Les internautes arrivent à mon site en cherchant le plus souvent des connaissances sur des noms propres, précisément sur ceux que les professeurs de philosophie citent à qui mieux mieux (Thalès, Pythagore etc). Mais de temps en temps ils tapent sans doute leur sujet de dissertation. D'où aujourd'hui cette question: de qui dépend le bonheur ? Je crois que, toutes sectes confondues, les philosophes antiques auraient répondu: de personne d'autre que de soi-même. Ils ont inventé les uns et les autres autant des techniques pour se rendre heureux que des moyens de s'immuniser contre les menées dangereuses d'autrui. Ainsi le cynique tend-il à rabaisser l'autre et à le ridiculiser au nom d'un idéal d'homme incarné par personne mais dont il veut s'approcher. Le stoïcien, lui, transforme l'agresseur et plus généralement l'importun en une figure bien plus sympathique, je veux dire en homme raisonnable mais égaré. Il se charge de le mettre sur la voie et à défaut de succès se barricade dans sa citadelle intérieure, certain qu'au pire le gêneur se cassera les dents sur les portes de son corps. L'épicurien s'isole: les autres sont invisibles; loin ou au-dessous de lui, ils ne l'atteignent pas; à l'horizon, la foule qu'ils constituent représente moins une menace qu'une occasion de prendre conscience de l'exception heureuse qu'il incarne, lui-même et ses amis. D'autres philosophes viendront bien plus tard qui douteront de la possibilité même d'être heureux. L'idée d'une méthode du bonheur fera alors sourire les initiés. C'est pourquoi les livres contemporains qui portent aujourd'hui des titres autrefois prometteurs, du genre "Le chemin de la béatitude", ne sont plus écrits par des philosophes mais par des illuminés ou des naïfs. Contrairement à la parole pleine d'espérance de Saint-Just, le bonheur n'est plus une idée neuve en Europe: pour beaucoup d'esprits éclairés, c'est une illusion ringarde... Restent les plaisirs et des hédonismes fragiles, circonstanciés, purement personnels.