Cet Anaxagore qui prend avec détachement l'annonce de sa condamnation à mort apparaît selon d'autres récits un homme très attaché à ce que les autres pensent de lui. D'abord et sans chercher ailleurs que dans le texte que lui consacre Diogène Laërce, on note qu'il est sensible au déshonneur au point de quitter la vie. En effet, même si Périclès parvient à le faire libérer, " n'ayant pu supporter l'outrage qui lui avait été fait, il se suicida". Ensuite, à en croire Plutarque dans la Vie de Périclès, loin d'être l'incarnation d'un idéal d'autarcie, il manifeste au contraire une dépendance totale vis-à vis de son disciple:

"On conte qu'étant Périclès si empêché ailleurs qu'il n'avait pas loisir de penser à Anaxagore, celui-ci se trouva délaissé de tout le monde en sa vieillesse et se coucha, la tête affublée (comme si le philosophe, de n'être plus regardé, n'avait plus de visage), en résolution de se laisser mourir de faim. De quoi Périclès étant averti, s'en courut aussitôt tout éperdu devers lui et le pria, le plus affectueusement qu'il lui fut possible, qu'il retournât en volonté de vivre, en lamentant non lui, mais soi-même de ce qu'il perdait un si féal et si sage conseiller dans les occurences des affaires publiques. Adonc Anaxagore se découvrit le visage et lui dit: "Ceux qui ont affaire de la lumière d'une lampe, Périclès, y mettent de l'huile pour l'entretenir. (16, trad. Amyot).

Anaxagore aurait donc été du type des maîtres heureux de vivre tant que leurs disciples ont besoin d'eux. Au fond satisfaits de la dépendance et de la dette sans fin que leur enseignement a produites, comme s'ils n'avaient détaché leurs élèves des croyances ordinaires que pour mieux les lier à eux-mêmes. Je me rappelle alors de ces lignes de Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) disant qu' "un maître serait grand et heureux s'il avait pu faire de tous ses élèves des hommes plus grands que lui". Mais je ne peux dire d'où cette citation est tirée car je l'ai lue écrite sur un mur, entre deux colonnes, surmontant le buste de ce même Fichte, dans cette école de Pforta dont un autre philosophe, celui-là même pour lequel je faisais cette visite, je veux dire Friedrich Nietzsche, a été aussi l'élève. Je pense alors aux maîtres cyniques qui décourageaient à coups de bâton l'adhésion des disciples. Heureux, eux, de pas être suivis. On me dira que finalement cela revient au même et que c'est encore une forme d'adhésion que de se détacher quand le précepte du maître était: "Quitte-moi !" Certes mais reste tout de même intacte la différence entre le disciple maître de lui et celui qui ne cesse d'attendre du maître l'indication de la bonne direction.