Lysias est logographe: il écrit les discours que les autres déclament. Il exerce donc son métier quand il compose pour l'accusé Socrate un plaidoyer. Mais ce dernier le refuse: bien que beau, il ne lui va pas (II, 40). Diogène Laërce présente alors la raison qu'il attribue à Socrate:

"Car il (le discours) relevait évidemment pour la plus grande part du genre judiciaire, plus que de la philosophie. Et comme Lysias lui répondait: "Si le discours est beau, comment ne t'irait-il pas ?", il dit: "Parce que de beaux habits ou de belles chaussures ne m'iraient pas non plus." (II, 41)

Il semble que la justification que Diogène pense être celle de Socrate ne correspond pas à celle qui sort de la propre bouche de l'accusé. Dans le premier cas, Socrate refuserait les règles du jeu juridique et s'obstinerait à respecter celles du jeu philosophique. Renonçant à prendre la place convenue qui l'attend dans un procès dont les rôles sont fixés par l'usage, il garderait sa fonction de philosophe, en partie par lui inventée. Tout se passerait donc comme s'il n'y avait qu'une manière juste de s'adresser aux autres. Indifférent aux contextes, le philosophe dirait ce qui exigerait d'être dit. On pourrait certes faire l'éloge de cette intransigeante fidélité à soi-même mais il serait permis aussi de douter de cette prééminence du discours philosophique sur tous les autres. Mais enfin ce n'est pas ce que dit Socrate; plus modestement, il se contente de rejeter le discours pour sa beauté, identifiant le texte à des chaussures et à des vêtements. En un mot, ce n'est pas le discours qui ne lui va pas, mais sa beauté: telle une parure parfairement adaptée à son corps (en ce sens, elle lui irait), le discours de l'excellent rhéteur, bien que tout à fait ajusté à la défense de Socrate, a une beauté déplacée (en ce sens, il ne lui va pas). Le beau est donc essentiellement réduit ici à une apparence trompeuse, à un simulacre, à un masque. Qu'un discours puisse être à la fois beau et vrai est ici écarté. Socrate cherchera donc à dire des paroles qui ont comme première qualité de ne pas plaire pour leur beauté. Le parti-pris du non-beau (car il serait excessif d'attribuer à Socrate le souci du discours laid) va de pair avec la recherche du vrai et du juste. Cicéron qui, à part Diogène Laërce, est le seul à raconter la même anecdote dans le De Oratore, apporte un autre éclairage:

" Lysias, orateur éloquent, lui avait présenté un plaidoyer qu'il avait composé, afin qu'il l'apprît par coeur, s'il le jugeait à propos, et s'en servît pour sa défense. Il ne refusa pas de le lire, et en loua la diction ; mais de même, dit-il, que si vous m'apportiez des souliers de Sicyone , je ne les prendrais pas, quoiqu'ils allassent à mon pied, parce qu'une telle chaussure ne convient pas à un homme; de même votre discours me semble beau et élégant, mais je n'y trouve pas la fermeté et l'énergie qui conviennent au sage." (I, 232, trad. sous la direction de Nisard 1840)

Le texte latin ( "sed inquit ut, si mihi calceos Sicyonios attulisses, non uterer, quamuis essent habiles atque apti ad pedem, quia non essent uiriles, sic illam orationem disertam sibi et oratoriam uideri, fortem et uirilem non uideri.") ne laisse pas de doute. Le discours de Lysias est refusé parce qu'il n'est pas conforme à ce qu'un homme, précisément un "vir", c'est-à-dire un être de sexe masculin, doit dire (je ne relèverai pas la référence au sage qui est visiblement un ajout injustifié du traducteur). La condamnation de Socrate est nettement d'inspiration morale: à l' habileté et à conformité aux règles du genre oratoire, il préfère ici le courage d'affirmer les valeurs qui orientent sa recherche. Prééminence de la philosophie, refus principiel de la beauté, primauté du courage sur l'astuce: par trois voies distinctes, Socrate, convaincu qu'il ne s'agit pas de vivre à tout prix, s'achemine vers la mort. Mais avons-nous encore des oreilles pour comprendre un tel acharnement à courir le risque de la mort ? Ne serons-nous pas tentés d'identifier Socrate à un fanatique aveugle ? Quelle cause aujourd'hui vaut-elle vraiment qu'on lui donne sa vie ?