Flash-back 2 : le cynique vu des champs ou Socrate à tuer et à retuer ou jamais assez draconien avec les philosophes.
Par Philalèthe le mercredi 15 mars 2006, 19:21 - Cynisme - Lien permanent
Les lettres écrites par Alciphron (2ème-3ème siècle) abondent en traits dirigés contre la philosophie. En voici une écrite par un certain Philométor (« celui qui aime sa mère ») à une dénommée Philise :
« J’avais envoyé mon fils vendre à la ville de l’orge et du bois, en lui recommandant de revenir le même jour avec l’argent (celui qui met l’argent au plus haut est la victime rêvée pour ces faux-monnayeurs que sont tous plus ou moins les cyniques, la ville devant être le lieu de la perte et de l’argent et surtout du goût qu’on a de lui). Mais il s’est attiré la colère de je ne sais quelle divinité, qui l’a complètement changé et jeté hors du bon sens (c’est la conversion philosophique vue à l’envers comme punition et perte et non comme récompense et gain). Il a rencontré un de ces furibonds, que leur rage fait justement appeler Cyniques, et il s’est empressé d’en imiter les extravagances. A présent, il surpasse son maître (le père surestime visiblement les progrès du fils : devenir cynique c’est se proposer d’imiter le moins mal possible Héraclès, il y a donc des travaux en perspective...). Quel aspect horrible et repoussant ! On l’aperçoit sans cesse secouer sa chevelure sale ou lancer d’affreux regards ; à peine couvert d’un manteau, affublé d’une maigre besace et armé d’un énorme bâton de poirier, il s’avance fièrement, pieds nus, crasseux, épouvantables ! (vu de l’extérieur, sans prendre en compte l’immense tension vers le surhumain, le portrait est crédible) Il ne connaît plus notre maison, ni personne (en effet être cynique, c’est être de nulle part); il nous renie, prétendant que la nature produit tout et que la naissance ne vient pas des parents, mais du mélange des éléments (les parents ne transmettent ni nom à défendre ni patrimoine à agrandir, mais seulement du matériel génétique ; il faut réduire la parenté sociale à sa dimension naturelle : un peu de glaire en somme). Comme il méprise l’aisance, il abhorre le travail (ça dépend duquel : pas de cynisme sans travail sur soi et arrachage incessant des mauvaises herbes sociales). Quant à la pudeur, il s’en préoccupe peu ; il ne recule devant aucune honte... (ce qui est naturel est bon ; l’artificiel est le mal ; retour à la nature : ramer à contre-courant) Hélas ! Pauvre agriculture, combien ces écoles d’imposteurs t’ont porté préjudice ! (inhabituelle corrélation : le rendement agricole est inversement proportionnel à l’enthousiasme philosophique) J’en veux à Solon et à Dracon d’avoir jugé dignes de mort ceux qui prennent du raisin, tandis qu’ils laissent impunis ceux qui enlèvent la raison des jeunes gens et les réduisent à l’esclavage (c’est encore une fois le monde à l’envers : qui gagne perd, qui se libère est asservi) » (Lettres de pêcheurs,de paysans, de parasites et d'hétaïres trad. de Stéphane de Rouville)
Ainsi Alciphron appelle à assassiner Socrate une deuxième fois.
Commentaires
Je ne crois pas qu'il appelle au meutre. Je reviendrai avec des arguments...
