Anacharsis est sage mais il est barbare aussi. Du moins à moitié, par son père. Précisément il est Scythe. De tous les philosophes dont traite Diogène Laërce, c'est le seul originaire de ces terres lointaines qui correspondent aujourd'hui à la Russie Méridionale. Par sa mère, il se rattache à la Grèce. Héritier à première vue équilibré, il parle les deux langues. Mais c'est aussi un comparatiste:

"Il écrivit un poème de huit cent vers (sur) les coutumes des Scythes et celles des Grecs du point de vue de la simplicité de la vie et des choses de la guerre" (I, 101)

Diogène ne dit rien du jugement porté mais il attribue au sage une liberté de langage telle qu'elle devient proverbiale: "parler comme un Scythe" dira-t-on après lui. Pareil à un Persan à la Montesquieu, il semble avoir porté sur les moeurs grecques un regard détaché et critique, qui lui donne à mes yeux une certaine allure cynique. Anarchasis dénonce en faisant le surpris:

"Il disait trouver étonnant que les Grecs légifèrent contre ceux qui commettent des actes violents mais honorent les athlètes du fait qu'ils se battent entre eux" (103)

Ou bien:

"Il disait que l'huile (d'olive) est un poison qui rend fou, car les athlètes qui en sont oints sont pris de folie les uns envers les autres."

Loin d'adhérer comme Périandre aux valeurs de la cité jusqu'à rêver de triompher à Olympie, Anacharsis prend ses distances. Mais je ne comprends pas toujours à quoi il fait allusion:

"Il est étonnant, dit-il encore, que les Grecs pour commencer boivent dans de petites coupes et, lorsqu'ils sont rassasiés, dans de grandes" (104)

Devançant Platon, est-il allé jusqu'à condamner la démocratie ?

"Il disait trouver étonnant que chez les Grecs les spécialistes participent aux concours, mais que les juges (de ces concours) soient des non-spécialistes" (103)

Il est à la limite de l'ethnologue quand il relève l'usage grec du charbon de bois:

"Il dit que ce qu'il avait vu de plus étonnant chez les Grecs était qu'ils laissaient la fumée dans les montagnes et introduisaient les morceaux de bois dans la Cité." (104)

Lui-même aurait inventé l'ancre et le tour de potier. Drôle de sage qui sait encore se servir de ses mains ! Mais il est étrange qu'à l'origine de l'ancre il n'ait cessé avec tant d'insistance d'identifier la navigation à un danger mortel:

"Apprenant que l'épaisseur (de la coque) d'un navire faisait quatre doigts, il dit que telle était la distance qui séparait les passagers de la mort (...) Comme on lui demandait quels vaisseaux sont relativement sûrs, il dit: "Ceux qui sont en cale sèche" (...) Comme on lui demandait lesquels sont les plus nombreux, les vivants ou les morts, il dit: "Dans quelle catégorie ranges-tu ceux qui naviguent ?" (103-104)

A moins que l'ancre ne soit justement le moyen sur un bateau d'échapper à la mort ! Sans viser cette fois spécialement les Grecs, il inaugure la critique du commerce avec des formules qu'on pourrait trouver dans la bouche de Diogène ou d'Antisthène:

"Pourquoi, disait-il, interdit-on le mensonge et ment-on ouvertement dans les boutiques ?" (104)

Ou bien:

"Il dit que le marché se définit comme un lieu fait pour se tromper les uns les autres et pour s'enrichir." (105)

Mais qu'on ne conclue pas de cette liberté de ton par rapport à la terre maternelle qu'Anacharsis met la Scythie au plus haut. Quand il mentionne sa patrie, c'est pour la définir par des manques !

"Comme on lui demandait s'il y a chez les Scythes des flûtes, il dit: "Pas plus qu'il n'y a de vignes" (104)

Attaqué à cause de ses origines, il semble admettre que naître Scythe n'est pas le mieux, même si l'inhospitalité de qui le décrie est réellement honteuse:

"Alors qu'un citoyen de l'Attique l'injuriait parce qu'il était scythe, il dit: "En vérité, ma patrie m'est un sujet de reproche, mais toi, tu es un sujet de reproche pour ta patrie" (104)

Ainsi, malgré ses observations critiques, Anarcharsis prend le parti de la civilisation grecque avec laquelle il veut fraterniser. On pourrait interpréter ainsi la manière dont il force l'hospitalité de Solon:

"Hermippe dit qu'en arrivant dans la maison de Solon Anacharsis ordonna à un des serviteurs d'annoncer (à Solon) que venait chez lui Anacharsis qui voulait le voir, et, si possible, devenir son hôte (dans l'esprit du Scythe l'hôte est celui qui est accueilli). Et le serviteur, après l'avoir annoncé, reçut de Solon l'ordre de lui dire qu'on se faisait des hôtes étrangers quand on était dans sa patrie (dans l'esprit de Solon, l'hôte est avant tout celui qui accueille). Partant de cette réponse, Anacharsis dit que (Solon) était maintenant dans sa patrie et qu'il lui appartenait de se faire des hôtes étrangers. Solon, frappé par cet à-propos le fit entrer et en fit son plus grand ami." (102)

J'en conclus a) que même entre deux sages l'ambiguïté des mots crée des malentendus b) que Solon, guère accueillant, est facilement impressionnable c) mais que gagner son amitié tient tout de même à un rien Bien que frère de Canuidas, roi des Scythes, il a donc choisi pour patrie d'adoption la Grèce. Il va le payer de sa vie:

"Au bout d'un certain temps, comme il était retourné en Scythie et avait la réputation de renverser les coutumes de sa patrie, du fait qu'il faisait grand cas des valeurs helléniques, il fut atteint d'une flèche par son frère à la chasse (la tournure syntaxique fait indubitablement de cet accident de chasse un réglement de compte politico-familial) et mourut, après avoir dit qu'il était revenu de Grèce sain et sauf grâce à son langage (j'aurais préféré lire "malgré"), mais avait été perdu chez lui par jalousie. Certains disent qu'il fut tué alors qu'il pratiquait des rites helléniques." (102)

Dans l'épigramme qu'il lui consacre , Diogène Laërce va jusqu'à en faire un actif prosélyte:

"Quand Anacharsis vint en Scythie, après avoir longuement erré, Il voulut persuader tout le monde de vivre selon les coutumes de l'Hellade. Alors qu'il avait encore à la bouche la parole inachevée, Un roseau ailé l'emporta immédiatement chez les Immortels."

Moralité: si Anacharis n'était qu'à demi barbare, ses congénères l'étaient jusqu'à la moëlle.