Ils portent des noms étranges, on les appelle en effet le Menteur, le Caché, l’ Electre, le Voilé, le Sorite, le Cornu et le Chauve. Non, ce ne sont pas des philosophes antiques mais des arguments destinés à confondre le rival. Leurs inventeurs sont les Mégariques, disciples d’Euclide le Socratique (à ne pas confondre avec le géomètre !) et précisément Eubulide de Milet. Soit le Menteur : « je mens », dit-il. Est-ce vrai ? De le supposer on conclut que l’énoncé est faux car il va de soi que si le menteur dit la vérité, alors il ne ment pas. Puis-je m’en tenir à dire que l’énoncé est faux ? Mais alors le menteur dit la vérité. D’où le vertige du passage incessant du vrai au faux et du faux au vrai. En pratique, le contexte éclaire et rend sensé l’usage d’un jugement qui, en effet dans l’absolu, n’est ni vrai ni faux. Le Caché, l’Electre et le Voilé sont trois versions du même raisonnement : « Connaissez-vous votre père ? –Oui. – Connaissez-vous cette personne voilée ? –Non –Cette personne voilée est votre père. Donc, vous le connaissez et ne le connaissez pas en même temps. » Enfantin : il suffit de remplacer le deuxième « connaître » par « reconnaître » pour dissiper la contradiction. Du coup Electre, qui se tient à côté de son frère Oreste sans pourtant le reconnaître, ne sera plus embarrassée par le mégarique donneur de leçons. Voici maintenant le Sorite ou le Tas, tel que le présente le Dictionnaire des sciences philosophiques (Franck 1843) :

« Un grain de blé fait-il un tas ? – Non – Et deux grains de blé ? – Pas davantage

On insiste en ajoutant chaque fois un seul grain de blé ; et l’adversaire est forcé de convenir, ou que cent mille grains ne font pas un tas ou qu’un tas de blé est déterminé par un grain » (p.495 de la deuxième édition) Le Chauve pose lui aussi le problème de la limite mais en sens inverse : à quel moment devient chauve celui à qui on enlève les cheveux un à un ? Je réalise subitement que cette expérience de pensée pourrait se transmuer en supplice... On se rend compte que le Chauve et le Sorite, à la différence des trois précédents, sont à prendre au sérieux. Les concepts de « chauve » et de « tas », prédicats vagues, ne sont pas toujours d’application facile mais les cas délicats ne sont-ils pas l’exception ? Et d’autre part, pour toutes ces situations limites où le mot ne convient pas vraiment, il y a toutes les périphrases qui, associées au contexte et éclairées par lui, enlèvent toute ambiguïté à ce qu’on dit. Du « chauve potentiel » au « légèrement chauve » en passant par le « à peine chauve » ! Reste le Cornu : on a tout ce qu’on n’a pas perdu, or vous n’avez pas perdu de cornes, donc vous avez des cornes. Ce Cornu, lui, même s’il est déclinable à l’infini, n’est pas vraiment intimidant. On ne peut perdre que ce qu’on a : associé à un objet qu’on ne possède pas, le verbe n’a pas de sens. L’argument n’a donc pas de portée car il contient une phrase absurde. Je ne sais pas vraiment ce que Diogène Laërce pensait des raisonnements eubulidiens car il se contente de les présenter par leur nom comme une série de personnes qu’on connaîtrait seulement par leurs surnoms :

« Le Menteur, le Caché, l’Electre, le Voilé, le Sorite, le Cornu et le Chauve »

Il ne compose sur leur auteur aucune épigramme mais cite tout de même un passage assez ravageur d’un poète comique dont il ne précise pas l’identité :

« Eubulide le disputeur qui interrogeait sur des raisonnements cornus (cornus peut-il valoir pour biscornus ?) Et qui, par ses arguments faux et prétentieux confondait les orateurs, S’en est allé emportant le bavardage rempli de « r » mal prononcés de Démosthène » (II, 108)

A dire vrai, on ne sait trop si Eubulide a eu Démosthène comme disciple ; il semble en revanche avoir polémiqué contre Aristote. A ce propos, le mystérieux D.H. qui vers 1840 signe l’article consacré dans le Dictionnaire des sciences philosophiques à Eubulide de Milet, prend clairement parti en une seule phrase bien sentie :

« Sa vie entière n’a guère été qu’une lutte contre Aristote, lutte à peu près stérile, dans laquelle une logique captieuse essayait de prévaloir contre le bon sens (dois-je en conclure que D.H. était péripatéticien ?) »

Les dernières lignes assènent le coup final :

« Ce second successeur d’Euclide n’est déjà plus pour les anciens eux-mêmes qu’un disputeur infatigable, qu’un sophiste de profession. Quand il s’agit d’un pareil homme, un argument qui permet d’embarrasser un adversaire porte en soi son explication »

Pierre Larousse lui en traite d’une manière qui suggère qu’il n’est peut-être pas tout à fait prétentieux de penser qu’on progresse aussi en philosophie :

« Ces arguments, si subtils aux yeux des Grecs, feraient aujourd’hui hausser les épaules au dernier de nos élèves de logique » (Grand dictionnaire universel du 19e Vol. 7 p.1097)

Mais si je pense aux réactions probables des élèves de Terminale en 2006, je ne me sens pas aussi fondé que Larousse à croire dans le progrès...