Socrate ou la représentation comme modèle du modèle.
Par Philalèthe le mardi 25 octobre 2005, 18:11 - Socrate - Lien permanent
Un étrange passage de Diogène Laërce donne fort à penser sur le portrait. Le voici:
" Il disait que ceux qui se font faire leur portrait en pierre l' étonnaient: toute leur attention va à la pierre, qu'elle soit tout à fait ressemblante, alors que d'eux-mêmes, ils n'ont cure, de sorte qu'ils ne se montrent pas ressemblants à leur statue." (II, 33, trad. de Michel Narcy)
Ce que Socrate condamne ici, c'est, je crois, l'absence du souci de soi; désireux de s'immortaliser dans la pierre, le puissant contrôle sa représentation jusque dans les moindres détails mais n'a au fond de souci que la reproduction de soi. Ce qui m'étonne un peu d'abord, c'est que la condamnation ne vise pas l'image qui idéalise mais celle qui répète comme une copie exacte les traits du portraituré. Ceci dit, mieux vaudrait songer à sa propre perfection qu'à celle d'une réplique en pierre de son propre visage. Mais l'élément vraiment surprenant est que cette sculpture qui ne devrait pas être faite, tant semble vaine cette glorification pétrifiée de son apparence, soit aussi envisagée comme modèle du visage vivant. Le modèle n'est plus la tête de chair et d'os sur laquelle le sculpteur doit régler ses gestes mais l' oeuvre de pierre à laquelle le sculpté doit s'efforcer de ressembler. Mais que peut bien signifier ressembler à sa statue ? Je fais l'hypothèse que ce qui est désirable, c'est l'imitation de l'immobilité des traits. L'inexpressivité du visage comme indice d'une impassibilité réussie. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas de prendre comme norme un visage irréel et flatteur que le sculpteur aurait substitué aux traits peut-être médiocres de l'homme réel. Bien plutôt il est question d'empire sur soi-même et de victoire continuelle sur les circonstances, la fortune et l'infortune. La tâche ne consiste donc pas à se donner un air qu'on n'a pas, mais à garder l'air qu'on a, sachant que tout conjure pour qu'on le perde, en somme se répéter inlassablement dans ce qu'on a de meilleur. Non pas se donner une contenance en se rigidifiant superficiellement dans une contraction douloureuse comme si on était le porteur las d'un masque de pierre mais prendre ce qui arrive autour de soi avec la même sérénité que le fait la sculpture de soi-même. L'enjeu n'est pas de se présenter aux autres comme on est représenté mais d'atteindre une tranquillité d'esprit telle que la présentation de soi coïncide avec la représentation. Je pense aux stoïciens et aux danseurs, férus dans l' art d'atteindre non l'immobilité morte du minéral mais la constance permanente de l' équilibre réussi. Pascal écrit dans les Pensées qu' "un portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir". Qu'on est loin ici de cette primauté donnée au modèle sur sa représentation ! Le portrait dans ces quelques lignes de Laërce n'est pas le décevant substitut aux yeux d'autrui de la personne absente, c' est l'image de soi qui aide à devenir soi-même. Que ce texte est finalement peu platonicien dans l'éloge qu'il fait d'une copie d'apparences !
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