Mon éducation philosophique passa par la rencontre hasardeuse de Socrate. Bien que la lecture m’ennuyait, j’ouvris une œuvre du corpus philosophique. Je ne choisis pas volontairement l’apologie de Socrate. Le livre traînait là. Mon frère l’avait étudié en classe de terminale. Pour marquer son engouement, il avait modifié le titre en utilisant les cercles des o pour figurer des diables cocasses. J’entrai dans le livre profané en imaginant l’aventure verticale d’un Jésus arrogant. Je lus. Ce pou aux yeux pédonculés de taureau me charma. J’admirai immédiatement ce désir invincible de dire la vérité et d’exciter l’indignation. Socrate incarnait le taon à bedaine qui s’évertue à pousser son ironie au suicide. Socrate meurt car il amène le doute rationnel et l’interrogation ironique sur ce qui dépend de la pensée serve : inertie de la tradition, pression de l’usage, puissance des maîtres et peur des dieux. Depuis la lecture de l’apologie, j’aimerai mélanger mes lèvres à celles de Diderot, un désir intenable de boire à la coupe de Socrate me harcèle… Cependant, Socrate partage avec les personnages d’Alciphron, la boue et la bassesse. En effet, les éducateurs de Socrate se prostituaient : Aspasie de Milet et Diotime de Mantinée vendaient leurs culs philosophiques. L’origine de la philosophie provient donc de la sueur et du cloaque. Socrate était un demi-mendiant lubrique qui interpellait ses interlocuteurs à la pointe d’un bâton. Il portait un manteau élimé sur son corps de chèvre bachique. Il louait le loisir comme la plus belle des possessions. Il dansait continuellement. Il multipliait les amours en pratiquant les corps d’adolescents, de Xanthippe et Myrto. Il ne travaillait plus. Il vivait grâce à la mangeaille des banquets. Finalement, le philosophe héroïque ne correspond qu’à un parasite éduqué par des hétaires. Cette tradition philosophique qui consiste à se moquer de la philosophie se suit de Socrate jusqu’à l’aphorisme de Pascal en passant par les cyniques justement, Aristippe, Ménédème d’Erétrie, Lucien, Juvénal, Alciphron, Rabelais, Montaigne, Chamfort… Pour ne citer qu’eux. Comment comprendre la phrase de Deleuze : « Qu'est-ce qu'une pensée qui ne fait de mal à personne, ni à celui qui pense, ni aux autres ? ce qui est premier dans la pensée, c'est l'effraction, la violence, c'est l'ennemi, et rien ne suppose la philosophie, tout part d'une misosophie » Tout part d’une misosophie…
Ainsi les lettres ressuscitent l’esprit d’un Socrate subversif, carnavaleux et renverseur de valeurs.
D’un autre côté, avec Nieztsche, on pourrait dire qu’assassiner Socrate n’est pas si mal. Socrate n’a laissé qu’une œuvre : la mise en scène de sa mort. Son plaidoyer dans l’apologie exprime sa haine de l’existence. Rimbaud rapproche Jésus et Socrate dans le même mollard. Il écrit : « Socrate et Jésus, dégoût ! » Je comprends son écœurement, les deux justes ont joué leur mort. Tous deux voulait mourir. Leur suicide déguise une mort héroïque. Malgré l’injustice, il boit la ciguë sans sourcilier. Il se laisse refroidir. Il défend à ses amis de laisser sortir leurs larmes. Pendant qu’il sirote le poison, il bavarde sur l’immortalité de l’âme et de la justice des lois. Le ventre glacé par le venin ingurgité, il voit la mort, il sait qu’il n’a plus qu’un souffle… Pourtant sa dernière parole évoque une dette à rembourser !?! Il meurt en sage mais se suicide en bouffon. Socrate me rappelle Fancioulle (Une mort héroïque, XXVII, Petits Poèmes en prose, Baudelaire ) jouant sa fin. Le Fancioulle baudelairien, condamné à mort doit jouer la mort avant d’être rendu aux mains du bourreau... « Fancioulle fut, ce soir-là, une parfaite idéalisation (...) ce bouffon allait, venait, riait, se convulsait... » Mais comment a fini Fancioulle, lui qui savait par cœur sa mort héroïque ? « Un coup de sifflet aigu, prolongé, interrompit Fancioulle (...) Fancioulle secoué ferma les yeux, puis les rouvrit presque aussitôt démesurément agrandis, ouvrit ensuite la bouche comme pour respirer convulsivement, chancela un peu en avant, un peu en arrière et puis tomba roide mort sur les planches. » Ainsi après la mise en scène, la mort nous gagne et on crève comme tout le monde : l’orbite vide et le cri d’une tête de mort. « Socrate ne répondit plus ; mais quelques instants après il eut un sursaut. L’homme le découvrit : il avait les yeux fixes. »
