Anaximandre, né à Milet à la fin du 7ème siècle, va me mener doucement à Socrate via Anaximène, Anaxagore et enfin Archélaos. Il est l'élève de Thalès. Platon n'a pas connu son oeuvre, pas un mot sur lui dans l'ensemble des dialogues. En revanche Aristote l'a fréquentée et la présente à plusieurs reprises de manière critique dans la Physique autant que dans la Métaphysique. D'où une difficulté: dégager la pensée d'Anaximandre de la conceptualisation aristotélicienne. Le résultat de l'opération permet d'attribuer néanmoins avec certitude à Anaximandre le concept d' apeiron qu'on traduit par l'Illimité de préférence à l'Infini, terme qui a immédiatement de fâcheuses connotations théologiques. Autre concept dont Anaximandre semble avoir été l'inventeur: celui d'arkhê, le principe (ce qui commence et ce qui commande, qu'on pense au prince...). Conjoints, les deux concepts donnent la thèse d'Anaximandre: l'Illimité est le principe. Fidèle donc à son maître, il recherche l'originaire mais, en cela infidèle, il ne l'identifie pas à l'eau, ni à un autre des quatre éléments (l'air, le feu, la terre) mais à l'illimité. Si l'on cherche à préciser la nature de ce fondement, il faut se retenir de mobiliser l'opposition matière/esprit, dont Anaximandre ne paraît pas avoir disposé. Jamais il n'associa l'illimité à l'intelligence, ce qui fut dénoncé comme une insuffisance autant par celui grâce auquel on le connaît, Aristote, que par Cicéron et Saint-Augustin. Mais tenant compte de la remarque précédente, on ne parlera pas pour autant de son matérialisme... Ce qui frappe en lisant moins Diogène Laërce, assez pauvre à son sujet, que toutes les autres sources dont on dispose (pas d'effroi: ce ne sont que 16 pages dans l'excellente édition que Jean-Paul Dumont a donnée des Présocratiques dans la collection de la Pléiade), c'est qu'Anaximandre semble avoir eu à coeur, bien avant Epicure, d'expliquer la nature en remplaçant systématiquement l'invocation des raisons par la détermination des causes. Autrement dit, en faisant le deuil de la finalité et de l'intention, d'où les critiques de tous ceux qui, dans le droit fil d'Aristote, sont à la recherche d'une cause finale. Sénèque, qui, en stoïcien, devait aussi voir les limites (sic) d'une telle cosmologie, restitue en tout cas lumineusement ce mode d'explication:

"Anaximandre ramène au souffle de l'air tous ces phénomènes. Les coups de tonnerre, dit-il, sont les sons produits par les coups portés contre les nuages. Pourquoi leur force est-elle inégale ? Parce que le souffle lui-même est inégal. Pourquoi le tonnerre retentit-il même dans un ciel serein ? Parce que alors le souffle jaillit encore à travers l'air épais et déchiré." (Questions naturelles, II, 18)

Exit les dieux. A s'en tenir à la biographie de Diogène, ils ne sont mêmes plus mentionnés. Si j'en crois pourtant Aétius, appartenant comme Laërce à la confrérie des doxographes, "Anaximandre déclara que les cieux illimités sont des dieux" (Opinions, I, VII, 12). C'est un refus net de les personnifier. Anaximandre a bien déclaré la guerre à la mythologie.