’autant moins que Lycophron le frère est à la hauteur du géniteur. En revanche ce qui suit est accablant:

« Au bout d’un certain temps, dans un mouvement de colère, il tua son épouse, alors enceinte, en la frappant avec un tabouret ou en lui donnant un coup de pied, parce qu’il avait accordé foi aux accusations portées par des concubines que par la suite il fit brûler vives. » (I, 94)

Non, je ne lis pas les Vies des douze Césars de Suétone mais les Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce et pourtant cette première action attribuée à cet ultime sage a tout du fait divers sordide. C’est un crime passionnel que commet Périandre au comble de l’aveuglement. Piégé par la calomnie, ce Périandre-Othello est un violent qui redouble de violence au moment de retrouver la vue. Imperturbable, Diogène continue la narration de l’horrible :

« Il fit également exiler à Corcyre (Corfou) son fils du nom de Lycophron parce qu’il pleurait sa mère (j’en conclus qu’une des manifestations de l’imbécillité est l’absence de chagrin). Mais, déjà parvenu à un âge avancé, il le fit appeler pour qu’il reprît la tyrannie (Hérodote m’apprend qu’il ne peut tout de même pas confier le pouvoir à l’aîné qui est stupide) : les Corcyréens, devançant ses projets, firent périr son fils (en échange, Périandre serait venu régner à Corcyre, merci Hérodote). A la suite de quoi, dans un accès de colère, il envoya leurs fils chez Alyattès pour qu’ils soient castrés » (95).

Comparant ce récit à celui qu’en a donné Hérodote dans le 3ème livre de ses Histoires, je réalise à quel point mon cher Diogène est un mauvais conteur. Il omet des précisons décisives, fait des raccourcis abrupts : c’est finalement quelquefois un élève médiocre qui n’a pas su bien prendre ses notes de lecture. En tout cas, de ce récit maladroitement elliptique, je tire l’image d’un Périandre vengeur, exact contraire de Pittacos qui avait pardonné au brutal meurtrier de son fils Puis, subitement, après avoir raconté ses forfaits, Diogène rapporte une première version de la mort de Périandre :

« Lui-même mourut de découragement, ayant déjà atteint l’âge de quatre-vints ans »

C’est la parfaite mort du non-sage ; j’entends rire les épicuriens : avoir vécu si longtemps et faire l’expérience tuante de l’inassouvissement ! « Tout homme sort de la vie comme s’il venait juste de naître » (Epicure Sentences vaticanes 60, trad. de Marcel Conche) mais mourir affairé en étant un vieillard, c’est encore moins pardonnable !