« Ce que disent les philosophes est aussi décevant que l’enseigne qu’on a pu voir chez un marchand de bric-à-brac : « ici on repasse ». Apporte-t-on son linge à repasser, on est dupé : l’enseigne n’est qu’à vendre. » p. 28 Ou bien Ou bien, TEL. Kierkegaard. Le lien entre la philosophie et la vie ne se suit qu’à travers les fictions et réflexions des romanciers. Les récits, les témoignages créent une familiarité avec les formes de vies humaines. Qui mieux qu’un artiste analysera comment nous réfléchissons à notre vie, comment à l’intérieur de notre vie, à partir de ce que nous sommes, de ce qui nous arrive, de ce qui nous reste à vivre, nous la dirigeons. Je préfère Dostoïevski à Kierkegaard, Beckett à Heidegger ou les moralistes aux philosophes des lumières. Ainsi je préfère Alciphron à Aristote. Toutefois, je ne nie pas que certains personnages puissent être des têtes sur lesquelles tapent la sagesse. Mais je soutiens qu’Alciphron est un remord vivant (pour ne pas dire un philosophe). Il délivre des tremblements, balaie les certitudes et par conséquent nous prive des mystifications confortables. Au lieu de dissiper les doutes, il les enfièvre. Son rire est une prudence qui nous immunise contre l’exaltation, l’esprit de sérieux et les déchirements de l’extrême sentimentale… Son rire est la conscience. La conscience est le refus d’adhérer. Ses lettres sont philosophiques. Je le rapproche volontiers de Lucien évidemment ou de Rabelais (dont la figure tutélaire du tiers livre est Diogène). « Vu par leurs hétaires, les grands hommes ne paraissent plus si grands (…) un regard démystificateur est posé sur la gloire et les biens de fortune, dans un mouvement qui se rattache à la grande tradition de la diatribe cynico-stoicienne. Chez Alciphron, le regard des pauvres opère un renversement des valeurs. Le parasite et l’hétaires arrachent les masques des grands hommes et dévoilent les vices qui mènent le monde » (Fin de l’introduction par Ozanam, édition belles lettres 1999)
Il arrive que mes souvenirs se déforment cependant il me semble que les traits de Socrate retenus ont été puisé dans Diogène Laërce. En ce qui concerne ses maîtresses, Socrate avoue dans le Ménexène et dans le Banquet qu’Aspasie et Diotime l’ont éduqué… Je crois aussi que Socrate (ou sa légende) a beaucoup plus inspiré les cyniques qu’Antisthène. Le Socrate de Dion d’ailleurs approche l’idéal cynique.
L’image d’un suicide assisté est bien choisie. J’imagine très bien Jésus mourir en silence réalisant comme Socrate l’échec de la bonne parole. « Alors qu'il arpentait les rues de ce point d'ennui, un essaim de mouches venimeuses l'encercla. L'une d'entre-elle tomba à genoux et réclama un miracle, une autre se prosterna pour obtenir une nouvelle politique, tous s'agenouillèrent pour implorer la connaissance du bien et du mal. Alors Jésus répondit : « N'avez-vous pas honte de bêler après l'inconnu, de courir à l'avenir, de poursuivre le Concept sans jamais songer d'arriver à vous-mêmes ! Qu'importe la politique ! Démocrite en rirait, Héraclite en pleurerait, Jésus s'en fout ! Vous êtes de misérables lépreux sucré car vous croyez en votre maladie : la vanité ! Les troupeaux de babouins grimpent les arbres de la morale et du savoir. Mais une fois arrivé au sommet de leurs discours que montrent-ils ? De leur position, ils exhibent leur érythème fessier, ils éclairent les foules avec les lumières rouges de leur cul. Les têtes humaines se douchent sous les diarrhées jaunes et bleues. Une grêle de gouttelettes putrides suffit pour vous asseoir... Pauvres rebelles agenouillés, le bonheur ne tient pas aux miracles ou à une grande politique mais aux jugements que vous portez sur vous. La béatitude correspond à un rapport de soi à soi. non à la gestion de ses biens ou d'autrui. » Après ses mots, la foule de Bézatha pensa comment châtier le prophète. De son côté, Jésus réalisa, mais un peu tard que la philosophie n'a jamais rien fait venir… »
(Evangile selon Saint Nicotinamide, p. 152)
Lucien, dans un certain nombres de ses dialogues utilise des grands noms de philosophes cyniques : Ménippe, Démonax, Diogène, Agathobule, Cratès... Par conte Alciphron pour servir ses satyres ne s'appuie pas sur des cyniques... Et si pourtant... un cynique apparait dans les lettres : Pancratès !