Qui aurait cru qu'on pût placer dans la bouche de Socrate un éloge de la glace ?

"Il jugeait bon aussi que les jeunes gens se regardent continuellement dans un miroir, afin que, s'ils sont beaux, ils en deviennent dignes, et que s'ils sont laids, ils dissimulent sous leur éducation leur vilaine apparence" (II, 33, trad. Michel Narcy)

On se souvient peut-être que dans le Banquet Platon, par la bouche de la prêtresse Diotime, indique la voie à suivre pour découvrir la beauté des âmes. Elle passe par la contemplation d'un beau corps puis de tous les beaux corps avant de découvrir dans les belles âmes un degré de beauté supérieur. Alors peu à peu l'initié se défait de l'intérêt porté aux corps au point que " s'il trouve une âme de qualité dans un corps médiocrement beau, il n'en demandera pas plus, l'aimera, l'entourera de soins, enfantant et recherchant des paroles capables de rendre sa jeunesse meilleure" (210 b, trad. Philippe Jaccottet). Ce que Platon proposait était donc une méthode, c'est-à-dire un chemin, permettant certes de devenir meilleur mais passant par autrui. En revanche, dans ce passage de Diogène Laërce, c'est le spectacle de soi-même qui élève. La beauté du corps propre n'est pas l'objet des regards fascinés d'un sujet narcissique mais l'occasion d'une exigence: être par l'esprit à la hauteur de son corps. En somme la beauté physique est l' analogue perceptible d'une beauté morale à constituer, en regardant l'image reflétée dans le miroir comme l'incarnation d'un ordre à établir dans l'esprit. De même que le sculpté doit voir son visage de pierre comme modèle d'une imperceptible permanence (cf note du 25-10-05), le jeune homme doit voir son corps de chair comme un patron à suivre pour devenir meilleur. Ce qui est dit de la laideur prête à première vue à étonnement dans la mesure où elle est identifiée à ce qu'il faut cacher. Or, Socrate est selon le Banquet platonicien la Laideur faite homme et ostatentoirement revendiquée comme un leurre prenant au piège les naïfs et les superficiels incapables de dépasser les apparences. Qu'on se rappelle ce qu'en disait Alcibiade:

" Je déclare qu'il ressemble comme un frère à ces silènes (le silène est comme le satyre une chimère: mi-homme, mi-cheval) exposés dans les ateliers des sculpteurs, qui les représentent tenant un pipeau ou une flûte, silènes qui, lorsqu'on les ouvre par le milieu, laissent voir à l'intérieur des statuettes de dieux." (215 b)

Mais la laideur du jeune homme, elle, ne réserve pas de merveilleuses surprises, sous l'animalité humaine ne se cache pas la divine spiritualité. C'est en pédagogue que Socrate aborde ici la question: dans un souci éthique quel usage faire de ce que donne la nature quand c'est le pire qu'elle apporte ? Pas question bien sûr d'occulter sous les vêtements la laideur. Qu'on se rappelle la dénonciation dans le Gorgias du souci de bien habiller opposé à la volonté de former le corps par la gymnatique. C'est seulement l'éducation de l' esprit qui éclipsera le déplaisir causé par l'apparence transportée avec soi. Avant de devenir peut-être un Socrate qui affichera d'autant plus sa laideur qu'il saura qu'elle ne pèse rien à l'aune de sa valeur, le jeune doit prendre ses vilains traits et son corps difforme comme une chance paradoxale de progresser vers le meilleur.